Castoriadis débat avec le MAUSS

À contretemps, n° 38, septembre 2010
mardi 13 décembre 2011
par  F.G.
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Cornelius CASTORIADIS
DÉMOCRATIE ET RELATIVISME
Débat avec le MAUSS

Introduction de Jean-Louis Prat, édition établie par Enrique Escobar,
Myrto Gondicas et Pascal Vernay
Paris, Mille et une nuits, 2010, 144 p.

Avant d’occuper une place de choix au panthéon de la pensée admise et reconnue par le monde universitaire, Cornelius Castoriadis fit longtemps figure de sujet pensant académiquement suspect. Il est vrai que l’espace critique où, quelque vingt ans durant, sa pensée se développa – essentiellement, la revue-groupe Socialisme ou Barbarie – ne recoupait en rien le champ du savoir institutionnel. Intellectuel atypique, Castoriadis le demeura encore quand vint l’heure (tardive) de sa reconnaissance par l’Alma Mater. S’il ne la bouda pas, il n’en fut jamais tout à fait dupe. C’est ainsi que, honoré ou pas, il manifesta le même penchant pour la confrontation et le débat d’idées. Sur ce terrain, celui qui l’opposa, en décembre 1994, à des chercheurs du Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales (MAUSS), retranscrit aujourd’hui en volume, est tout à fait révélateur de la liberté de ton qui était la sienne. S’il existait, indique Jean-Louis Prat en introduction d’ouvrage, bien des points d’accord entre les « maussiens » – eux-mêmes très divers dans leur approche – et Castoriadis, leurs divergences n’en étaient pas moins évidentes. C’est donc essentiellement autour de sujets qui fâchent – comme l’« hellénocentrisme » supposé de Castoriadis, son peu d’intérêt pour les sociétés dites archaïques ou encore sa définition de la démocratie comme « auto-institution explicite » – que porte ce riche débat. Sur tous les thèmes abordés lors de cette confrontation, parfois rude, avec les « maussiens » Alain Caillé, Serge Latouche, Chantal Mouffe, Louis Baslé, Anne-Marie Fixot et Jacques Dewitte, Castoriadis fait preuve d’une évidente pugnacité à défendre ses thèses. Ainsi, revenant sur le reproche d’hellénocentrisme qui lui est fait, il précise que, pour lui, « l’apport essentiel de la Grèce ancienne d’abord, de l’Occident ensuite » est d’avoir permis le passage du politique à la politique, du conseil – ou de la prière – adressé au bon empereur au développement d’une « activité collective qui se veut lucide et consciente, et qui met en question les institutions existantes de la société ». Si les sociétés primitives, même sans État ou contre l’État, étaient, pour Castoriadis, bien en deçà de cet apport, c’est qu’elles reposaient sur une « transcendance » particulière fondant un pouvoir non questionnable : la « parole des ancêtres ». Quant à la « démocratie directe » – la seule que Castoriadis admette comme réellement démocratique – elle ne s’oppose pas, à condition qu’elles soient révocables, à l’existence d’institutions représentatives. Plus de quinze ans après, ce débat est plus actuel que jamais, et ce d’autant que ces « phénomènes nouveaux et […] inquiétants » que Castoriadis croyait déceler, en cette fin de siècle, et qui préfiguraient, à ses yeux, « une sorte d’effondrement, d’enfoncement peut-on dire de l’humanité occidentale », sont désormais clairement perceptibles. Comme cette montée de l’insignifiance, qu’il dénonça par ailleurs.-

Victor KEINER