Henri Calet pour mémoire

Georges Henein
jeudi 16 juillet 2015
par  F.G.
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Georges Henein (1914-1973), comme Henri Calet, agissait en littérature. La sienne rencontra le surréalisme, et cela bien avant d’en connaître les tours, les atours et les détours. Celle de Calet, de témoignage et de mémoire, arpentait d’autres registres, apparemment plus naturalistes, mais rien n’est jamais sûr en la matière. Ce qui l’est, en revanche, c’est que l’un et l’autre aimaient les chemin non tracés. Leur point de confluence, c’est dans l’émotion qu’on le trouve, celle qui naît d’une vie inacceptable, d’une tension d’être, d’un refus obstiné de s’y laisser perdre. C’est sur ce terrain qu’ils se rencontrèrent pour ne plus jamais se quitter. Car, comme le prouve cet admirable portrait que Georges Heinen fit, en 1964, d’Henri Calet, huit ans après sa mort, il est des rencontres qui survivent à l’absence même de celui qui a mis les voiles, habitant à jamais la mémoire de l’autre pour fonder, du côté de l’invisible, une dernière certitude : « J’écris maintenant à des gens disparus « (Georges Heinen, Nos lieux).

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Je connus Henri Calet dans son perchoir, non loin de la porte de Vanves, au 31, rue Jeanne. Rien ne s’oublie de tout cela : ni l’adresse qui traînait ce nom de femme, ni l’homme qui remorquait le chaland de sa vie vers on ne sait quel estuaire…

Il fallait grimper à la verticale pour atteindre son palier. Des escaliers aussi raides n’existent que dans certaines maisons d’Amsterdam où le commerce avec l’extérieur se pratique davantage par la fenêtre que par la porte. Le principe de ces visites à Calet consistait à feindre le non-essoufflement et à prononcer les premières paroles de la soirée du ton de quelqu’un qui a passé deux heures dans un hamac.

Je n’ai jamais su de Calet que ce qu’il voulait bien lui-même m’en dire et c’est à peine si je soupçonne aujourd’hui que cet ami de tous les instants vécut aux prises avec un complot permanent de circonstances d’une indémêlable complexité. Nous en usions l’un avec l’autre comme deux Japonais retors et protocolaires pour qui les questions intimes ne sauraient en aucun cas prêter à conversation. Rien n’est plus aberrant que cette humeur des gens qui les porte à marauder en terrain confidentiel et à se délecter de vos petits secrets comme s’ils croquaient des frites.

Quelqu’un d’autre que lui eût mis de la complaisance à évoquer ses équipées au loin et tous les détails de ce passé aventureux et encore chaud qui l’avait déposé rue Jeanne. Mais Calet, sur ce thème, n’était que silence. Par des recoupements fortuits, j’apprenais un jour qu’il connaissait l’Uruguay de long en large. D’autres images, d’autres échos recomposaient ainsi des lambeaux d’itinéraire. Des fois, il lui arrivait de déplacer nos rendez-vous pour s’en aller promener à Pigalle d’anciens compagnons surgis du bout du monde. La moutarde de la curiosité me montait à la tête. Je n’osais lui demander de m’inclure dans ces expéditions nocturnes. J’aurais donné l’impression de ne pas me satisfaire de ma portion de présent et de vouloir m’associer à des souvenirs dont il devait rester libre de disposer. Il revenait de Pigalle plutôt désabusé et comme écœuré par la distance qu’il s’était imposé de franchir. Distance intérieure aussi, où les visages perdaient consistance, où les pays n’avaient plus de nom. Les gestes effacés, devenus presque irréels, remontaient pour un soir à la surface d’un verre de champagne et leurs bulles crevaient une à une, dans un bâillement de mémoire.

En vérité, Henri Calet, voyageur contraint et paresseux, n’aimait que Paris. Il n’y touchait d’ailleurs qu’avec d’infinies précautions. Il pratiquait à son égard le toucher du collectionneur. On eût dit que Paris lui apparaissait comme un fin duvet toujours prêt à s’évanouir. C’est ce qui expliquait la timidité et la gaucherie de sa démarche lorsqu’il s’avançait dans des quartiers qui lui étaient pourtant familiers et qu’il se montrait à lui-même des replis de la ville auxquels nul ne semblait s’arrêter. Certes, il avait ses préférences ; ses pas le guidaient plus volontiers vers un lieu que vers un autre. Mais il pouvait se trouver n’importe où à Paris – aussi bien rue de la Glacière qu’avenue de Wagram – il parvenait à vous rendre sensibles d’obscures imprégnations qu’il était seul à percevoir.

Il n’y avait rien d’anodin à ses yeux. La gravité contagieuse de Paris conférait un sens profond au burlesque des foires et au maintien des souveraines du Luxembourg. Il me plaît de penser qu’il consultait Paris avant de prendre une décision tout comme le Sénat romain consultait l’oracle à la veille d’une bataille. Et sans doute faut-il attribuer à cette sorte de communication occulte certain changement qui s’opérait dans ses idées et dont ceux qui l’entouraient peinaient à comprendre l’origine. Que Paris pût se présenter au regard de l’univers en condition d’humilité lui était, je crois, insupportable. Tout au début de nos relations, ses propos frondeurs étaient ceux d’un anarchiste. Dans les jours qui précédèrent sa mort, il souffrait de voir la France rétrécir.

Cette transformation tient, selon toute vraisemblance, au romantisme pudique mais tenace de Calet. Un romantisme dont il prenait soin de tamiser l’accent jusqu’à n’en plus laisser filtrer qu’une ironie trompeuse qui s’enveloppait comme à plaisir d’un bouquet d’impuretés humaines. L’écrivain de l’acte nu était en réalité le rêveur des grandes tendresses disparues. Et ce sentiment d’être arrivé après le bonheur le vouait à l’attente nostalgique d’événements dont il savait qu’ils ne lui apporteraient que la confirmation du « trop tard » indélébile inscrit dans son cœur. C’est ainsi que sa fenêtre se garnissait, peu à peu, de barreaux invisibles qui correspondaient à autant de brisures, d’abord pressenties, puis subies.

La guerre d’Espagne – dernier sursaut romantique d’un monde de techniciens – lui rendit un moment quelque espérance. Là-bas, au ciel des Asturies ou dans cette Catalogne dont il parlait comme d’une chaude femelle, des êtres devenaient incandescents et se consumaient dans un éclair de défi, tout discours cessant. Ces étoiles irascibles, aucune science ne pouvait prévoir leur apparition, aucun calcul ne pouvait leur assigner une place. Et, comme dans les tragédies antiques, on se disait, bien à l’intérieur de soi, qu’il n’y aurait de salut pour personne. Les uns mourraient – les autres fendraient un avenir incolore ou paraderaient masqués. Mais il fallait se tendre néanmoins et, précisément parce que l’on était dans le surnaturel, s’arquer à l’idée de l’impossible chance. Car c’était aussi le temps de la confusion des sages.

Penché sur un mécanisme désuet, Henri Calet s’acharnait à tirer des grésillements exaltants d’un vieux poste de radio à galène. À l’écoute de l’Espagne, il en était comme investi d’espoir et d’effroi. Pareil à une sentinelle sur un chemin de ronde, il guettait les intentions de l’assiégeant et séparait les voix de l’ombre selon qu’elles nous étaient bénéfiques ou hostiles. Tantôt il nous jetait un nom de ville capté au hasard de son appareil, tantôt il repoussait une nouvelle importune qui eût assombri notre réunion s’il lui avait permis de se déployer.

D’un bulletin au suivant, d’un appel à un aveu, Calet traitait son poste de radio avec une irritation croissante qui bientôt fit place à une froideur hostile. Cet objet de musée ne transmettait plus que des nouvelles désolantes. Nous reportions alors sur lui toute l’amertume de notre retraite immobile. Nous le tenions pour responsable de la tristesse qui se nouait dans nos gorges. Il disparut un jour et nul ne s’en montra surpris. La guerre achevait de se faner comme une fleur de sang qui s’endort entre les pages d’un roman noir.

Nous dînions ensemble sur le boulevard Saint-Germain, le 23 août 1939. Les gens revenaient de beaucoup plus loin que les vacances. Nous parlions au ralenti et, au fur et à mesure que s’espaçaient nos propos, des badigeonneurs municipaux bleuissaient les réverbères. On y voyait de moins en moins. Le plomb des éditions spéciales fondait dans la nuit ainsi qu’une mauvaise plaisanterie alchimique. L’armée du Salut elle-même semblait mobiliser. Un de ses émissaires s’approcha de notre table. Son visage d’artisan arménien faisait songer à d’antiques persécutions. Comme un papillon fatigué, il tournoyait dans l’orbite des derniers feux en bredouillant sa litanie : « Hâtons-nous… Le temps passe. » Nous apprenions déjà à nous mouvoir dans l’inconnu. Notre première leçon d’opacité nous trouvait préparés au geste exact. Mais ce qui commençait, nous savions bien que c’était une très longue fugue, une migration éperdue où ceux qui voudraient se retourner pour dire adieu au soleil seraient changés en statues de sel.

Au dessert, Calet mentionna le nom d’Alfred Jarry. Je répondis : Jacques Vaché. Il n’est pas de solennité qui n’aille sans un besoin d’impertinence. Nous en étions à nous exprimer entre guillemets, à citer nos références comme si elles avaient encore pouvoir d’exorciser le ricanement de l’absolu. Nous nous sommes quittés sans effusions, dans la timidité des novices de l’amitié, en fugitifs désarmés contre l’absence mais contents de s’être connus au bord d’un précipice.

Cinq ans plus tard, Calet s’était déplacé d’un kilomètre. Il habitait rue de la Sablière. Il lui avait fallu, pour cela, s’évader d’un camp de prisonniers, dormir dans des granges, s’abriter dans des villages pyrénéens, parcourir la France dans tous les sens. Il avait la bonne humeur du rescapé et ce don de s’étonner de tout à quoi se distinguent les êtres qui ont passé contrat avec une seconde vie. Il s’émerveillait d’un profil de femme aperçu derrière une vitre d’autobus et s’interrogeait malicieusement sur le mystère d’un emballage américain. Ce qu’il portait en lui de réflexion pathétique sur on ne sait quelle félicité dérobée, s’effaçait en cette saison devant l’homo ludens, devant l’homme à l’affût du rire, à l’affût du signe juvénile.

Pendant quelques mois, nous eûmes charge d’une page de variétés dans un de ces hebdomadaires éphémères qui se produisaient à Paris en 1946. Nous glissions sans peine vers l’irrespect généralisé et deux heures de conversation incongrue fournissaient plus de copie parlée – impudente et querelleuse – que le journal n’en pouvait absorber.

De la guerre, Henri Calet rapportait un roman – Le Bouquet – d’une qualité peut-être trop nette, trop cassante pour une clientèle littéraire acquise à la rhétorique bruyante de la « libération ». On disait de Calet : il n’a pas le succès qu’il mérite. Ce succès, il ne l’avait pas parce qu’il évitait de se poser lui-même en idée-force comme presque tous les écrivains de ces années aimaient à se présenter. Qui donc n’a pas été un peu justicier, un peu directeur de conscience ? Pour Calet, l’auto-publicité de l’engagement avait quelque chose de ridicule et de pénible. Dans une époque où il importait de se classer et où qui ne se classait pas risquait d’être ignoré ou contourné, Calet récusait toutes les formes d’allégeance. Les comités et les coteries l’ennuyaient. Les circonstances tout court l’amusaient davantage que la littérature de circonstance. Il préférait la pensée arrachée, brûlée, calcinée, à la pensée engagée. Artaud le bouleversait. C’était l’agonie créatrice. Alors que, chez tant d’autres, la création maquillait vainement sa propre agonie.

Vers le même temps, je mis Calet en rapport avec un ami italien que je tiens toujours pour un personnage hors catégorie, Stefano Terra. C’était une opération hasardeuse. Différents au physique – Calet ayant la coquetterie d’occuper peu d’espace, Stefano, hirsute et fortement charpenté, pareil à un roi carnivore descendu des montagnes – ils ne l’étaient pas moins au moral : l’un, précis et ironique, l’autre, exubérant et fantasque. Pourtant, ce fut le coup de foudre. Calet considérait Terra avec la jubilation intérieure du mathématicien qui vient de découvrir une nouvelle dimension.

L’éloquence lyrique de Stefano ébranlait le studio de la rue de la Sablière, les voisins se plaignaient, la concierge protestait, mais Calet n’en avait cure. Journaliste et poète, Stefano était, pour nous, le correspondant particulier des dieux, l’envoyé spécial de l’Olympe. Il vidait des outres de vin, vendait des machines à écrire pour nous offrir à boire, décrivait les cicatrices des femmes avec la tendre minutie d’un géographe de l’amour. « Tu dois venir en Italie, disait-il à Calet. Pas pour les monuments ! Les monuments, c’est de la vanité. Mais pour les gens qui rêvent à haute voix, qui perdent leur journée chez le coiffeur en lisant des journaux vieux d’il y a dix ans, qui se font photographier dans des poses de lutteurs, et aussi pour les femmes abondantes comme des jardins fruitiers… »

Et Calet s’en fut en Italie et goûta le vin des tavernes. Mais Stefano avait un faible pour les lévriers et, pendant trois jours, Calet vit courir des lévriers romains. « Où allons-nous maintenant ? », demandait-il à son guide. « Ai cani », répondait Stefano. Chez les chiens. Et les chiens couraient inlassablement parmi les aqueducs détruits et les colonnes renversées, parmi les jets d’eau et les frontons païens, comme l’urgence de l’éternité diffuse.

Le 14 juillet 1956, je rôdais dans les rues de Florence. D’un geste machinal, je saisis à la devanture d’un kiosque le numéro de France-Soir que l’on venait d’y accrocher. En première page, quelques lignes annonçaient qu’Henri Calet était mort la veille. Henri Calet, vous savez bien, cet écrivain qui, l’auteur de.

L’angoisse, la maladie, l’adversité s’étaient liguées contre lui. Au fond, les choses ne pouvaient guère se passer autrement. C’était quelqu’un de trop bien pour la vie.

Georges HENEIN
Texte publié sous le titre « Henri Calet », dans Mercure de France, juillet-août 1964.
Repris dans Deux effigies (Puyraimond, 1978),
Grandes Largeurs (1981)
et Georges Henein, Œuvres, Paris, Denoël, 2006.

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