Pourquoi j’ai écrit « Mon ami Vassia » ?

À contretemps, n° 38, septembre 2010
mardi 13 décembre 2011
par  F.G.
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À cette question, il y a une réponse très simple : j’ai écrit ce livre parce que j’avais promis à mes camarades russes de dire ce qu’est leur vie et leur combat. J’ai essayé de tenir ma promesse en racontant ce que j’ai vu et ce que j’avais entendu. Je me suis interdit d’ajouter le moindre commentaire à ma relation, car je craignais de fausser l’image de la réalité soviétique que je voulais transmettre aussi fidèlement que possible. […] J’ai écrit parce que j’avais promis d’écrire.

Après coup, il est vrai, je me suis aperçu que l’image de la réalité soviétique avait pour nous une portée beaucoup plus importante que celle que je pouvais tout d’abord lui accorder.

Je vais donc essayer de dégager brièvement ce qui selon moi constitue l’importance d’une connaissance exacte de la situation en URSS. Et pour commencer, je voudrais essayer de montrer comment et pourquoi il nous est si difficile de nous rendre pleinement compte de la réalité soviétique, même si nous sommes en mesure de la connaître par des témoignages authentiques et précis.

L’autre jour, un camarade qui avait lu mon livre m’a dit : « Je suis d’accord avec ce que tu dis de l’URSS, cela confirme parfaitement ce que la RP a montré depuis 25 ans. Mais là où je ne te suis pas, c’est quand tu parles de la France. La France n’est pas telle que tu la décris. »

Ce camarade a parfaitement raison. Pour expliquer mon jugement sur la France, je dirai qu’il s’agit de la France vue de Russie. Et là-bas, dans le Donbass, la France me paraissait très belle. Je la voyais sous la couleur du souvenir. La France signifiait, pour moi, la liberté. Étais-je trop sentimental ? Peut-être. Mais, chose digne de remarque, aux yeux de mes camarades soviétiques, la France était également le pays de la liberté. Et ils n’étaient pas les seuls, ils ne sont pas seuls en URSS à croire en une France libre. […]

Sans doute, il nous semble que cette image d’une France libre ne correspond pas tout à fait à la réalité. Mais cette image est néanmoins d’une grande importance, car elle nous révèle une tendance profonde des ouvriers et des intellectuels russes. En effet, que signifie ce fait que, pour les ouvriers russes que j’ai connus, la France soit un pays libre où ils aimeraient vivre ? Je crois que cela signifie :

1° que trente ans de dictature n’ont pas réussi à détruire la notion de liberté, même chez les jeunes qui n’ont connu que le régime soviétique ;
2° que ces ouvriers soviétiques n’ont pas l’espoir d’instaurer ou de voir instaurer chez eux un régime de liberté et qu’ils sont prêts à s’exiler.

Ainsi nous ne sommes pas d’accord avec nos camarades russes au sujet de l’image qu’ils se font de la liberté en France, mais nous ne pouvons pas ne pas être pleinement d’accord avec eux au sujet de l’idée même de liberté et nous nous sentons fraternellement unis à eux dans leur aspiration à la liberté. Cela me paraît capital.

Avant de montrer comment se manifeste le sentiment de liberté dans la classe ouvrière soviétique, je voudrais brièvement examiner l’image que l’on se fait, en France, de l’Union soviétique.

Je mets à part la RP qui, depuis 25 ans, est restée en contact étroit avec la réalité soviétique. À côté d’une minorité que constitue la RP et d’autres groupes d’une même tendance, il y a la masse des staliniens et la bourgeoisie. Aussi y a-t-il deux images de la Russie soviétique : celle des staliniens et celle de la réaction.

Fausses images de l’URSS


Voyons d’abord les staliniens. Pour eux, l’URSS a cessé d’être le pays de la révolution d’Octobre pour devenir le pays de Staline, comme le proclamait encore tout dernièrement une affiche sur les murs de Paris. Pour les staliniens français, l’URSS est le pays de tous les progrès, le pays où tout est pour le mieux du monde. Une histoire vraie illustrera cette mentalité.

Un de mes amis, qui avait perdu sa femme pendant la guerre dans des circonstances particulièrement douloureuses, rentre à Paris après la Libération, et sa première visite est à ses beaux-parents à qui il tient à dire tout ce qu’il sait sur la mort de leur fille. Sa belle-mère l’écoute avec un détachement qui le surprend. Tant de stoïcisme chez une mère force son admiration et son respect. Deux ou trois fois, elle interrompt son récit en disant : « Ça n’a aucune importance. » Puis, elle le prend par le bras, le conduit à la chambre à coucher. Là, sur la cheminée, se dresse un portrait en pied de Staline en grand uniforme, flanqué à sa gauche et à sa droite de cierges et de fleurs. Elle lui montre le portrait et dit : « Voilà ce qui seul a de l’importance. » La femme qui a prononcé ses mots n’est nullement folle. Elle appartient à ce qu’il est convenu d’appeler l’élite intellectuelle. Agrégée de lettres, elle est aujourd’hui encore professeur dans un grand lycée de Paris.

Si j’avais raconté cette histoire à Vassia, et à ses amis, ils auraient eu de la peine à la croire. Ils m’auraient dit : « Tu peux chercher longtemps chez nous avant de trouver une idolâtrie pareille. » Et c’eût été vrai. Je n’ai pas rencontré d’ouvriers soviétiques ayant le culte du chef. […] Certes, on voit partout, en URSS, le portrait de Staline, mais on ne saurait en conclure que les ouvriers ou les intellectuels soviétiques aient accepté le culte du chef que le régime veut leur imposer. Est-ce qu’il en est de même en France ? Quand on voit quelle image les staliniens se font de l’URSS et de leur chef bien-aimé, on est bien obligé de constater qu’une importante partie de la classe ouvrière française a renoncé à toute idée de liberté pour n’aspirer qu’à servir sous le joug d’une discipline militaire que lui imposera le grand chef. Tout se passe comme si la trinité « ni dieu, ni césar, ni tribun » eût été remplacée par l’unité quasi divine du chef dont on adore l’image et à qui l’on envoie des cadeaux, comme en recevaient autrefois les empereurs romains. […] Hier, [les ouvriers] étaient des hommes qui avaient leur manière propre de penser et de sentir ; aujourd’hui, ils sont simplement les membres anonymes d’une masse soumise à un dressage impitoyable. Une discipline de parti renforcée les comble de joie, les sacrifices que le parti leur demande les rendent heureux. En un mot, toute leur attitude prouve qu’ils n’ont plus aucune idée de la liberté, de la dignité de l’homme, mais que leur image de l’URSS correspond bien à un changement profond dans leur propre être : ils ont abdiqué, ils ont cessé d’être des hommes libres pour n’être plus que des instruments dans les mains de leurs chefs qui représentent le grand chef.

Mais voyons maintenant ce que pensent de l’URSS ses adversaires politiques bourgeois. Leurs slogans vous sont également familiers : « URSS = pays de l’esclavage » ; « les ouvriers, complètement abrutis par la propagande, exécutent passivement les ordres des chefs », « URSS pays communiste d’où naît l’épidémie terrible qui menace d’envahir le monde ». […] L’URSS apparaît comme une puissance mythique, incarnation du mal, puissance presque invincible que représente le grand chef avec qui il faudrait causer, comme le proposait encore tout récemment Churchill, pour sauver la paix du monde. Comme si des causeries munichoises avaient jamais sauvé quoi que ce soit !

L’image que la bourgeoisie réactionnaire se fait de la réalité soviétique trahit sa mauvaise conscience et sa peur, une peur maladive, qui la rend aveugle et justifie simplement des armements atomiques dans la seule intention de faire peur au grand chef et à ses fidèles. […]

Tout ou presque tout est faux dans cette image bourgeoise de l’URSS.

Il n’y a pas de communisme en URSS, si j’appelle communisme ce que Marx entend par ce mot, mais il y a un régime dictatorial d’une minorité qui représente un État tout-puissant, seul propriétaire des moyens de production. Ce régime est animé par un nationalisme chauvin qui est impérialiste au plus au point et se camoufle à l’égard de l’étranger, et en vue de son action à l’étranger, sous le drapeau communiste. Mais le communisme de Staline est une imposture totale. […]

En marge de ses clichés, il y en a un certain nombre d’autres. Je ne citerai que ceux de Sartre et de Merleau-Ponty. Ils sont clairement exprimés dans l’article que ces deux philosophes ont publié dans leur revue, Les Temps modernes, le 1er janvier de cette année. Au sujet des camps de concentration en URSS, ils disent somme toute à peu près ceci : ces camps de concentration existent, leur code est connu, ils dépendent non de la justice mais relève uniquement de la police. C’est là une erreur regrettable. Mais, en ce qui concerne les valeurs du communisme, elles sont également les nôtres. Et nous sommes, par conséquent, plus proches d’un communiste que de n’importe qui, car nous avons les mêmes valeurs.

Industrialisation, progrès et esclavage


C’est là le point de vue de Sartre et de Merleau-Ponty. Quant à moi, je ne regrette qu’une chose, c’est que nos deux philosophes n’aient pas essayé de voir plus clair, qu’ils n’aient pas essayé de connaître la réalité soviétique. Ils auraient pu faire un certain nombre de découvertes et ils auraient pu lire, notamment, dans un petit livre relié en cuir, ressemblant en tout point à un catéchisme et dont l’auteur est Staline, la phrase suivante : « Notre ambition est de travailler avec un zèle bolchevik et une efficacité américaine. » Oui, parfaitement, le mot américain figure encore dans la dernière édition, celle de 1948. Mais nos philosophes auraient pu faire d’autres découvertes encore en lisant, par exemple, des livres de classe. Au lieu de trouver du marxisme et du communisme, ils auraient découvert un nationalisme chauvin, un militarisme forcené. À partir de la première classe primaire, c’est de mitraillettes, d’avions et de chars qu’on entretient les jeunes citoyens soviétiques. En fait de marxisme, on leur inculque le stalinisme, c’est-à-dire le culte du chef bien-aimé, l’obéissance absolue, la discipline totale.

Mais pourquoi un Sartre et un Merleau-Ponty se trompent-ils aussi grossièrement ? Je vois plusieurs raisons, dont la plus importante est l’ambition effrénée qui caractérise certains intellectuels de notre temps, l’ambition de manier les foules, de diriger les masses, de jouer des masses, si je puis dire, comme un virtuose joue d’un instrument.

Sartre a formulé la théorie de l’engagement gratuit, comme Gide prônait autrefois l’acte gratuit. En fait Sartre est de plus en plus victime du stalinisme dont il subit la forte attirance car il voit, dans le stalinisme, un système intellectuel qui assure la domination absolue sur les masses, système ayant à sa base l’idée de progrès technique et matériel. Cette idée de progrès est essentielle pour Sartre, c’est celle qui donne un sens à son engagement soi-disant gratuit. Or cette idée est en réalité également à la base de ce qu’on pourrait appeler l’américanisme ; elle est symbolisée par le Frigidaire. C’est parfait, un Frigidaire. Mais rien qu’un Frigidaire, c’est peu de chose. Pourquoi Sartre ne se penche-t-il pas sur la situation américaine pour examiner ce que le Frigidaire signifie ? Il verrait bien que le progrès technique et matériel ne résout que bien peu de chose. Au fond, cette idée essentiellement bourgeoise du progrès technique et matériel est le dénominateur commun aussi bien de Staline que de la bourgeoisie et de Sartre. […]

La capitulation devant le stalinisme a presque toujours pour origine une capitulation devant le progrès que Staline prétend représenter d’une manière exclusive. En face de ce monopole du progrès que l’URSS s’arroge, les bourgeois sont déjà à moitié perdus – l’adjectif progressiste les embête terriblement. […] Je ne nie nullement les progrès industriels de l’URSS, mais je me refuse à appeler progrès ce qui n’est qu’esclavage. Le progrès technique est quelque chose qui doit être dépassé pour recevoir un sens humain. Or le progrès en URSS, de même que le progrès bourgeois, ne tend qu’à soumettre l’homme à un esclavage sans nom. Heureusement la classe ouvrière russe a compris cela beaucoup mieux que les classes ouvrières des autres pays et, par une résistance passive de tous les instants, par du sabotage et du vol, par une pagaïe assez extraordinaire, elle essaie de freiner de son mieux la marche vers une nuit qui risque d’être totale.

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Dans ce qui précède, j’ai essayé d’indiquer ce qui empêche les uns et les autres de prendre une vue exacte de la situation en URSS. J’ai montré à quel point le drapeau du progrès que brandit Staline éblouit les staliniens, les intellectuels et la bourgeoisie elle-même. À cela il faut ajouter d’autres raisons : l’attirance qu’exerce la puissance sur des êtres faibles, la sympathie toute naturelle dont jouit, en Occident, ce qui est russe, l’homme russe, le prestige de l’homme russe, prestige dû en grande partie à la littérature et qui me paraît d’ailleurs dans une certaine mesure justifié. Enfin, l’éloignement de la Russie, l’exotisme asiatique […]. Toutes ces causes viennent créer une sorte de rideau de fer supplémentaire que nous ajoutons à celui que Staline met tant de soin à garder intact. Si j’ai insisté sur ce rideau de fer que nous distillons nous-mêmes, c’est qu’il me paraît beaucoup plus difficile à détruire que l’autre. Vous vous en apercevez dès que vous discutez avec quelqu’un de l’URSS. Personnellement, je m’en suis aperçu en lisant les critiques de presse sur Mon ami Vassia. Cette tranche de vie soviétique n’était souvent pas comprise pour les raisons que je viens de dire. Il faudrait donc nous préoccuper avant tout de détruire ce que j’ai nommé notre propre rideau de fer. Si nous y réussissons, l’autre aura perdu beaucoup de son importance car, somme toute, il ne saurait résister à la volonté de connaître l’URSS. D’abord parce que les témoignages ne font plus défaut et, ensuite, parce qu’on peut le traverser clandestinement. […]

Mon séjour dans le Donbass


Mon voyage n’était nullement clandestin. C’est le NKVD qui en avait assumé l’organisation. Voici comment les choses se sont passées : en janvier 1945, six mois après la libération de la Roumanie et l’occupation de ce pays par les troupes soviétiques, le gouvernement de Moscou exigea, du gouvernement roumain, des travailleurs. Il s’agissait d’une sorte de réquisition pour le travail qui touchait 60 000 à 80 000 citoyens roumains. En principe, il ne devait s’agir que de citoyens roumains d’origine allemande. En réalité, il y eut un certain nombre d’erreurs qui s’expliquent aisément par la rapidité avec laquelle les opérations furent exécutées. En quelques jours, la police soviétique arrêtait des dizaines de milliers d’hommes et de femmes. À Bucarest, les grands autobus de la société des transports en commun passaient par les rues et, dès qu’ils étaient pleins, ils allaient décharger leur cargaison à la gare royale de Mogosaïa, où attendaient des wagons à bestiaux. Cette mesure de réquisition touchait des hommes âgés de 18 à 45 ans et des femmes de 18 à 35 ans. Inutile de vous dire que j’ai vu des gosses de 14 ans et des vieillards de 65 ans dans la masse des déportés. Il arrivait aussi fréquemment que le père et la mère fussent arrêtés en même temps. Les enfants étaient alors simplement abandonnés à leur sort. Certes, selon les instructions du NKVD, les femmes enceintes et celles ayant un bébé de moins d’un an ne devaient pas être arrêtées. Il dépendait, cependant, du bon plaisir du policier de respecter ou de ne pas respecter cet ordre.

Dans les trains, il y eut des évasions. Trois personnes, par exemple, avaient réussi à prendre le large dans un wagon voisin du mien. La sentinelle soviétique répara très vite cet incident ; elle se servit sur le quai de la gare la plus proche, en prenant les trois premières personnes qui avaient la malchance de se trouver devant sa mitraillette. C’étaient des femmes, des Gitanes par-dessus le marché. Qu’importe, tout ce qu’on demandait à la sentinelle, c’était d’arriver à destination avec le même nombre de personnes qu’elle avait reçues au départ. Pour les morts, il y avait un wagon en queue du train. Ils étaient, eux aussi, présents à l’arrivée. Le froid intense qui sévissait pendant les quinze jours de notre voyage était chargé de la conservation des cadavres. On m’a souvent demandé si, pendant le voyage, nous avions été maltraités et si notre transport rappelait les horreurs nazies. Non, il n’y a pas eu de sévices. Les requis n’étaient traités que comme du bétail.

Notre transport débarqua sa cargaison à Makeevka dans le Donbass. Nous sûmes très tôt que nous étions mis à la disposition du trust du charbon. Théoriquement nous étions sur le même pied que les ouvriers russes « normaux ». La seule différence essentielle : le logement. Pour des raisons de commodité et de sécurité, nous étions parqués dans un camp. Il y eut cependant, dès le début, de nombreuses évasions. Les réussites étaient rares. Un père et un fils retournèrent à pied en Roumanie. Leur évasion avait duré plus d’un an, mais c’était une réussite assez extraordinaire. Une autre évasion, beaucoup plus spectaculaire, ne réussit qu’au bout de trois ans. Elle avait cependant été entreprise dans des conditions tout à fait exceptionnelles. Un commerçant de Bucarest, qui avait eu l’occasion de faire de bonnes affaires avec l’armée soviétique, avait pu emporter avec lui la somme presque fabuleuse de 300 000 roubles, ce qui correspond à peu près à trois millions de francs. Dans ces conditions, il était normal que cet homme pensât, dès la première minute, à son évasion. Il partit avec un Russe – requis lui aussi en Roumanie, par erreur –, après avoir acheté une locomotive au dépôt de la gare de Makeevka pour le prix de 30 000 roubles. […]

La condition la plus importante pour le succès d’une évasion était la ressemblance physique avec un citoyen soviétique. Les grands blonds avaient, de ce point de vue-là, des avantages incontestables. Le commerçant bucarestois dont je viens de parler en est un exemple. D’une manière générale, les évadés n’étaient pas trahis par les grandes personnes, mais par des enfants qui, flairant l’étranger, lui couraient après et alertaient de la sorte la police. L’attitude des adultes ressemblait plutôt à une complicité passive qui devenait même parfois active. […] [Une] famille russe paya l’aide efficace qu’elle voulut apporter à une évasion par la déportation en Sibérie. […]

Il existe une solidarité agissante entre la population soviétique et les déportés étrangers, solidarité d’autant plus remarquable qu’il s’agit très souvent non pas de requis roumains ou polonais, mais d’Allemands. Or le Donbass a subi pendant la guerre une occupation allemande dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle était d’une dureté inimaginable.

La solidarité entre ouvriers et requis se manifestait à chaque instant. Dans la rue, vous pouviez demander au premier inconnu rencontré de vous donner une cigarette, et il vous la donnait aussi simplement que s’il disait bonjour à un vieil ami. Quand vous aviez faim, vous pouviez entrer dans la première maison. On partageait le pauvre morceau de pain avec vous sans vous demander qui vous étiez et d’où vous veniez. Dans votre atelier, cette solidarité était sensible également à chaque instant. J’étais mécano, spécialiste de la radio, lampiste, sans avoir la moindre idée de ces métiers. Or grâce à la complicité des ouvriers, et même de certains contremaîtres, j’appris les gestes essentiels de ces métiers et, pour les travaux difficiles, ce furent mes camarades russes qui se chargèrent de leur exécution. Par une erreur, je fus même promu électromécanicien de première classe et je touchais cent roubles de plus que mon camarade Ivan, qui exécutait, cependant, le plus difficile de mes travaux. Jamais je n’eus la moindre peur d’être trahi. À la fosse comme à l’atelier, il n’y eut pas de mouchards parmi nous. Je crois d’ailleurs qu’ils n’auraient pas fait long feu. L’ouvrier soviétique a clairement conscience de sa situation. Et la vraie source de sa solidarité n’est pas seulement une bonté et une générosité naturelles, mais la conscience de sa situation d’esclave. Il se défend par une fraternité à toute épreuve.

Les « natchalniks » et les autres


Je me souviendrai toujours de ma première rencontre avec Vassia. C’était à la lampisterie. Nous étions seuls. À travers la fenêtre, nous regardions deux hommes qui se tenaient debout devant la lampisterie. Ils portaient d’admirables fourrures et des bottes magnifiques. Ils étaient gras et semblaient satisfaits. Tout à coup, Vassia me dit : « Écoute, Rounault, est-ce que, dans ton pays, les bourgeois ressemblent à ces types-là ? » Et moi de répondre : « Oui, mais d’une manière générale, en moins gras. » Les deux hommes en question étaient, l’un, Boris Petrovitch, le directeur général de la mine, et, l’autre, Stepan Ivanovitch, l’ingénieur en chef. Pour Vassia et pour ses camarades, c’étaient des exploiteurs, des hommes à qui le régime avait fait une situation absolument privilégiée parce qu’ils avaient pour mission de faire marcher les ouvriers. Cette classe de privilégiés est celle des natchalniks, des « conducteurs », des chefs.

Le marxisme proclame l’abolition des classes et, par conséquent, l’abolition de la lutte de classe. En réalité, le régime stalinien a créé de nouvelles classes. Tout au bas de l’échelle, il y a la masse des esclaves, ouvriers et paysans, mobilisés sur place. Au-dessus, les différentes catégories de privilégiés. En réalité, pour avoir une image juste de la structure sociale en URSS, il faut vous représenter la Russie comme une vaste caserne. Cette image rend bien la structure proprement militaire de la société soviétique. Les officiers de cette caserne sont ou bien des fonctionnaires du parti et de la police ou bien des techniciens et des administrateurs. La liaison est établie par une multitude de petits privilégiés. Le fait est qu’en moyenne chaque cinquantième citoyen soviétique est un petit privilégié, une sorte de sergent de Staline qui, tel un domestique, est solidaire de son maître quand il s’agit d’opprimer les esclaves mais qui, en bon domestique également, ne refuse nullement de voler ce maître lointain dont il ne connaît que le portrait. D’où vient cette structure de la société stalinienne ? Je crois que beaucoup de choses s’éclairent si l’on pense que la société tsariste était aussi divisée en douze ou treize classes. Mais il est incontestable que l’organisation et la discipline militaire font la force de la société stalinienne et rendent tout mouvement révolutionnaire extrêmement difficile, voire impossible.

Est-ce à dire que l’attitude de l’ouvrier reste purement passive ? Non, loin de là. Il se défend contre le régime, il attaque le régime avec les moyens dont il dispose. Tout d’abord, il a gardé sa liberté de penser. L’invraisemblable propagande établie selon les lois de la psychologie des foules et sur la base des principes de Pavlov n’a pas eu raison de la volonté de l’ouvrier russe de garder intacte sa liberté de penser. […] Tout d’abord, il refuse de lire la presse. […] Au slogan il répond par un contre-slogan. Sur les murs des usines, sur les murs des édifices du NKVD vous pouvez lire : « Staline a dit : “L’homme est le capital le plus précieux.” – Oui, répond l’ouvrier soviétique, pas bête Staline. Il est le plus grand capitaliste, 200 millions d’hommes ! Ou encore ce slogan : « Le travail est un devoir d’honneur » – pour le voleur, ajoute l’ouvrier. Enfin, il y a ce mot de Lénine : « Qui travaille mange, qui ne travaille pas ne mange pas. » L’ouvrier le reprend en disant : Qui travaille mange mal, qui travaille peu mange mieux, qui ne travaille pas du tout mange encore mieux.

Sur le plan matériel, il y a un sabotage constant. Les staliniens sont obligés d’en parler dans leurs journaux, chaque jour. […] Quel est le sens de ce sabotage ? Est-ce simplement une pagaïe absurde qui s’explique par le caractère russe ou est-ce autre chose ? Quant à moi, je sais qu’il y a autre chose. Il y a une volonté de défense qui crée cette pagaïe dont on ne saurait négliger l’importance, car c’est elle qui oblige Staline, dans une certaine mesure, à mettre une sourdine à son impérialisme.

J’ai dit au commencement de cet exposé toute l’importance d’une connaissance précise de la situation en URSS. En effet, le stalinisme a réussi à isoler le reste du monde de la classe ouvrière russe et à détruire l’internationalisme ouvrier au moment même où l’évolution de l’humanité pose plus que jamais la question de l’unité du globe. Il faut que nous sachions que nos camarades russes sont nos alliés dans la lutte pour la paix, dans la lutte vraie qui n’a pas besoin de la colombe de Picasso. Ensuite, nos camarades russes sont, pour nous, un exemple dans la lutte contre les propagandes qui essaient de nous traiter en simple chien de Pavlov, c’est-à-dire en êtres qui obéissent automatiquement à une publicité commerciale et politique. La grande leçon que je voudrais tirer de ma propre expérience, c’est qu’il importe avant tout de fortifier notre foi en l’homme, cette foi qui est et qui reste la seule arme efficace et invincible dans la lutte contre les tyrannies qui méprisent l’homme. Je n’ai point parlé de deux catégories de citoyens soviétiques : les uns constituent l’immense armée des forçats qui meurent dans leurs camps sous d’atroces souffrances. Les autres sont les hors-la-loi qui ont pris le maquis à l’intérieur de l’URSS et qu’on appelle d’habitude des « bandits », alors qu’en réalité ce sont en majorité des ouvriers et des paysans qui, pour fuir des peines de prison ou les camps de Sibérie, préfèrent vivre à leurs risques et périls en marge de la société militaire de Staline. […]

Le message de Vassia


La situation actuelle du monde ressemble fortement à celle que nous avons connue au moment de Munich. Face à l’agressivité impérialiste du stalinisme, il ne règne dans le reste du monde qu’un grand désordre dans les esprits, comme vient de l’avouer dernièrement un haut fonctionnaire du département d’État, M. Kennan. Contrairement à tous les accords de Yalta, Potsdam et autres lieux, les peuples dits satellites de l’URSS ont été abandonnés à leur sort. On en parle aussi rarement que possible. En l’occurrence, la grande presse de tous les pays semble se féliciter du rideau de fer qui la dispense de s’occuper du martyre de ces peuples. Maquis dans les Carpathes ? Dix divisions soviétiques en Roumanie ? La peine de mort rétablie en URSS et dans les Républiques populaires ? Résistance ouvrière ? Liquidation des classes moyennes ? Il vaut mieux ne pas en parler puisqu’on espère causer avec ce brave oncle Joe. Qui sait ? Un arrangement est peut-être possible ? Chaque jour qui passe, la grande presse nous donne des preuves nouvelles de cet esprit munichois. Tout récemment encore, M. Walter Lippmann a lancé un cri d’espoir dans cet esprit-là. […]

Mais que faire ? Un autre Munich ne vaudrait-il pas mieux qu’une guerre ? La question n’est pas là. Nous savons par expérience qu’une capitulation n’a jamais découragé un agresseur. […]

Du débat qui vient d’avoir lieu, je voudrais retenir deux interventions. La première a mis en lumière ce fait assez étonnant que, dans les camps soviétiques, les condamnés pour opposition au régime ne viennent pas du côté socialiste, communiste ou trotskiste, mais du côté religieux. Il y a, en URSS, des hommes et des femmes qui considèrent le travail tel que le régime l’impose comme un péché et refusent de travailler préférant la mort à ce qui représenterait, pour eux, une déchéance lamentable. Il y a, en URSS, des hommes et des femmes qui refusent d’accepter tout imprimé de l’État, comme émanant de la puissance du mal. Ce faisant, ils refusent d’avoir des papiers d’identité et sont tôt ou tard condamnés à la déportation et au travail forcé. […] Opposer une telle foi à la tyrannie est-ce efficace ? Une lutte de cet ordre a-t-elle un sens ? Et là, j’en viens à la seconde intervention que je voudrais retenir ici, selon laquelle la résistance passive de la classe ouvrière russe et le martyre des croyants ne seraient que les formes les plus subtiles d’une acceptation de la défaite. Si c’était exact, il faudrait logiquement conclure que la seule lutte efficace contre le stalinisme résiderait dans l’adoption des méthodes dont il se sert lui-même, et si possible dans l’amélioration de ses méthodes.

Quant à moi, je crois en l’efficacité absolue de la foi. C’est elle qui nous permettra de traverser la nuit terrible qui menace de descendre sur le monde. Et à la question : « Que faire ? » je voudrais répondre ceci : si vous avez foi en l’homme, en sa liberté et en sa dignité, n’attendez pas demain pour pratiquer la solidarité fraternelle dont Vassia et ses amis m’ont donné la leçon. Formez des groupes qui, à leur tour, formeront la grande chaîne de la fraternité humaine. Ne nous laissons point abuser par tous les chauvinismes qui sont en train de naître. Ayons la force de croire en l’unité du genre humain. N’abandonnons pas nos camarades russes dans leur lutte contre le régime. Essayons par tous les moyens de leur manifester notre solidarité, et d’abord en suivant leur lutte de très près, en comprenant la portée capitale que cette lutte a pour nous.

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C’est cela que doit signifier pour nous la connaissance de l’URSS. N’oublions jamais qu’il y a des centaines de milliers de Vassia en URSS. Ils m’ont aidé à survivre hier, demain c’est peut-être encore eux qui auront l’occasion de témoigner à vous, à moi-même leur fraternité agissante. Ayons la volonté et la force qui permettront un jour de faire triompher la liberté parce que nous l’aurons beaucoup aimée. C’est là le message que je voudrais faire entendre aux quatre coins du monde de la part de mon ami Vassia.

Jean ROUNAULT
La Révolution prolétarienne, mars 1950.