Le tutoiement de Dionysos

À contretemps, n° 32, octobre 2008
lundi 21 septembre 2009
par  F.G.
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Benoist REY
LES TROUS DE MÉMOIRE
Volumes 1 et 2
Saint-Georges d’Oléron, Les Éditions libertaires, 2006 et 2007, 152 p. et 144 p.

Il est des compagnies qu’on aimerait pouvoir partager au-delà du plaisir de la lecture. Il est des livres qu’on se désole d’avoir lus trop vite, d’une traite, comme il est des bonnes bouteilles que l’on vide avec bonheur et qui, une fois le dernier verre reposé sur la table, appellent leur petite sœur. Édités en deux volumes (2006 et 2007), ces Trous de mémoire nous offrent l’occasion de jouir en silence d’un plaisir rare et complet, car Benoist Rey sait s’y prendre lorsqu’il se fait chroniqueur de sa propre existence. Sa prose est gouleyante, son verbe ferme et alerte, ses expressions rondes en bouche et à l’oreille. Non seulement il donne corps aux émotions, non seulement il donne de l’esprit aux corps, non seulement il entraîne à sa suite une ribambelle de belles actions gratuites et sublimes qu’on aimerait pouvoir revendiquer pour son propre compte, mais en plus ses colères, ses indignations et ses coups de gueule nous emballent, requinquant le lecteur esquinté par la médiocrité quotidienne. Capitulards de tous les pays, lisez-les !

Les Trous de mémoire retracent une vie qui, de 1945 à 1995, dans la simplicité de sa narration, quitte l’actualité la plus immédiate dans laquelle elle semble avoir été fécondée pour nous entretenir de l’Histoire. Et quelles époques ! Et pas des plus simples ! Des époques où il fallait plus que du courage et de la détermination pour soutenir, seul contre tous, qu’on ne transige pas sur l’essentiel, et l’ouvrir quel qu’en fût le prix. De la guerre d’Algérie aux années de l’après-68, combien d’insoumis se sont perdus en route, accumulant renoncements et petits aménagements avec leur conscience. Nos souvenirs sont peuplés de déroutes intimes et de revirements pathétiques sur lesquels nous eussions préféré jeter un voile pudique, tant il est vrai que, si nos rêves furent épiques, bien souvent nos actions pâtirent de leur absence d’enracinement dans une rigueur éthique autant que politique. Ces époques, de 1956 aux années 1980, qui nous apparaissent dans toute leur âpreté, cruelles et crues, bien souvent rugueuses, revivent sous la plume d’un auteur amoureux de la vie, d’un rebelle (re)constructeur en quête des délices de l’esprit de résistance. Et tel un esthète guidé par un hédonisme irréprochable, Benoist Rey les a traversées avec courage et panache.

Les surréalistes, et à leur suite les situationnistes, proclamaient qu’il fallait faire de sa vie une œuvre d’art. Ce que Benoist Rey, architecte de la sienne, les prenant au pied de la lettre, fit et continue de faire, le bougre. Eh, quoi, un homme qui fit l’amour derrière un cimetière, un homme que l’on devine autant gourmet que gourmand, un homme qui semble tutoyer Dionysos en personne, ne peut-être qu’aimable et seul capable de redonner de l’appétit à la cohorte de neurasthéniques endormis qui soignent leur image à en perdre le sens commun. Il s’agit là d’une espèce rare dont nous avons grand besoin par les temps qui courent. Le récit de Benoist Rey est celui d’un ami fidèle dont l’exemplarité irradie l’anodin. Le récitant donne, sans compter, son temps, son énergie, et son féroce appétit nous invite au banquet de l’insubordination. Son insolence jubilatoire enthousiasme l’amoureux des petits matins brumeux qui faisaient dire aux barricadiers de 68 que, plus ils faisaient la révolution, plus ils avaient envie de faire l’amour. Il en est des caresses des amants comme des mots insurgés jetés avec colère à la face de l’ordre moral. Certaines, pour peu qu’on s’abandonne à la délectation d’être là, nous font passer, presque à notre insu, du plaisir à l’amour, d’autres de la révolte à l’affirmation du désir, de l’impensable à la revendication d’une pensée.

L’anarchisme est, on le sait, pluriel. Il a représenté une part, et non des moindres, du mouvement ouvrier. Il a tenté mille fois d’échapper, de manière plus ou moins heureuse, à l’emprise du capital et de l’État. Il a fédéré une multitude d’acteurs des luttes sociales, d’animateurs de toutes les révoltes, d’auteurs, de rebelles présents sur le front de toutes les révolutions. Il a fait émerger en son sein, pour le meilleur et pour le pire, des figures hautes en couleur, plus préoccupées d’éthique que de théorie, celle-ci n’étant pas toujours leur fort.

C’est dans cette lignée libertaire que se situe Benoist Rey, celle qui sait éviter les pièges de la morale, de la gloriole et surtout de la prise de pouvoir. Cette attitude, qui fait honneur à ceux qui brandissent en toutes circonstances leurs insoumises convictions, c’est aussi la sienne lorsqu’il écrit, avec cet air d’effronté malicieux qui le caractérise. Remercions les Éditions libertaires pour nous donner l’occasion de lire ces Trous de mémoire. Et même de les relire, chaque fois qu’accablés par tant de défaites ou anéantis par de si faibles perspectives, nous aurons envie d’espérer. Malgré tout.

Jean-Luc DEBRY