Un Mai grandiose et ambigu

À contretemps, n° 1, janvier 2001
lundi 14 août 2006
par  F.G.
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■ François LONGCHAMPT et Alain TIZON
VOTRE RÉVOLUTION N’EST PAS LA MIENNE
Paris, Sulliver, 2000, 176 p.



Dans ses Écrits corsaires (1976), Pasolini indiquait qu’il nous était donné de vivre « une des périodes réactionnaires les plus violentes et peut-être les plus décisives de l’Histoire ». Longchampt et Tizon reprennent cette affirmation à leur compte et dédient leur livre à celles et ceux qui s’y sont brisés et aux autres qui ont tenté de rester dignes.

Tout part d’un Mai grandiose et ambigu. Et combien ambigu quand on connaît la suite de l’histoire. Ici, une phrase de Debord aurait pu faire l’affaire : « C’est quand on a connu la fin que l’on peut savoir comment il fallait comprendre le début. » La fin sans fin, d’accord, puisque tout continue, mais la fin d’une illusion, sans doute, et la fin d’une époque, sûrement. François Longchampt et Alain Tizon ont préféré partir d’une citation d’André Prudhommeaux en posant d ’avance « des problèmes embarrassants et scabreux que, forcément, nous posera tôt ou tard la réalité ».

La thèse est clairement énoncée et sans ambages : « Il semble que toutes les tentatives sur lesquelles nous avons joué nos existences n’aient contribué qu’à faire advenir le monde que nous connaissons aujourd’hui. » Cette époque, c’est l’histoire d’un retournement, au sens où l’avaient théorisé les situationnistes, au profit « d’un système capitaliste fonctionnant bien ». Il est donc des certitudes qui ont creusé la tombe de ceux qui voulaient changer le monde puisqu’elles ont contribué à perfectionner un système qu’il s’agissait de détruire. L’inventaire s’impose à coup sûr. La première certitude à battre en brèche, c’est le vieux dogme marxiste du dépassement, cette charge d’optimisme chrétien qui veut que l’autre futur soit inclus dans ce monde. La seconde, c’est le difficile accouchement de la radicalité commodément expliqué par « le retard de conscience » des masses ou leur « aliénation ». La troisième, c’est la croyance aux « lois de l’Histoire » et à la marche du progrès.

Clairement identifiées les trois certitudes, les auteurs précisent : « C’est avec joie que nous avons fréquenté certains milieux radicaux, dans la mouvance de l’anarchisme, de l’ultra-gauche ou de l’Internationale situationniste dont la théorie fut notre principale influence. Et nous n’avons jamais été aussi loin que de ce côté-là. » Le reste, c’est la vie : les départs, les parcours, les dérives, les amours, les aventures, les deuils, les solitudes et le temps, ce temps au long cours qui nous mène là où nous sommes aujourd’hui, devant ce qu’il faut bien appeler un désastre.

Le vieux monde s’est effondré, il faut bien l’admettre, le vieux monde et ses figures lamentables – l’adjudant-chef du personnel, le beauf agressif anti-pédé – ou riches d’humanité – l’instituteur convaincu de sa mission, le prolétaire autodidacte, le militant héroïque. Balayé tout ça, aux poubelles de l’Histoire... La modernité est passée avec ses nouvelles figures de consommateurs, d’hygiénistes, de publicitaires, d’internautes et de résignés. En creux et partout, jusque dans la sphère intime et le langage, jusque dans la façon d’être, le parfum d’une adhésion au monde, un amour même de ce qu’il offre de bazar technologique, de consensus et d’édulcoration. « Car ce qui fait le succès du capitalisme, c’est qu’il continue à faire rêver les hommes, et qu’il sait si bien leur éviter la douleur de penser. » Petits hommes, petits rêves. En corollaire, la vanité, l’inculture, la vulgarité, la brutalité des manières, la provocation gratuite, le recul des codes de sociabilité élémentaire, la dégradation de l’intelligence sensible, l’inhumanité... autant de formes de l’adhésion aux valeurs dominantes, au moi-je, à l’argent-roi, au culte du pouvoir. La révolte même joue le jeu, cette fausse révolte d’une époque où le faux s’est imposé partout.

Au fond, ce que nous avons prôné jusqu’à nous érailler la voix, ce vivre sans temps mort et ce jouir sans entraves, le capital métamorphosé non seulement ne s’en offusque pas, mais nous y invite, du moment que circule la marchandise et qu’on la consomme. Rien ne l’irrite quand tout est voué au culte du marché : les consommateurs de drogues illicites comme les petites frappes de banlieue. Tout est bon à prendre qui se plie à ses valeurs, « car si certains ne font que singer les plus grands, faute de modèles plus appropriés », ils « finiront par se ranger, par devenir insignifiants ».

L’époque est confuse, on en sait quelque chose. Le conformisme moderne embrasse un assez large spectre, du stalinien repenti en mal de « radicalité » acceptable au libertaire hédoniste. On en connaît aussi, c’est vrai, de ces « immoralistes », de ces « ces gestionnaires attitrés du fonds de commerce de la liberté » dont « les insolences niaises » ne choquent plus personne, encore moins le bourgeois, tout préoccupé à y déceler les signes du prochain marché du désir, celui qui succédera à la libération des femmes, à la guerre des sexes ou à la sexualité inversée. On en lit de ces tenants du « désir subversif » et du « désordre créateur » à l’affût du dernier dérèglement venu, puisant éternellement dans la marginalité pour remplir les devantures des librairies. On en entend de ces dialecticiens du chaos promouvoir des plaisirs que, par étape, le système finit toujours par intégrer en touchant les royalties de la future frénésie consommatoire qu’il institue. Les mœurs, c’est finalement son affaire. Il les libère sans problème, car tout est bon pour lui qui finit par se payer.

Mai 68 fut bien une victoire, mais pas celle qu’on attendait. « Le vieil ordre social avait vécu, et c’est la bourgeoisie moderniste [...] qui s’est vite révélée comme la seule force à pouvoir lier la contestation de l’ordre établi avec le projet de sa réorganisation dans un programme hédoniste qui correspondait assez bien à la conscience moyenne des acteurs du mouvement. » Le phénomène n’est pas nouveau : l’ordre se transforme des secousses qu’il intègre pour mieux les vider de leur sens et rajeunir ainsi un système de valeurs vieillissant et rendu fragile. Ici, sous nos yeux, c’est bien ce qui s’est passé : une « colonisation de la vie quotidienne par la marchandise » et une « domestication accrue de l’individu », par « inclusion » et « renouvellement de toutes les normes de sociabilité et du cadre même que l’on prétendait briser ». Il a suffi d’un levier pour justifier le tout et parfaire la révolution de la bourgeoisie moderniste. La « crise », nous dira-t-on.

Il fallait bien ça pour ruiner les bases de toute conscience de classe, pour détruire, citadelle par citadelle, quartier par quartier, maison par maison, la vieille classe ouvrière. « Vaincue sur le terrain économique, mais aussi sur toute l’étendue de son champ culturel, tétanisée par le chômage, continuellement sur la défensive depuis plusieurs décennies, toujours prise de vitesse par l’accélération forcenée des mutations en cours, elle doit passer tous les jours sous les fourches caudines d’une communication massive et unilatérale qui la méprise et la dévalorise en permanence, ce qui est bien fait pour lui inspirer la honte d’elle-même et de sa condition. »

S’adapter ou mourir, dès lors, ce n’était pas une nécessité ponctuelle, mais la nouvelle imprécation du système, et pour longtemps. Restructurée en permanence, l’offre de travail est désormais l’arme absolue. Tu prends à mes conditions ou tu crèves... Brisée la culture ouvrière, désintégrés ses lieux de mémoire collective. L’esclave moderne est seul et réinsérable aux seules conditions du système. Il lui reste à « s’en contenter éternellement ». La crise était là pour qu’il comprenne sa chance d’avoir survécu. Maintenant qu’il l’a expérimentée, il lui faut, sous peine de mort sociale, adhérer aux nouveaux comportements de l’ « opérateur » modernisé et performant et consommer ce qu’on lui sert, consommer là encore « éternellement ».

L’étape suivante, celle qui balbutie déjà, c’est l’abolition du salariat « au profit de formes plus radicales de l’exploitation ». En bouleversant en permanence les conditions de production et de perception de l’ensemble de la réalité sociale dans un mouvement où tout doit être remis en cause « sauf précisément son pouvoir », le système a entrepris de reconstruire le monde à son profit exclusif, s’appuyant sur les avancées vertigineuses de la technologie. La « minuterie infernale » ne s’arrêtera pas.

On nous dit que l’homme nouveau – l’esclave moderne – doit être « suffisamment fort pour exister sans repère et accepter de gérer en permanence l’incertitude » (Le Monde Initiatives, mars 1995), se satisfaire d’un emploi éclaté dans des « îlots de travail à frontières variables » (Le Monde Initiatives, 26 juin 1996). Déjà tout est en place (mobile, ordinateur, Internet) pour en finir avec « nos vies compartimentées, le travail d’un côté, la vie privée de l’autre » (Le Monde – décidément ! –, sous la plume de Philippe Simonnot, 18 septembre 1998). Ce sont désormais des champs infinis qui s’ouvrent au principe d’exploitation autrefois cantonné au domaine économique. Là encore, la condition de fonctionnement, c’est l’adhésion passive ou active au système, le seul viable, nous assène-t-on, depuis qu’un Mur s’est écroulé à Berlin.

Et les contradictions, dira-t-on ? Les auteurs en relèvent certaines : comment obtenir des salariés maintenus dans la peur et la plus grande précarité le degré d’adhésion nécessaire ? comment maintenir la paix sociale ? comment concilier l’exclusion et la consommation ? Mais, grosso modo, malgré des secousses – électoralement canalisées, le suffrage universel jouant plus que jamais son rôle de défouloir sans risques puisque, pour l’essentiel, droite et gauche sont les deux faces de la même pièce ¬–, le système prospère sur la passivité, le consentement et, qui plus est, l’adhésion active d’une fraction importante de ses victimes.

Alors ? Dans un dernier et très court chapitre intitulé « Pour une conclusion sans fin », François Longchampt et Alain Tizon tâchent d’en revenir à l’espérance, en refusant « de renoncer à la promesse d’un nouveau départ humain ». Pour eux, mais on peut se demander si cela ne relève pas d’une obligation d’optimisme, « le capitalisme [...] paraît condamné inéluctablement ». Soit. En attendant, il s’agit, disent-ils, de combattre « le falsifié, le faux questionnement partout à l’œuvre [...], la passivité, la lassitude » et de trouver « un nouvel entendement, tâche redoutable défiant la misère de ce temps » en osant « parler du réel », en apprenant à poser « les questions d’aujourd’hui » pour « trouver les signes et les codes permettant de décrypter le nouveau que le quotidien abrutissant nous dérobe ». Soit encore. C’est beaucoup et c’est bien peu face à l’ampleur du défi. Il reste à toujours revendiquer « l’héroïsme des communards, la flamme qui animait les spartakistes, la légende vécue de la Colonne de fer ». Il reste à savoir « combien ces temps nous sont hostiles », combien « cette époque nous encombre avec son conformisme acéré, armé de pressions économiques et idéologiques morbides, épaulé par tous les partis du vieux monde ». Mais il reste aussi et encore « maints visages de femme capables de nous émouvoir ». Et de conclure : « Nous ne nous résignerons jamais. »

Freddy GOMEZ

[Ce texte a été publié dans Cantonade, numéro 195, septembre 2000.]