L’écriture comme fraternité agissante

À contretemps, n° 38, septembre 2010
mardi 13 décembre 2011
par  F.G.
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Dans la vaste production littéraire relative à l’univers concentrationnaire soviétique, Mon ami Vassia représente sûrement un livre à part, et ce pour au moins deux raisons : d’une part, il décrit son premier cercle, cette structure répressive intermédiaire que représentaient les « colonies de travail correctif » ; d’autre part, au-delà du sort réservé aux déportés étrangers requis pour le travail obligatoire, il témoigne, avec mille détails, des conditions d’existence réelles du prolétariat soviétique au sortir de la Seconde Guerre mondiale en cette « patrie du socialisme » où, pour son malheur, le pouvoir s’exerçait en son nom.

La récente réédition de cet ouvrage essentiel [1] méritait qu’hommage fût rendu à son auteur, Rainer Biemel [2], alias Jean Rounault – identité de plume qu’il forgea à partir du nom de « Rouno », que lui donnèrent, en 1945, ses camarades de travail russes, au camp 1 022 de Makeevka (Donbass), situé aux confins de l’Ukraine et de la Russie actuelle.

Quand parut, en 1949, aux éditions Sulliver, Mon ami Vassia, le succès fut immédiat. Hormis du côté des staliniens – qui, comme pour Kravchenko, lâchèrent les chiens –, la critique autorisée salua unanimement la qualité documentaire exceptionnelle du témoignage, que Boris Souvarine, un connaisseur, jugea « du plus grand intérêt ». Mais c’est sans doute du côté des « partisans indéfectibles de l’émancipation ouvrière » (Jean-Louis Panné) regroupés autour de La Révolution prolétarienne que Biemel-Rounault trouva ses plus fraternels soutiens. De cette connivence naquit une authentique amitié, que le temps ne démentira jamais.

Et puisque d’hommage il s’agit, plutôt que de nous livrer à une recension de Mon ami Vassia – dont, soixante ans plus tard, la force d’évocation demeure intacte –, nous avons préféré puiser dans nos fonds d’archives pour en extraire deux textes. Le premier est constitué d’extraits d’une conférence que Biemel-Rounault donna, le 5 mars 1950, au Musée social (Paris), et qui fut reproduite dans La Révolution prolétarienne du même mois sous le titre : « Pourquoi j’ai écrit Mon ami Vassia ? ». Le second – « À propos de Mon ami Vassia » – témoigne de la forte impression que le livre de Jean Rounault exerça sur le vieux lutteur Pierre Monatte, fondateur de La Révolution prolétarienne.

En ces temps de « mensonge déconcertant », l’écriture de Jean Rounault fut une forme de fraternité agissante envers ceux d’en bas. Ce que comprirent les réfractaires de La Révolution prolétarienne, qui firent de Rounault un des leurs.


[1Jean Rounault, Mon ami Vassia. Souvenirs du Donetz, préface de Gabriel Marcel (1949), postface de Jean-Louis Panné, dossier établi par Anne-Marie Biemel-Montarnal et Jean-Louis Panné, Paris, Le Bruit du temps, 2009, 480 p.

[2Sur Rainer Biemel, le lecteur se reportera à la fort documentée postface de Jean-Louis Panné insérée dans cette réédition de belle facture : « Rounault, le nom de la dette », op. cit., pp. 381-441.