Du contrôle des esprits

À contretemps, n° 38, septembre 2010
mardi 13 décembre 2011
par  F.G.
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Noam CHOMSKY
RAISON ET LIBERTÉ
Sur la nature humaine, l’éducation et le rôle des intellectuels

Préface de Jacques Bouveresse
Marseille, Agone, « Banc d’essais », 2010, 408 p.

Dans un récent ouvrage – Raison contre pouvoir, le pari de Pascal, L’Herne, 2009 –, Jean Bricmont remarquait : « Si l’on connaît souvent Chomsky comme critique de la politique étrangère américaine, ses idées sur la nature humaine, le progrès, les révolutions, l’anarchisme, le marché, la liberté d’expression, la philosophie, les intellectuels (y compris les intellectuels parisiens), les sciences, la religion ou l’éthique sont souvent peu connus. » C’est précisément ce champ méconnu de sa pensée qui fait l’objet de ce très intéressant volume. Regroupant onze importantes contributions écrites par Noam Chomsky entre 1968 et 1999, il aborde, en quatre chapitres – « La nature humaine », « Les intellectuels contre la vérité », « Les intellectuels et le contrôle des esprits », « Éducation à l’obéissance, éducation à la liberté » –, l’essentiel des thématiques évoquées par Bricmont. En préface à l’ouvrage, Jacques Bouveresse – « Chomsky devant ses calomniateurs » – s’intéresse au phénomène de rejet que l’éminent professeur du MIT suscite chez la plupart des intellectuels médiatiques français. Au-delà des tartarinades d’une Roudinesco, largement répandues dans le microcosme de la pensée insignifiante, sur cette « haine de tout » (y compris des Juifs) qui caractériserait les prises de positions politiques de Chomsky, c’est sans doute, nous dit Bouveresse, sa radicale critique du ralliement de nombre de penseurs contemporains aux idées postmodernes qui lui vaut une telle détestation. Car, ce faisant, Chomsky, qui s’en tient toujours aux faits et, comme Orwell, ne déteste pas les arguments de bon sens, démonte les raisons d’une telle conversion, dont la plus évidente est de rendre suffisamment complexes les phénomènes de domination pour décourager par avance sa critique ordinaire. C’est ainsi que la reproduction de la caste et la gestion bien comprise de ses intérêts sont irrémédiablement liées à la privatisation du savoir. Et le fait que ces intellectuels soient plus souvent à « gauche » qu’à droite ne change rien à l’affaire, puisqu’ils se pensent eux-mêmes d’abord comme des « commissaires du contrôle des esprits ». Héritier des Lumières et de la tradition rationaliste, Chomsky croit à l’objectivité. C’est même sa boussole. De ce point de vue, il faut recommander très chaudement la lecture du texte « Les intellectuels de gauche et l’objectivité », qui date de 1968 et procède à un examen objectif des faits qui se sont déroulés en Espagne, entre 1936 et 1939, et ont ouvert la voie à « une transformation radicale des conditions économiques et sociales », puis à son écrasement. À lire ce texte aujourd’hui, on comprend aisément ce que la méthode de Chomsky peut avoir d’irritant pour des intellectuels – ici libéraux et staliniens – dont les grilles de lecture sont étroitement liées à l’idée qu’ils se font et de leur rôle et de la manière dont le monde doit fonctionner. Car Chomsky, qui ne cache pas ses sympathies pour un socialisme libertaire, ne fait pas, quant à lui, d’idéologie ; il se contente d’examiner les raisons qui conduisirent à cette révolution et à cette contre-révolution pour en conclure que les interprétations qu’en donnèrent ses historiens étaient davantage tributaires de leur « subordination contre-révolutionnaire » que d’une pratique de l’objectivité. À bien des égards, et sur beaucoup d’autres sujets, c’est toujours vrai, ce que répète inlassablement Chomsky.

Jean-Marc CHICHE