Henri Calet dans les grandes largeurs

Patrice Delbourg
jeudi 16 juillet 2015
par  F.G.
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Flaubert l’a dit : « La vie est une suite de morts partielles. » Seule la passion vous tient debout. Au cœur d’un itinéraire rompu, c’est sans aucun doute l’émoi amoureux qui sert de fil conducteur à l’œuvre d’Henri Calet. Et Paris comme accotement de prédilection. Le Paris de Charles-Louis Philippe, de Fargue, de Dabit. Celui qui ressemble à un gigantesque scenic railway pour passager sans bagages, ni ceinture. Avec ses troupeaux de souvenirs qui dévalent Lepic, Oberkampf, Simon Bolivar. Sous les arbres du boulevard des Batignolles, des effigies somnambules marchent à pas mous. Carrefour Vavin, les carlingues des limousines paraissent plus brillantes. Le « Sébasto » déroule sa fatigue sous la chaussée mouillée, les colonnes Morris prennent un air mal ajusté, les ombres des terrasses se font plus petites. Brefs missiles d’extase dans les parages de Château-d’Eau, le piéton lunaire, sa valise de carton bouilli à la main, cherche un passage vers d’autres espaces.

Magenta, Ordener, Botzaris, la Grange-aux-Belles. Sur son carnet, il note La Folie-Méricourt, segment magique de bitume où il suffit d’un rien pour que les souvenirs affluent. En poudre, en grains, en grappes, des trognons de lignage personnel, des lambeaux d’histoires collectives frémissent sous les slogans lumineux. Certains quartiers au sang bleu recèlent une brise d’éternité : le vingtième et le quatorzième, par exemple. D’autres marquent la frontière des départs immobiles, des attentes surchauffées au bout des semelles. Chaque écrivain emporte son cadastre intime sous son pas vagabond, archipel d’insomnies entre deux balades au bout du monde.

La capitale-lumière chère à Calet s’affiche à la devanture d’une épicerie-buvette. Sa foulée de trotte-menu déboule sur Ledru-Rollin, avale le quai de Gesvres, hume la Mégisserie, bivouaque sur les contreforts de la Ferronnerie. Certains arrondissements tintent comme des sonneries militaires. Le septième, avec Suffren, Tourville, Duquesne, Garibaldi, la Tour-Maubourg offre de larges perspectives aux nostalgiques du canon. Le huitième respire l’épopée, la botte prestigieuse : Wagram, Friedland, Hoche, Kléber, Mac-Mahon. Un vent grisant fait claquer les étendards dans la cervelle du badaud. Le quinzième renferme des parfums ecclésiastiques, le vingtième abrite quelques impasses de poètes. Lentement se dessine une géographie sentimentale de la cité. Le fantôme de Cendrars fait le guet sur la plate-forme du 92 au coin de la rue de Sèvres. Les aiguilles d’Orsay marquent midi avec insistance. La tendresse chez Calet est peu touchée par les radiales d’Haussmann. « L’espérance du lendemain, ce sont mes fêtes. » Le cœur demeure fidèle à ses « Grandes Largeurs », s’émerveille du jeu de la poussière dans les allées de Montsouris, consigne les menus gestes d’un saltimbanque sur le parvis de Saint-Augustin. Une réclame de soutien-gorge alerte la pupille sur le fronton Richard-Lenoir. Billard en trois bandes, bois et charbons, quinquina sur le zinc au coin de l’affluent du Borrego et du fleuve Pelleport, les marronniers de la porte de Bagnolet ne vieillissent qu’imperceptiblement, « les odeurs sont plus durables que les gens ».

Il y a des quartiers où tout randonneur est un héros en puissance. Square Monceau, avenue de Breteuil, Jasmin, Delambre. D’autres où la défaite se consomme dans l’encoignure d’une migration somnambulique : Greneta, Télégraphe, Corentin-Cariou, Vouillé. C’est ainsi. Pour d’autres, ce sont d’autres plaques, d’autres marchands de couleurs, d’autres lorettes aux yeux vairons. Des rues passent par votre peau, d’autres par vos méninges.

La manière Calet, l’indigène de Montparnasse, se ressent au creux du cœur, à l’endroit des tripes. Un Calet rond, dur, parfois blessant. Lisez Le Mérinos, Fièvres dans les polders, Monsieur Paul, Contre l’oubli, Peau d’ours surtout. Un petit caillot de douleur veiné d’humour rosse et toxique. Des pages déposées par la houle des jours. « J’ai toujours eu les plus grandes peines du monde à me mettre en branle ; je suis un appareil qui fonctionne lentement. » Henri Calet, arpenteur du merveilleux approximatif, écrit dans la marge étroite d’un éveil. Chez lui, la lecture se conçoit comme une embrassade. Ses romans, ses balades parisiennes tout particulièrement, sont les chemins de ronde d’un homme qui doute de la défroque des autres, de l’épaisseur de l’écrit, de sa propre écorce. « Chacune de ces petites histoires, c’est la vôtre, c’est la mienne, c’est la grande aventure de tous les jours. » La ville, seule, donne un sens à « la belle lurette ». Les gens sont décidément de drôles de gens. Mieux vaut parfois reporter sa sentimentalité sur les souris blanches.

Doté de « la santé d’écriture d’un type qui achète ses costumes à tempérament et qui n’a pas encore réglé sa note de dentiste », le condottiere des petits chagrins mouillés meurt le 14 juillet 1956, dans les bras d’une dame fervente, sous la douceur des oliviers vençois.

Patrice DELBOURG
Portrait d’Henri Calet
dans Les Désemparés. Cinquante-trois portraits d’écrivains,
Le Castor astral, 1996.

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