Un témoignage d’exception

À contretemps, n° 38, septembre 2010
mardi 13 décembre 2011
par  F.G.
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Ursula HIRSCHMANN
NOUS SANS PATRIE
Traduction, préface et notes de Marie Gaille
Paris, Les Belles Lettres, 2009, 208 p.

Témoignage d’exception sur les combats désespérés que mena, en Allemagne et en exil, cette génération antifasciste allemande à laquelle appartenait Ursula Hirschmann (1913-1991), ce livre occupe une place tout à fait singulière dans la littérature consacrée à ces sombres années de défaite. Par la construction kaléidoscopique qu’il adopte, par le ton – entre mélancolie et lucidité – qui le porte, par la finesse d’analyse politique et psychologique qu’il révèle, Nous sans patrie excède, en effet, de beaucoup le genre purement mémorialiste pour nous offrir une méditation essentielle sur l’histoire et la condition de sans-patrie. Née dans une famille de la moyenne bourgeoisie juive berlinoise, Ursula Hirschmann adhère, en 1932, au « Front de fer », l’organisation de jeunesse du parti social-démocrate. Là, avec son frère cadet, Albert, elle se découvre un Heimat, un « chez soi » qu’aucune défaite ne parviendra jamais à abolir et dont le territoire demeurera éternellement confiné, dans son esprit, « aux rues sombres de Berlin-Nord, avec ses maisons hautes et étroites et leurs pièces éclairées où, le soir, mon frère et moi allions écouter des discours sur la libération de l’homme et nous laissions guider par ces hommes dont le sens moral était sûr et désintéressé ». Quand vient l’heure de l’invraisemblable vérité – la perspective d’une possible victoire, sans résistance, du nazisme –, elle bascule dans un courant d’opposition de gauche au parti social-démocrate, Neu Beginnen (Nouveau départ) avant de se rapprocher des communistes, qui, malgré leurs manques, résistent mieux, du moins le pense-t-elle. À l’été 1933, et l’étau se resserrant, elle gagne Paris, toujours avec son frère Albert et avec l’idée, somme toute partagée par sa communauté d’exil, qu’il s’agira d’un séjour bref. Son compagnonnage avec les communistes sera de courte durée tant elle comprend vite que leur haine de la déviance peut les transformer en alliés objectifs de la Gestapo. De même que les pages qu’elle consacre à sa famille et à son milieu d’origine, lestées de toute sensiblerie mais pleines d’émotion, sont admirables de profondeur, les portraits tremblés qu’Ursula Hirschmann dresse de ses camarades de combat, mais aussi de ses amours, sont d’une rare force d’évocation. Il en va ainsi de celui de Heinrich Blücher, futur mari de Hannah Arendt, en apparatchik stalinien, et pourtant dissident, mais surtout amoureux de cette camarade qu’il est sensé remettre dans le doit chemin. Ou de ceux du bundiste Raphael Rein Abramovic et de son fils Mark, avec qui elle connut une « idylle tranquille » et qui fut assassiné, en Espagne, par les staliniens. Ou de celui de Renzo Guia, « cet Italien, léger et anarchiste », mort lui aussi en Espagne, et qui lui fit comprendre que le mouvement ouvrier allemand avait péri de trop de discipline. Ou encore celui d’Eugenio Colorni, son premier mari, qui se méfiait de toute hagiographie résistancialiste et professait, après avoir renoncé à sa carrière universitaire pour ne pas prêter serment de fidélité au Duce, que « la qualité la plus émouvante du héros demeure toujours son innocence ». Entamée en 1963, la rédaction de ces mémoires fut brutalement interrompue, un jour de décembre 1975, par l’hémorragie cérébrale qui frappa Ursula Hirschmann et la rendit aphasique. Reste un témoignage incomplet, mais exemplaire de retenue et de vérité.

Arlette GRUMO