Une si détestable époque

À contretemps, n° 1, janvier 2001
samedi 12 août 2006
par  F.G.
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Louis JANOVER
THERMIDOR MON AMOUR
Paris Méditerranée, 2000, 240 p.


Louis Janover déteste l’époque, ce qui est déjà bien, mais il fait davantage : il prouve qu’elle est détestable, ce qui est mieux. Le dernier livre qu’il nous offre est tranchant comme une lame. Clairement pensé, il doit se lire le crayon à la main pour y souligner la phrase qui fait mouche et l’anathème qui porte loin. Dans la « grande marmelade contemporaine », dont parlait Crevel, dans l’eau tiédasse de l’impensée consensuelle, les pavés de la pensée critique sont rares et plus rares encore sont les éclaboussures qu’ils provoquent. On en connaît de ces pamphlets ersatz qui frissonnent à peine et servent le plus souvent de faire-valoir à leurs consentantes victimes dans le jeu de rôles du spectacle où tout se retourne indéfiniment et où ce con de Sollers finit par embaumer le cadavre de Debord. On en sait de ces faux dissidents d’un jour qui passent à l’ennemi le lendemain. On en sait tant... Et si l’on ne sait pas, il n’y a qu’à lire ce livre : Janover donne des noms.

Thermidor, dans l’histoire de France, c’est la revanche de l’ordre, ce temps où les nantis se remettent des peurs et savourent leurs saloperies. Janover part d’un double constat. D’une part, le siècle a accouché d’un monstre, le « point extrême du système, de l’aliénation généralisée », un « espace sans haut et sans bas, sans gauche et sans droite, sans ombre et sans lumière, où le temps n’a plus qu’une seule dimension : tout de suite, et où la mémoire se retourne comme un gant si bien qu’on ne distingue plus l’endroit de l’envers ». De l’autre, et c’est une particularité dans l’Histoire, le négatif affirmé du système, la critique radicale de ses actes, l’irréductible révolte des exploités, l’insoumise utopie sont éradiqués de l’imaginaire social au profit – le mot tombe juste – de stratégies d’accompagnement du capital accumulé, toutes mises à la sauce de la citoyenneté, des droits de l’homme et de la belle démocratie qui nous gouverne.

Ce Thermidor-là, nous dit Janover, tous l’aiment puisque nul, ou presque, ne le conteste radicalement. Troublante, en effet, cette armée de la « feinte-dissidence », cette gauche de la gauche qui n’est plus extrême que par sa banalité, ayant renoncé à exproprier le capital pour le réguler, le moraliser, le taxer. Étranges, même si passés de mode, ces « convulsionnaires anti-FN », éternel légitimateurs de l’État de droit et du pur Esprit de la démocratie représentative, engagés désormais avec ferveur dans le dernier combat moral en vogue et soldats convaincus d’un anti-libéralisme minimal de bazar. Accablant ce trotskisme recyclé et multiforme, imprécateur et institutionnel, avoué ou honteux qui, de Krivine en Bensaïd, de député européen en observateur pontifiant de modernité philosophique, trouve toujours un Plenel pour « couper l’histoire d’Octobre en deux et se réserver la bonne moitié » ou vaticiner encore et toujours sur l’air de la trahison avant d’appeler, encore et toujours, à faire, le moment venu, le bon choix électoral de classe, puisque, finissent toujours par nous dire ses rabatteurs... Jospin est tout de même de gauche. La bonne cause a son décor – les lourdes colonnes du Monde diplomatique – et ses héros, Bové ayant, ces derniers temps, assez largement dépassé Bourdieu au box-office des « antis ». Transformer le monde, changer la vie ? Nenni. Les « intégristes de la démocratie participative », les « gardiens vigilants de la loi morale et de l’écologie » ont des rapports sociaux une idée citoyenne, assez vague en somme mais citoyenne toujours. Dans « jungle capitaliste », ils retiennent jungle. Sus aux prédateurs de la mondialisation, moralisons les échanges, tobinisons le capital financier, scandent les croisés de la bonne cause ! Le malheur, nous dit Janover, c’est qu’aucune radicalité ne sortira jamais de ce jeu de dupes où toute critique sociale est désespérément absente, que « la pensée de la subvention » s’est progressivement substituée à « la pensée de la subversion » et que, en fin de compte, ce discours n’a d’autre objet que « de proposer une nouvelle organisation, un nouvel ordre de dépendance dans le même espace de domination ». Ce monde est indépassable, pense au fond la « feinte-dissidence », en tentant de faire croire qu’elle peut l’organiser.

La spécificité du système réside, aujourd’hui, dans l’adhésion qu’il suscite, dans le simulacre de jeu sans enjeu qu’il organise, dans la pauvre langue qu’il institue, dans le type humain qu’il crée, voué au « dieu Technologie ». La servitude volontaire se veut désormais ludique et instinctive. « C’est le non-conformisme qui aujourd’hui arrache la tradition au passé pour en faire un des éléments de la destruction de la mémoire », nous dit Janover. Et il précise : « La modernité est au cœur de la reproduction conforme du non-conforme, la pire ennemie de l’utopie et l’indéfectible alliée de l’esprit d’accumulation du savoir mort. » Par l’adhésion aux valeurs triomphantes de l’éternel présent, par la confusion sémantique qu’il entretient, le non-conformisme, cette transgression du vide, accompagne le mouvement d’acculturation générale, ramenant vers la sphère de la marchandise et de l’auto-célébration de l’aliénation les attardés de la violence sociale. Au centre de tout, la pensée servile et journalistique des multiples adeptes du capital spectaculairement recomposé.

Plus rien ne compte désormais qui ne soit l’espace-temps du capital. Hormis « les ennemis de la société ouverte à la libre circulation des capitaux et des idées conformes » , tous s’y fondent, car tous – « feinte-dissidence » et modernistes – ont fini par faire leurs les normes du nouveau contrôle social et l’idée, somme toute stupide, d’une fin de l’Histoire, qu’il s’agirait, au mieux, de rendre plus humaine, au pire, de vivre comme une aventure ultime. Chacun à leur façon, mais tous ensemble, ils légitiment ce marché en dehors duquel, pérorent les experts en renoncements, il n’y aurait, depuis l’effondrement de ce communisme qui n’en était pas un, mais la variante étatique du capital accumulé, point de salut. Car tous s’accordent à falsifier et leur passé et leur présent pour avoir quelque chance de trahir encore. Le monstre-système pavoise d’avoir tant de serviles adeptes et autant de pauvres ennemis. Il a brouillé les cartes, retourné les vestes, distribué les médailles, aboli l’ancien, décrété le bonheur interactif, brisé la mémoire des révoltes. « La production capitaliste, écrivait Marx dans Le Capital, ne développe la technique et la combinaison du processus de production sociale qu’en épuisant en même temps les deux sources d’où jaillissent toutes richesses : la terre et le travailleur. » En même temps la terre et le travailleur... Nous en sommes toujours là, avec ou sans leurre : la terre et le travailleur. Et nous en sommes toujours là parce que la marchandise, parée aujourd’hui de mille vertus (par les uns) et de mille défauts (par les autres), n’est rien d’autre que le capital, « ce système d’extorsion de la plus-value et d’exploitation des ressources humaines et naturelles jusqu’à plus soif », que la « nouvelle économie » n’est qu’une quintessence de l’ancienne exploitation reconvertie dans les technologies de pointe ” et que prétendre vouloir en corriger les excès périphériques sans toucher à la logique même de l’accumulation relève de la même formule magique qu’ont proposée, tout au cours de sa longue histoire, tous « les rebouteux du système ».

Mais il y a davantage, et c’est un trait d’époque : le but ultime du système, sa victoire définitive, réside dans l’éradication du mythe révolutionnaire. Le « meilleur des mondes » ne tolère que ce qu’il contrôle, les désirs minuscules et les révoltes mesurées. Le temps, a-t-il décrété, n’est plus à la falsification mais au mépris de l’Histoire, à la mémoire morte. « Toute la vérité de l’histoire des luttes, et de l’Histoire elle-même, doit être l’objet d’un décalage subtil afin d’assigner à la révolte un espace sans importance au rayon des objets dépareillés », nous dit Janover. Tout doit être relativisé, confus, dilué et, en fin de compte, archaïsé et nié. Ici, le retournement a bien opéré : « du passé, table rase », anônnent désormais les adorateurs extasiés du perpétuel présent, hystériquement accrochés à « cette Toile aux chimères qui couvre la réalité des échanges marchands et cache l’avenir que nous préparent les dévots de l’ordre établi ».

Gilles FORTIN