De l’autre côté du Goulag

À contretemps, n° 44, novembre 2012
jeudi 3 juillet 2014
par  F.G.
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■ Ivan TCHISTIAKOV
JOURNAL D’UN GARDIEN DU GOULAG
Traduit du russe, préfacé et annoté par Luba Jurgenson
Introduction d’Irina Scherbakova
Paris, Denoël, 2012, 288 p., ill.

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Les journaux intimes occupent une place toute particulière dans l’historiographie soviétique. Aussi paradoxal que cela puisse paraître dans un système qui prônait le collectif et abhorrait une pratique aussi « individualiste » et « petite-bourgeoise » que la tenue d’un journal, nombreux sont les individus qui se sont pliés à cette discipline personnelle, y compris pendant la période de la Grande Terreur, alors que l’appartement de chaque Soviétique était soumis à la menace permanente d’une perquisition. C’est dans ce contexte historiographique qu’il faut replacer, pour en dégager toute sa valeur, le Journal d’un gardien du Goulag. Comme d’autres sources de son espèce, il a été découvert dans les archives de l’association Memorial, bien connue en Occident pour son travail de défense des droits de l’homme et de mémoire autour des victimes des répressions politiques, mené patiemment depuis près de vingt-cinq ans.

L’autre particularité de ce Journal réside dans le statut de son auteur. Jusqu’alors, la réalité des camps staliniens nous était racontée par ses détenus : Alexandre Soljenitsyne et son Archipel du Goulag, Evguénia Guinzbourg avec Le Vertige et Le Ciel de la Kolyma, Varlam Chalamov et ses Récits de la Kolyma – pour ne citer que les trois auteurs les plus connus et traduits en français. Pour la première fois, nous avons accès à un témoignage issu de l’autre côté des barreaux, celui d’un gardien de camp chargé de surveiller la construction du chemin de fer Baïkalo-Amourskaïa-Maguistral (BAM) par les prisonniers, au-delà même de la Sibérie, dans les terres inhospitalières de l’Extrême-Orient soviétique. Patiemment, jour après jour, Ivan Tchistiakov, trentenaire moscovite, tient son journal de l’automne 1935 à l’automne 1936. Pour autant, si le lecteur s’attend à trouver les notes d’un fidèle soldat soviétique pétri de patriotisme et de langue de bois, heureux de sa condition et impitoyable à l’égard des zeks, il sera bien vite déçu – ou, plus probablement, agréablement surpris. Car s’il y a bien une chose qui frappe à la lecture de son Journal, c’est que les concepts de « bourreau » et de « victime » ne sont pas des plus opérants en ce qui concerne le régime stalinien où, comme on sait, il arrivait fréquemment de basculer d’une catégorie à l’autre. Tchistiakov n’est que l’un des multiples maillons anonymes d’une chaîne gigantesque, qui, sans adhérer pleinement ni le contester, assurent, à son niveau intermédiaire, le bon fonctionnement du système. Cette forme de collaboration est souvent davantage forcée qu’acceptée : ingénieur de formation, Tchistiakov n’a pas choisi de se retrouver geôlier, et il s’en plaint constamment : « Qui a eu l’idée de nous envoyer ici ? Pourquoi ne nous a-t-on pas demandé notre avis ? » Rapidement, la frontière entre l’existence des zeks et celle des gardiens tend à s’estomper. Les conditions de vie sont épouvantables : sous des températures atteignant jusqu’à 50° degrés au-dessous de zéro, Tchistiakov se voit contraint de travailler dix-huit heures par jour, avec au mieux trois jours de repos dans le mois, de ne pas se laver pendant des semaines, de marcher de 20 à 50 km par jour « comme si c’était normal ». Loin d’offrir un répit, la nuit n’apporte que des désagréments : il est sans cesse réveillé pour s’occuper des évasions (étonnamment fréquentes, presque quotidiennes), des assassinats, des pillages, jusqu’à atteindre un état d’épuisement physique et nerveux proche de la folie. À cela s’ajoute un logement non chauffé où « les dormeurs sont recouverts de neige », envahi par les punaises, des chaussures trouées, pas de moufles, une nourriture infecte et avariée. « Au cas où je tomberais malade, il n’y a ni médecin ni médicaments », note amèrement Tchistiakov. Son rêve : disposer d’un peu de temps libre pour s’adonner à ses passions, la chasse, la lecture, la photographie et surtout la peinture, mais ces deux dernières activités sont considérées comme suspectes aux yeux des autres dont la totale inculture et la grossièreté l’écœurent. À force de vivre sans nourriture intellectuelle, avec pour seule préoccupation les évasions, lui-même se met à régresser : « Mon visage commence à être marqué. On y lit l’abrutissement, le manque de culture ; une expression de bêtise, quoi », et il prend acte du processus d’animalisation qui est en cours. Jour après jour, il s’enfonce dans la dépression, s’effraie du désespoir, puis du vide et de l’indifférence qui le gagnent. Son statut de gardien ne le protège guère d’une pression permanente : ses supérieurs lui imputent la responsabilité des évasions ou de la faible production loin des normes à remplir, l’accusent de négligence et de sabotage pour ne pas avoir su « organiser le mouvement stakhanoviste », le surveillent à chacun de ses pas. Victime du système en dépit de son uniforme, le sort de Tchistiakov est bien lié à celui des prisonniers envers lesquels il fait souvent preuve de compassion : « Je suis moralement brisé, privé de tout dans la vie, quelle différence par rapport aux zeks ? ».

La vie au camp (« un parfait cauchemar, insensé, monstrueux »), même du « bon » côté de la barrière, relève presque d’un parcours initiatique qui lui fait vite prendre conscience de l’iniquité du système. Ancien membre du parti exclu pour d’obscures raisons, Tchistiakov ne se berce plus d’illusions : il souligne à plusieurs reprises le contraste entre les promesses grandioses proclamées par le régime et la réalité, entre les informations optimistes que publient les journaux – « La vie est devenue meilleure, la vie est devenue plus gaie ! », annonce Staline en 1935 – et les véritables conditions d’existence ; il s’emporte contre le bureaucratisme qui paralyse l’action, contre le traitement de faveur dont bénéficient, malgré leur incompétence, les membres du parti et les gradés. « Deuxième plan quinquennal, Maxime Gorki, Klim Vorochilov, etc. Eux, ils ont des avions particuliers, et nous, on n’a même pas le minimum. Eh oui. ». Ironisant sur le fait que les camps soviétiques sont censés rééduquer les mauvais sujets par le travail, Tchistiakov constate : « C’est ainsi que le BAM m’a rééduqué. […] Il a fait de moi un criminel. »

Deux mois après son arrivée, sa soif de liberté est telle qu’il cherche déjà le moyen de se sortir de là et de retourner à la civilisation, une préoccupation qui devient une véritable obsession – partagée par presque tous, y compris les communistes, les tchékistes, les commissaires politiques. La seule alternative devient vite le licenciement ou, solution plus sûre à ses yeux, le tribunal, dans l’espoir d’une petite condamnation de deux à trois ans, paradoxe de plus dans l’irrationnel système soviétique : « La privation de liberté m’apportera la liberté. » À cela s’ajoute aussi la voie du suicide, qu’il envisage tout au long de son journal : « Plutôt qu’une mort à petit feu comme sur les bûchers de l’Inquisition, il vaut mieux en finir d’un coup. » Le temps passant, il considérera son emprisonnement comme une fatalité, l’aboutissement du destin naturel qui attend chaque citoyen soviétique : « La prison a toujours existé dans l’histoire humaine, alors pourquoi devrais-je y échapper moi, est-ce uniquement pour les autres ? » Et de se raccrocher, en guise de maigre consolation, à quelques explications fournies par l’idéologie officielle : « Les camps sont indispensables en vertu de certaines conditions historiques, donc, moi aussi, je dois en tâter. » Son vœu sera exaucé : il sera finalement détenu en 1937, quelques mois après l’arrêt de son journal, avant de mourir au front en 1941.

Sarah GRUSZKA