Des revues...

À contretemps, n° 21, octobre 2005
vendredi 8 septembre 2006
par  .
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AGONE
n° 33, 2005, 274 pages

La dernière livraison de la revue-livre Agone – « Le syndicalisme et ses armes » – « se propose de jeter un éclairage sur quelques pratiques syndicales développées durant son histoire, de l’action directe de jadis à l’intégration par le biais des comités d’entreprise ». Structuré en deux parties (« Entre action directe et légalisation » et « Les grèves de 1955 à Saint-Nazaire et Nantes »), le tout forme un fort numéro – coordonné par Christophe Patillon et conçu en étroite collaboration avec le Centre d’histoire du travail de Nantes –, qui aurait néanmoins gagné en lisibilité par une mise en perspective historique plus précise du projet général. Malgré cette réserve d’ordre méthodologique, on insistera sur la qualité des études publiées dans ce numéro, et on citera, parmi elles, celle de Lucien Seroux – « Gaston Couté, la grève, l’action directe et les “chansons de la semaine” de La Guerre sociale » –, celle de Jean-Pierre Le Crom – « Syndicats et comités d’entreprise : histoire d’un vieux couple instable » ou encore celles de Jean-Yves Martin et Yves Rochcongar, plus directement centrées sur les grèves de 1955 en Loire-Atlantique. Quant à la toujours intéressante rubrique « Histoire radicale » – à charge de Charles Jacquier –, elle ne dément pas, cette fois encore, sa réputation. Ainsi, on y lira, en plus d’un excellent dossier consacré à Julien Coffinet et présenté par C. Jacquier, une longue et pertinente introduction de Miguel Chueca – « Le court instant “grève-généraliste” de la CGT » – à la « Réponse à Jaurès » parue, sous signature de la « commission de propagande de la grève générale », dans La Voix du peuple, organe de la CGT, en septembre 1901.


MARGINALES
n° 3-4, hiver 2004, 252 pages

Fidèle à sa démarche de remonter le temps de la littérature sociale pour y confronter le présent d’une sale époque, la dernière livraison de la belle revue Marginales s’intéresse tout à la fois aux « dépossédés » du système et aux en-dehors volontaires qui peuplent ses marges. « À leur manière, précise Philippe Geneste en avant-propos de ce numéro, tous les textes rassemblés dans cette livraison travaillent (au sens où Freud parle du travail des rêves) l’histoire vieille de sept cents ans de ces “gens sans aveu”. Ils nous montrent que les vagabonds d’hier sont les vagabonds du travail d’aujourd’hui. Le travailleur clandestin, le prolétaire sans papiers exempt des atours de la bureaucratisation des vies sont les emblèmes de l’être “sans aveu”. Et nous préférons le mot de vagabond du travail à l’abstrait “sans” qui est, substantivement, un terme piégé, un terme qui tente d’abolir les filiations, les luttes de filiation et d’ancrages de la conscience de classe toujours à construire mais qu’on ne construit pas sans mémoire sociale. » Longue citation sans doute pour un si court texte de présentation, mais elle dit l’essentiel, et le dit bien. Ces « figures du refus social », on les retrouve dans l’excellent choix d’auteurs qui font ce numéro : Louise Michel, Andreas Latzko, Harry Martinson, Georg K. Glaser, Gaston Couté, Matt Mahlen, Josefa Ramine, Panaït Istrati, George Orwell, Rosa Luxemburg, Tom Kromer, Pierre Hamp, pour n’en citer que quelques-uns. Et, pour la route, on emporte aussi dans sa musette le souvenir et les errances de Marinus Van der Lubbe et de Mécislas Golberg, à qui Wolfgang Asholt consacre une brillante étude : « Anarchisme et sans-travaillisme. La pensée politique de Mécislas Golberg (1869-1907) ». Excellent numéro en somme, qui se clôt sur une « Petite histoire de la gestion charitable et pénale du vagabondage », cosignée par Héléna Autexier et Stéphène Jourdain.

NI PATRIE NI FRONTIÈRES
n° 11-12, février 2005, 262 pages

Sous le titre « Terrorismes et violences politiques », le principal dossier de ce numéro de Ni patrie ni frontières, revue de traductions et de débats, nous offre un panel de textes classiques issus des courants marxistes (Marx, Engels, Lénine, Trotski) et anarchistes ou syndicalistes révolutionnaires (Berkman, Barbedette, Besnard, Pierrot, Armand, Lapeyre, Mac Say, Yvetot). À la faveur des affaires Paolo Persichetti et Cesare Battisti, il s’arrête, par ailleurs, sur le déchaînement de violence politique qui caractérisa les années 1970 – en Italie et en République fédérale d’Allemagne, plus particulièrement – en reproduisant des textes de cette époque tirés de Combat communiste, Contre le courant et Primo Maggio. Mais, au-delà de ce retour sur une histoire (plus ou moins) ancienne, ce qui fait l’intérêt de ce numéro, c’est le questionnement sur la violence qui le sous-tend. Ainsi, Yves Coleman conteste, par exemple, « la théorie simpliste de la “légitime défense”, employée régulièrement pour expliquer l’ampleur du terrorisme d’extrême gauche en Italie » et dénonce la « logique comptable » qui prévaut dans certains argumentaires militants trop occupés, d’après lui, à prouver que les effets du « terrorisme fasciste » auraient été bien plus criminels que ceux du « terrorisme d’extrême gauche ». De la même façon, Anouchka n’a pas tort de constater, dans « Questions et définitions », que la légitime campagne de solidarité envers les prisonniers d’Action directe laisse peu de place, chez ceux qui s’y impliquent, au questionnement sur le passé d’une dérive criminogène. Pour ne pas hurler avec les loups, sans doute, et au risque de taire l’essentiel, pourtant.

OISEAU-TEMPÊTE
n° 12, été 2005, 80 pages

Sommaire particulièrement riche pour cette douzième livraison de la revue de critique sociale Oiseau-tempête. Il en ressort un bel hommage à l’ami Ngo Van, disparu en janvier de cette année et qui fut un collaborateur de la revue. Charles Reeve y retrace sa biographie – « Le survivant du temple My phuoc » ; Jean-Paul Petit y évoque sa rencontre avec Van, dans les années 1970, à l’usine Jeumont-Schneider de la Plaine-Saint-Denis, où ils travaillèrent ensemble ; Hélène Fleury – dans un texte déjà paru en préambule du Joueur de flûte et l’Oncle Hô  : « Ngo Van et le joueur de flûte ou l’irréductible utopie » – y évoque ses derniers projets éditoriaux. Un bon dossier sur B. Traven a, par ailleurs, retenu notre attention. Composé d’une contribution de Charles Reeve – « Du révolutionnaire traqué Ret Marut au mariage parfait de l’écrivain B. Traven » – et d’un témoignage de Rosa Elena Luján, sa dernière compagne, il inclut quelques « Dits de Traven » et une « Lettre à Solidaridad Obrera » datant de mai 1938. À noter encore, un long et intéressant texte théorique cosigné Borbala, Charles Reeve et Barthélémy Schwartz et intitulé « Comment ce monde va ? » ; des extraits - présentés sous le titre « Les secrets de l’islam » par le très productif Charles Reeve – de textes sur l’islam écrits par Serge Bricianer (1923-1997) et datant du milieu des années 1980 ; et une critique, par Étienne Anclin et Barthélémy Schwartz, de Défense et illustration de la novlangue française, de Jaime Semprun, publié à l’Encyclopédie des nuisances.

QUESTION SOCIALE (La)
n° 2, hiver 2004-2005, 192 pages

Le deuxième numéro de cette « revue libertaire de réflexion et de combat » s’intéresse à la question de la nature du syndicalisme, à travers quatre articles traitant de son institutionnalisation : « Crise du syndicalisme en France, quelques repères », d’Ariane Miéville, « Qui nous parle de crise ? », de Ch. de Gouttière, « Le syndicalisme d’État en Espagne. Financements des syndicats et élections syndicales », de Fernando Ventura Calderón, et « La remise à l’honneur de la concertation dans l’Italie des années 90 », de Matteo Saudino. En écho à cette institutionnalisation du syndicalisme, la rubrique « Luttes sociales » s’arrête sur le mouvement de lutte dans l’Education nationale du printemps 2003 en Aquitaine (Nadine Pourteau et Jean-Philippe Crabé), la grève des traminots milanais de décembre 2003 (Cosimo Scarinzi) et la « guerre du gaz » en Bolivie (Luis Ryada et Cusi Qóyllur). Une nouvelle rubrique de La Question sociale intitulée « Leur paix sociale » ouvre, elle, « des pistes de réflexion sur l’évolution des formes de gestion du consensus social », à travers trois articles : « Cynix et Citoyennix face aux hordes libérales », de Nicole Thé, « Fauteurs de troubles et facteurs de troubles », de Jean-Pierre Garnier, et « Fonds européens et stabilisation sociale en Espagne », de Corsino Vela. Enfin, opportunément rassemblés sous une même têtière – « Injustice » –, sont évoqués les cas de Marco Camenisch, condamné en Suisse, et ceux de syndicalistes de base, victimes, en France, de la répression étatico-patronale pour avoir défié l’ordre du capital. En regard, Miguel Chueca se penche sur La Ténébreuse Affaire de la piazza Fontana, à l’occasion de la sortie française du livre de Luciano Lanza (voir recension dans ce numéro). Un portrait de Serge Bricianer, militant communiste de conseil disparu en 1997, suivi de la reproduction d’un article inédit écrit par lui autour de 1960 – « Le parti social-démocrate » – contribue, avec une très riche rubrique « Lire et relire », à faire que ce deuxième numéro de La Question sociale tienne toutes les promesses du premier.

RÉFRACTIONS
n° 14, printemps 2005, 168 pages

On trouvera, dans cette quatorzième livraison de Réfractions, plus de questions que de réponses sur un sujet – « Religions, valeurs, identités » – qui, chez les tenants du « Ni Dieu, ni maître », libère habituellement plus volontiers la parole péremptoire que l’interrogation sur leurs propres valeurs et identités. Abandonner les certitudes admises pour les soumettre au questionnement est sans doute ce qui fait le charme discret de cette indispensable revue de recherches et d’expressions anarchistes. Cette fois, encore, elle surprend en se colletant au « retour du religieux », comme disent les échotiers de la grande presse. Sous la plume d’Eduardo Colombo, René Fugler, Sylvie Knoerr-Saulière, Annick Stevens, Daniel Colson , Pierre Sommermeyer, Pierre Champollion, Laurent Patry, Henry Brosse et Alain Thévenet, multiples sont les pistes sur lesquelles s’aventure ce numéro : l’analyse socioculturelle et politique des religions ; l’approche philosophique et psychologique du phénomène religieux ; le « regard complice et fraternel » porté sur les nombreuses révoltes populaires nées de la naïve croyance en un improbable Dieu de justice. Qu’on se rassure, cependant : nos réfractaires n’ont eu, semble-t-il, aucune conversion à déplorer. Comme quoi, on peut se pencher sur l’imaginaire religieux des hommes sans pour autant risquer d’y perdre la raison. À noter, enfin, en « transversales » de ce numéro, un intéressant entretien d’André Bernard avec Alain Pecunia, auteur des Ombres ardentes, ouvrage recensé dans À contretemps, n° 19, mars 2005.

[Recensions : Freddy GOMEZ]