Ouvrir les yeux pour rêver... encore

À contretemps, n° 44, novembre 2012
jeudi 3 juillet 2014
par  F.G.
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Peintre d’exception toujours méconnu sous nos latitudes, Vlady fut d’abord le produit d’un héritage, celui que lui léguèrent son père, Victor Kibaltchitch – alias Victor Serge –, et avant lui son grand-père Léon, sous-officier de la garde impériale proche de la « Narodnaïa Volia », et Nikolaï, lointain parent qui fut pendu pour avoir participé à l’assassinat du tsar Alexandre II. Lui, Vladimir Kibaltchitch, naquit dans le chaudron de la guerre civile russe en cet an IV d’une révolution qui, malgré ses premiers errements, portait encore l’espoir de tout un peuple. À seize ans, après trois ans de déportation au sud de l’Oural avec les siens, il eut la chance de pouvoir choisir entre la valise et le cercueil en quittant définitivement cette terre de la grande promesse dévoyée. La Russie, dès lors, il la portera en bandoulière. Pour toujours et à jamais.

Pour Vlady, l’existence fut un cheminement à travers les tempêtes historiques d’un siècle qui n’en fut pas avare. Cette histoire, il en fit la matière, le magma, d’une œuvre picturale étrangement personnelle qui passa de l’ébauche à la plénitude en terre d’exil, dans ce Mexique où il débarqua, en 1941, au côté de son père, et qu’il ne quitta plus.

Héritier des dissidences – anarchiste et marxiste critique – écrasées sous le marteau du socialisme réellement inexistant, Vlady, vagabond métaphysique, décida de se confronter, pinceaux en main, à cette histoire des révolutions inabouties, trahies, assassinées pour en faire le sujet d’une interrogation majeure sur l’indispensable dissociation entre processus révolutionnaire et pouvoir, même et surtout quand celui-ci se veut « populaire ». Tels furent son honneur et sa tâche : ouvrir les yeux pour rêver… encore.

Une vie durant, solitaire et paradoxal, Vlady affronta ses démons picturaux. En multipliant styles et techniques. Il finit par se convaincre, contre les courants dominants de son temps, que, pour faire jaillir la lumière de la matière, il fallait retisser le lien, défait par l’art moderne et la peinture industrielle, avec la technique des maîtres de la Renaissance vénitienne, dont il devint l’érudit et le praticien au risque de se voir moquer par ses pairs, furieusement réalistes ou obscurément abstraits.

Ce dossier réunit deux textes de Claudio Albertani, qui fut l’ami de Vlady et un fin connaisseur de son œuvre. Le premier – « L’art, la matière et le sentiment de l’histoire » [1]– est la version réécrite d’une conférence prononcée, le 27 juin 2008, à l’Université autonome de la ville de Mexico (UACM). Le second – « Vlady dans l’antichambre du Goulag » – est un extrait d’une biographie de Victor Serge en cours d’élaboration, dont le titre devrait être « Los camaradas eternos »(Les camarades éternels). Deux courts textes de Jean-Guy Rens – « Vlady et la France » et « Le chemin de l’exil » –, tirés chacun de son indispensable étude Vlady. De la Revolución al Renacimiento [2],complètent cet hommage à celui qui, le temps d’un existence peu banale, s’entêta à ne jamais séparer l’esthétique de l’éthique.


[1Dont le titre original, en espagnol, est « ¿ Quién es Vlady ? (y por qué es importante saber) », en référence à une brochure de J. Hoberman – dont Vlady facilita, dans les années 1980, la publication – et qui s’intitulait : ¿ Quién es Victor Serge… y por qué tenemos que preguntar ?.

[2Jean-Guy Rens, Vlady. De la Revolución al Renacimiento, Mexico, Siglo XXI Editores, 2005. La version française de cet ouvrage est disponible sur http://rens.ca/2012/?p=524