L’engagement selon Orwell

À contretemps, n° 38, septembre 2010
mardi 13 décembre 2011
par  F.G.
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George ORWELL
ÉCRITS POLITIQUES (1928-1949)
Sur le socialisme, les intellectuels et la démocratie

Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner
Textes réunis et présentés par Jean-Jacques Rosat
Marseille, Agone, « Banc d’essais », 2009, 406 p.

Les quarante-quatre textes de George Orwell regroupés dans ce volume étaient jusqu’à ce jour inédits en français. Couvrant vingt ans – et non des moindres – de son existence, ils sont, pour la plupart, essentiels à la compréhension de son positionnement politique et des évolutions qu’il connut au gré du temps et des circonstances. Regroupés en six chapitres thématiques et chronologiques – Orwell avant Orwell (1928-1929) ; la guerre d’Espagne (1937-1939) ; du refus de la guerre au patriotisme révolutionnaire (1939-1943) ; socialisme, fascisme et démocratie (1941) ; le socialisme et les intellectuels (1939-1946) ; les travaillistes au pouvoir et la guerre froide (1945-1949) –, ces textes, parmi lesquels figurent des essais, des articles, des lettres et des recensions d’ouvrage, attestent tout à la fois de la grande finesse d’analyse politique d’Orwell, de son pragmatisme et de son indéfectible attachement à l’idée d’un socialisme conçu, non pas comme devant ouvrir l’espace à une société du bonheur, mais à une société fraternelle, solidaire, et donc simplement décente. De ses premières prises de position anti-colonialistes (signées Eric Blair) à sa description, en 1929, de « la grande misère de l’ouvrier britannique » ; de son expérience espagnole de 1936, si riche en enseignements de toutes sortes, à son engagement de « patriote révolutionnaire » dans la Home Guard, en 1941 ; de sa condamnation du défaitisme révolutionnaire – « proposer l’impossible, même quand l’impossible est bon, c’est une attitude réactionnaire » – à son soutien pragmatique à Aneurin Bevan et aux travaillistes ; de sa vision d’un monde d’après-guerre divisé en zones d’influence surarmées et dépendant de l’un des deux blocs à la dénonciation réitérée des intellectuels de pouvoir ralliés au totalitarisme, ces prises de position sont, chez Orwell, indissociables d’une constante volonté de maintenir sa propre liberté de penser, et ce quitte à irriter son propre camp. C’est ainsi que le débat qui l’opposa, et durement, à ses amis anarchistes, trotskistes et pacifistes à propos de l’engagement nécessaire contre le nazisme ne prouvait pas que son analyse était juste quant aux perspectives révolutionnaires que devait ouvrir une défaite de l’Axe, mais simplement qu’il avait raison, humainement raison, de penser, comme les gens ordinaires, que « la “démocratie bourgeoise” ne suffit pas, mais [qu’] elle vaut bien mieux que le fascisme ». Car Orwell, c’est aussi ça : le refus permanent de noyer les principes de bases et les vérités d’évidence dans les eaux sales de l’idéologie.

Mathias POTOK