Vers une anthropologie anarchiste ?

À contretemps, n° 38, septembre 2010
mardi 13 décembre 2011
par  F.G.
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David GRAEBER
POUR UNE ANTHROPOLOGIE ANARCHISTE
Traduit de l’anglais par Karine Peshard
Montréal, Lux, « Instinct de liberté », 2010, 176 p.

Il existe indubitablement un héritage Clastres chez Graeber, mais là où le premier se méfiait de toute extrapolation interprétative applicable aux temps présents, le second en fait la méthode constitutive de cette « anthropologie anarchiste » qu’il appelle de ses vœux et qui devrait, dans son esprit, être l’outil nécessaire pour contester les fondements mêmes de l’« anthropologie marxiste », toujours dominante au sein de l’Université. Pour David Graeber, anthropologue d’origine américaine et professeur à l’université de Londres, il existe, chez les Piaroa du Venezuela et de Colombie, les Tiv du Nigeria et du Cameroun, les communautés rurales des Hautes Terres de Madagascar, un même rapport à la communauté et une même « éthique de la pratique » que dans le « retrait actif » de l’État qui caractériserait l’expérimentation anarchiste. S’appuyant sur les travaux du déjà cité Pierre Clastres – mais aussi de James Frazer, Robert Graves, Alfred Reginald Radcliffe-Brown, Marcel Mauss et Marshall Sahlins, auteurs d’élite chez qui Graeber décèle des « fragments d’anthropologie anarchiste » –, il puise dans les primitives « sociétés sans États et sans marchés » des éléments susceptibles d’alimenter cette « théorie du contre-pouvoir » que nombre de mouvements contemporains de résistance remettraient, par leurs pratiques, à l’ordre du jour, notamment au Chiapas. Par son ton enjoué, parfois jubilatoire, ce court essai, qui s’adresse d’abord à des non-anthropologues, est nettement à contre-courant d’une littérature spécialisée pesamment savante. En tout cas, il donne à réfléchir, y compris sur la manière de concevoir, aujourd’hui, une activité anarchiste. Avec les réserves d’usage sur une certaine propension contemporaine et post-moderne à croire que le développement de micro-projets communautaires – anarchistes, pour le cas – parviendront, in fine, à « subvertir et fragiliser les structures de domination ».

Alice FARO