Nestor Makhno : passé-présent d’une légende

mercredi 8 novembre 2017
par  F.G.
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■ Quiconque s’intéresse à la question du devenir historique sait que la construction du récit dominant appartient toujours aux vainqueurs. L’histoire de Makhno en est l’exemple même. Dans la défaite, celle de la cause libertaire d’une révolution qu’on supposa conseilliste, le cynisme bolchevique le transforma en bandit de grand chemin, en criminel assoiffé de sang, en pogromiste même. Sans autre souci de vérité que celle qu’octroie le pouvoir absolu de la fixer unilatéralement, sans contestation possible et pour la suite prévisible des jours, à savoir l’éternité bureaucratique de la contre-révolution triomphante.

Dans ce dédale des métamorphoses, la contre-histoire joua son rôle, mais il fut minime. Comment ne l’aurait-il pas été, d’ailleurs, en regard du déconcertant mensonge massivement véhiculé par l’appareil d’État dit soviétique ? C’est dans cette catégorie critique que se situe le Makhno de Malcolm Menzies – recensé ici par Freddy Gomez. Sa singularité, cela dit, tient à la défiance naturelle que l’auteur, qui est un écrivain, manifeste vis-à-vis de toute démarche laudatrice. Il s’intéresse à son personnage pour ce qu’il est, « un homme parmi les hommes », qui, né paysan d’Ukraine et porté par une idée parfois confuse de l’anarchie, parvint à lever une armée de partisans et à mettre en déroute les Blancs et les Rouges. Pour un temps certes court, celui que dure l’espérance révolutionnaire, mais sur un territoire assez largement acquis à sa cause.

Makhno fut aussi craint de ses ennemis qu’admiré de ses partisans. Les uns et les autres, les uns contre les autres, contribuèrent à tisser sa double légende, noire et lumineuse. Gouliaïe-Polié, son village de naissance, demeure le bout du monde de cette révolution dans la Révolution. Pour s’y rendre, il faut quelque hardiesse. À l’été 2008, Sarah Gruszka [1], jeune étudiante passionnée de Russie, tenta l’aventure et en ramena un « Retour de Gouliaïe-Polié… », qu’elle publia dans le n° 1530 (23 au 29 octobre 2008) du Monde libertaire. Donné ici dans une version remaniée, ce récit de voyage est, par ailleurs, complété de considérations actuelles sur l’intérêt que suscite toujours, neuf ans plus tard, du côté des historiens, la figure de Makhno, mais aussi sur l’étrange devenir de sa mémoire en République indépendante d’Ukraine. Quand le « bandit Makkno » du récit bolchevique devient le « héros national », statufié et marchandisé, du récit indépendantiste ukrainien, la roue de l’Histoire a certes tourné, mais toujours dans le sens du pouvoir et de ses intérêts du moment. Ce qui prouve, après tout, que le paysan ukrainien avait vu juste quand, s’adressant à ses frères de misère, il leur dit : « Prolétaires du monde entier, plongez en vous-mêmes, et cherchez-y la vérité, créez-la ! Vous ne la trouverez nulle part ailleurs. ».– À contretemps.


■ Malcolm MENZIES
MAKHNO, UNE ÉPOPÉE
Traduit de l’anglais par Michel Chrestien
Paris, L’Échappée, coll. « Lance-tempête », 2017, 256 p.

La parution, en 1972, chez Belfond, de ce livre de Malcolm Menzies contribua à défaire quelques-unes des contre-vérités admises et répétées sur le « bandit Makhno » par les maîtres-penseurs du marxisme universitaire dominant. En cela et pour cela, il fut un événement éditorial de première importance pour une génération militante qui fit ses premières armes dans la grande mêlée (libertaire) de mai 68.

Il est probable qu’on ait oublié, aujourd’hui, ce qu’exigeait de tension argumentative – et parfois d’implication physique –, pour un anti-autoritaire de base, tout débat politique sur la révolution russe à une époque où le « lénino-gauchisme », qui avait pignon sur rue, défendait sa réputation bolchevique avec les mêmes outrances et méthodes que ses frères ennemis staliniens. Comme on a oublié les attraits qu’une certaine doxa marxiste exerça, en ces temps illusoires, sur un « néo-anarchisme » directement issu de 68 et convaincu que l’heure était enfin venue d’opérer cette synthèse « marxiste libertaire » qu’il était visiblement seul à souhaiter. L’inventaire est d’autant moins vain qu’il a la double vertu de situer l’époque dans ses travers, mais aussi de permettre un rappel : ce Makhno, une épopée qui, chez Belfond, devait à l’origine paraître dans la collection « Changer la vie », dirigée par Daniel Guérin (et, accessoirement, par Jean-Jacques Lebel), fut finalement refusé par le principal théoricien du « marxisme libertaire » post-soixante-huitard, qui le jugea inapproprié. Son patron, heureusement, passa outre et l’édita hors collection. On ne sait s’il en tira bénéfice, mais il fit indiscutablement œuvre utile.

Si nous revenons sur cette anecdote, c’est que, dans une brève mise au point qui précède la belle réédition, chez L’Échappée [2], du livre de M. Menzies, l’auteur s’y réfère avec une bienveillance très british en indiquant que la « volte-face » de Guérin s’expliquerait, in fine, par « la peur que le “manque d’orthodoxie” de [son] ouvrage déplaise au mouvement libertaire » (p. 7). Ce qui, convenons-en, eût été étonnant de la part du très peu orthodoxe Daniel Guérin. La vérité est sans doute ailleurs, dans les méandres d’un temps où la pratique du déconcertant mensonge avait cet avantage de dissimuler les réelles, et pas toujours honorables, raisons d’un refus. Dans le cas qui nous occupe, elles semblent pourtant claires : le point de vue de M. Menzies sur Makhno n’est pas celui d’un historien militant, mais celui d’un écrivain, un authentique écrivain, qui s’est passionné, sans s’aveugler, pour un homme dont la vie est un roman. Dans cet attrait, l’anarchie joue évidemment son rôle, la politique aussi, l’histoire de même, mais ce qui intéresse M. Menzies, c’est le tragique de l’homme face à sa destinée. Il l’explique très bien, d’ailleurs : « Makhno appartient à ce domaine où la légende et l’histoire se mêlent : l’immortel n’est pas toujours le vainqueur. Trotsky à Prinkipo et à Royan émeut davantage l’imagination que Staline au Kremlin. Et quel autre protagoniste de cette taille, soldat ou politique, dans le plus grand bouleversement social de notre époque, est mieux fait pour nous intriguer que ce rustre paysan qui créa l’embryon d’une société libertaire dans l’Ukraine méridionale et prit les armes pour la défendre ? » (pp. 23-24). L’épopée, c’est le passage du temps sur un homme qui aura tout vécu, mais qui va tout perdre. Tout, même sa réputation. Trop humaine, c’est-à-dire trop centrée sur l’individu lui-même, l’approche de M. Menzies ne pouvait évidemment satisfaire les tenants d’un anarchisme dit social qui partage avec le marxisme le goût des multitudes et de leur mise en mouvement par l’opération de l’Idée, de la guerre de classe ou de la science stratégique supposée de sa chefferie autoproclamée.

Du coup, il est fort possible que cet ouvrage parle davantage à notre époque, pourtant si pauvre en imaginaire révolutionnaire, qu’à celle, hypertrophiée de convictions « militantes », de notre jeunesse. Et qu’il reste, en dépit de la littérature produite depuis 1972 sur le personnage, « le » livre nécessaire sur Makhno, celui qui touche à la vérité profonde d’un perdant magnifique dont aucun apologue ou détracteur ne sut, à vrai dire, jamais saisir les failles.

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De retour de Gouliaï-Polié

Été 2008, Gourzouf, village de la côte criméenne. Loin de la fureur frénétique de la monstrueuse Yalta, nous nous y sommes réfugiés chez une babouchka, histoire de reprendre des forces. C’est là que l’idée nous vient de poursuivre par Gouliaï-Polié, haut lieu de l’épopée makhnoviste, notre long périple ukrainien. Sans trop savoir ce que nous y trouverons, mais simplement par curiosité. Carte en main, nous tentons de localiser l’endroit, au sud-est du pays, mais rien, et pas davantage Yekaterinoslav ou Alexandrovsk, ces mythiques bastions de la Makhnovchtchina. À croire qu’ils ont aussi bien été rayés de l’histoire que de la géographie ukrainiennes. Ou, plus probablement, la toponymie a dû changer, comme souvent dans l’espace soviétique ; or, mes connaissances de l’espace oriental ukrainien se limitent à mes lectures sur le mouvement anarchiste des années de guerre civile. En désespoir de cause et sans illusion, nous demandons à la grand-mère octogénaire qui nous loge si elle sait dans quel coin se trouve un petit village nommé Gouliaï-Polié. Son visage s’éclaire soudain, elle appelle son mari, un vieil homme bougon qui ne nous a pas adressé la parole en trois jours, et, agité d’un juvénile enthousiasme, le voilà s’exclamant : « Bien sûr que je sais où c’est ! Ah, Makhno, ça c’était un vrai révolutionnaire ! Un homme du peuple ! Vous savez, il prenait aux riches pour distribuer aux pauvres ! ». Soixante-dix ans de propagande soviétique, qui ont cherché à disqualifier le paysan libertaire en le présentant comme un bandit autoritaire, cruel et anti-ouvrier, n’auront pas eu raison de la popularité du batko…

Quelques jours plus tard, après une nuit de train, nous arrivons, à l’aube, à Zaporojie – ex-Alexandrovsk rebaptisé en 1921 –, sixième ville de l’Ukraine et gros centre industriel. Après avoir traversé sur des kilomètres l’avenue Lénine en travaux et croisé des centaines de travailleurs se rendant à la même usine, nous prenons un minibus pour Gouliaï-Polié, situé à une centaine de kilomètres de là. Habitués depuis trois semaines aux villes touristiques de Crimée, nous découvrons la réalité campagnarde de l’arrière-pays ukrainien : des petits villages type XIXe siècle raccrochés à notre temps par un monument soviétique désuet.

À Gouliaï-Polié, gros bourg d’une population égale à celle du Pré Saint-Gervais, c’est jour de marché. Pas la moindre idée de ce que nous allons y trouver. Lénine, lui, est fidèle au poste : immortelle semble-t-il, sa statue demeure sur une place éponyme, comme dans toutes les villes du sud et de l’est ukrainiens. La toponymie soviétique n’a pas changé non plus : il y a toujours les rues Karl Marx, Lénine, Dzerjinskij, Komsomol, Prolétariat, IIIe Internationale, etc. Croisant deux babouchka, nous nous lançons : « Savez-vous s’il existe quelque chose en rapport avec Makhno par ici ? ». Étonnées que des étrangers puissent être animés d’une telle curiosité, elles nous font répéter la question. La première surprise dissipée, elles se lancent, devant nous, dans une discussion animée à propos des vertus et des défauts du paysan anarchiste. L’une des deux lui est très favorable ; l’autre vivement hostile. Nous sommes dans le bain. Ce discours – contradictoire – sur Makhno reviendra souvent par la suite au cours de nos entretiens avec des Ukrainiens sur ce qu’il demeure, aujourd’hui, de l’aventure makhnoviste. Certains, à l’image du grand-père de Gourzouf, gardent de Makhno l’image d’un homme du peuple ne s’étant pas laissé corrompre et ayant œuvré pour une authentique révolution paysanne ; d’autres le blâment pour sa violence militaire, même si, dixit l’une de nos interlocutrices, le concept du pacifisme dans le contexte de guerre civile de l’époque paraît quelque peu anachronique…

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[1Deux recensions de Sarah Gruszka relevant de la « question russe » sont disponibles sur ce site : « Bolchevisme et utopie révolutionnaire » et « De l’autre côté du Goulag ».

[2Le texte de cette réédition a été en grande partie retravaillé par l’auteur.