Une biographie de Pierre Monatte

À contretemps, n° 1, janvier 2001
mardi 15 août 2006
par  F.G.
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■ Colette CHAMBELLAND
PIERRE MONATTE, UNE AUTRE VOIX SYNDICALISTE
Paris, Éditions de l’Atelier, 1999, 192 p.


Dans cette époque, ballottée au gré des vents d’un quotidien souvent dérisoire où les combats douteux font preuves d’existence, nous sommes devenus oublieux de l’Histoire. C’est sans doute un tort. Non qu’il faille la légender, mais plus sûrement la transmettre et s’en saisir pour y trouver des raisons d’agir sur un présent dont la modernité tient plus dans la forme que dans le fond. Il fut une génération de militants ouvriers qui, dans les premières années du siècle dernier, pensa le syndicat comme une école de résistance ouvrière et de désintégration du capital. Pierre Monatte fut l’un d’eux, figure exemplaire de ce syndicalisme révolutionnaire qui, un siècle plus tard, sans qu’on s’en doute toujours, est encore, sous différentes formes et sous diverses appellations, au centre du débat sur l’autonomie ouvrière et le mouvement social.

La biographie que Colette Chambelland vient de consacrer à Pierre Monatte [1] se lit avec un réel bonheur. En échappant tout à la fois à l’hagiographie comme à l’approche distanciée de la recherche historique, elle confère au personnage la figure humaine qui lui convient, à la fois militant ouvrier, propagandiste infatigable, homme de grande culture et lecteur passionné. La réussite essentielle du livre tient dans le saisissement des multiples facettes de Monatte, dans l’expression également des doutes qu’il pouvait ressentir et des erreurs qu’il reconnaissait lui-même avoir commises. Ayant eu accès aux archives personnelles de Monatte – les lettres de sa mère, sa correspondance avec Léo, sa femme, alors qu’il était au front et, surtout, son journal personnel, régulièrement tenu de 1928 au matin même de sa mort, le 27 juin 1960 –, Colette Chambelland s’en saisit avec suffisamment de pudeur pour n’en donner à connaître que ce qui éclaire la vie du vieux lutteur d’une lumière particulière. Les liens presque familiaux qui unissent Colette Chambelland à Pierre Monatte [2] ne lui ont sans doute pas facilité la tâche : il fallait s’y soustraire pour restituer l’homme. Elle y parvient admirablement.

L’histoire commence par les années de formation de ce fils de forgeron maréchal-ferrant et de dentellière de Haute-Loire, né en 1881, bachelier à dix-sept ans, pion, employé de librairie, puis correcteur. Ses premières armes, il les fait à Pages libres, puis à L’Action syndicale de Lens où il remplace le pittoresque Benoît Broutchoux, sous le coup d’une condamnation et en attente d’appel. Suivent la catastrophe de Courrières en 1906 et ses 1200 morts – que Monatte qualifiera de « crime capitaliste » dans Les Temps nouveaux – , le congrès d’Amiens de la CGT de 1906 et cette charte qui consacre l’indépendance du syndicalisme vis-à-vis des partis, le congrès anarchiste d’Amsterdam de 1907 où Monatte, s’opposant à Malatesta, définira les grandes lignes du syndicalisme révolutionnaire, le retrait en Suisse en 1908 à la suite de la répression de Villeneuve-Saint-Georges.

Le siècle n’a pas dix ans. Monatte épouse Léontine Valette (Léo) en 1909 et, la même année, fonde La Vie ouvrière. La revue, qu’il définissait comme un « foyer de coopération intellectuelle syndicaliste », si elle doit tout à Monatte, s’organise autour d’une équipe (le « noyau »), sorte de groupe informel où se retrouvent, entre autres, Georges Dumoulin, Alphonse Merrheim et Alfred Rosmer et qui représente la tendance syndicaliste révolutionnaire de la CGT. En 1911, Monatte est sollicité par Griffuelhes pour participer à l’aventure du quotidien La Bataille syndicaliste, qui se soldera par un échec. Dès lors, La Vie ouvrière sera au centre de toutes les préoccupations.

Août 1914, c’est le coup de massue, l’heure où sonnent les reniements. Devant le déraillement de tants de militants syndicalistes et anarchistes, de presque tous les socialistes, l’internationalisme s’effondre sans avoir servi. Pour Monatte et quelques-uns de ses camarades – très peu¬ –, il n’est qu’une seule urgence : résister au déferlement du patriotisme, à cette explosion insensée de chauvinisme qui s’est emparée des exploités eux-mêmes, à l’union sacrée de toutes les compromissions. Fin décembre 1914, il démissionne du comité confédéral de la CGT « déshonorée » et diffuse lui-même sa lettre de rupture. Un mois plus tard, il rejoint le 252e régiment de Montélimar et, un an après, part pour le front.

Pour Monatte, pour ces hommes qui ont cru à l’internationalisme prolétarien, cette sale guerre, c’est le mal absolu. Pendant toute la durée du conflit mondial, il tentera de retisser les fils de l’espoir, de remonter le courant, de se projeter dans l’avenir. Ses lettres quotidiennes à Léo, mais surtout celles à Rosmer, à Merrheim, à Dumoulin, à Marcel Martinet, en témoignent amplement, « il s’agit de trouver les laboureurs qui, dans le froid glacial de l’indifférence, traceront les premiers sillons et prépareront la terre ». Parfois, de bonnes nouvelles lui parviennent de Zimmerwald, de Kienthal [3], de Petrograd. À sa démobilisation, en mars 1919, deux tâches lui paraissent essentielles : soutenir la révolution russe et rénover la CGT en lui donnant une orientation révolutionnaire.

Quand reparaît le premier numéro de la nouvelle série de La Vie ouvrière, le 30 avril 1919, Monatte anime ce qu’il est convenu d’appeler la minorité syndicale, représentée par les Comités syndicalistes révolutionnaires. Il est bientôt un partisan convaincu de l’adhésion à la IIIe Internationale. Cependant, quand, en 1922, la scission semble inévitable, Monatte fait tout ce qui est en son pouvoir pour l’éviter, ne voyant d’issue que dans l’unité de la classe ouvrière. Si ses sympathies vont à la CGTU, c’est à la CGT qu’il demeure, avec le Syndicat des correcteurs. Vivant la division syndicale comme un échec, il quitte la direction de La Vie ouvrière. Un an plus tard, en mai 1923, il adhère au Parti communiste et rejoint son comité directeur en janvier 1924 avant d’en être exclu en décembre « comme ennemi du prolétariat, du Parti et de l’Internationale ». On l’accuse en fait d’être lié à l’opposition de gauche et à Trotski.

En janvier 1925, Monatte fonde La Révolution prolétarienne, revue mensuelle « syndicaliste-communiste » [4] et dirige ses attaques aussi bien contre la vieille CGT incapable de trouver un souffle révolutionnaire que contre la CGTU, totalement inféodée aux intérêts soviétiques. Dans La Révolution prolétarienne, deux fronts resteront ouverts en permanence : contre le capitalisme, le colonialisme français et la montée des fascismes ; contre la dégénérescence de la révolution russe, la bureaucratie soviétique et la dictature de parti. En 1927, Monatte a toutes les raisons de titrer un de ses articles de La Révolution prolétarienne : « Seuls contre tous ».

Partisan de la réunification syndicale, il fait partie du comité des 22 [5] et adhère par la suite au comité syndical d’action contre la guerre et au comité de vigilance des intellectuels antifascistes. Avec ses amis, dont certains sont allés, fin 1936, combattre en Espagne, il dénonce vigoureusement les crimes staliniens contre le POUM et les anarchistes.

Quand la guerre de nouveau emporte tout, Monatte s’abstient de prendre des positions publiques. Il maintient des contacts réguliers avec les membres de la résistance syndicale et le noyau de La Révolution prolétarienne continue de se réunir clandestinement chaque mois. Quand certains renouent avec les illusions lyriques des lendemains qui chantent, lui n’y croit pas : la résistance n’ayant pas de caractère de classe, la révolution ne succédera pas à la libération.

La suite des événements lui donnera raison. Au lendemain de la guerre, l’intégration marquée du syndicalisme à l’État, la force nouvelle du stalinisme (« le parti des fusillés »), le recul des idées révolutionnaires sont autant de dangers mortels pour le mouvement ouvrier. Plus que jamais « seuls contre tous », Monatte et ses amis relancent La Révolution prolétarienne en 1947. Leurs deux ennemis de l’avant-guerre sont toujours là, plus forts que jamais : le réformisme et le stalinisme.

Vient le temps du mensonge, de l’insulte réitérée, de la dénonciation, ce temps privé d’espoir où le capital conquérant et le communisme de caserne bougent les mêmes pions sur l’échiquier de la domination, ce temps d’accablement où toute dissension exprimée suscite l’opprobre des polices de la pensée et, plus sûrement encore, s’évanouit dans le silence assourdissant des gestionnaires de l’ordre social. Ce temps est le pire de tous, celui où il faut tenir contre vents et marées sans rien renier de ce qu’on croit juste : raison garder, d’une part, n’être jamais complice de l’oppression, de l’autre. « Comme moi, ils parleront à un mur, écrit Monatte. Mais il faut savoir parler aux murs ; ils nous entendent quoiqu’ils en aient l’air, ces murs de fronts fermés ; on ne perd jamais son temps. » En ce temps d’isolement, Monatte se sent à l’aise au conseil syndical des correcteurs [6], où il sera souvent élu sans postuler jamais à des fonctions dirigeantes, comme il se sent à l’aise dans « cette famille du Livre où l’on peut exprimer des idées différentes sans cesser de se respecter ».

Prenant sa retraite de correcteur à France-Soir en 1954, Monatte songe à rédiger un ouvrage sur Fernand Pelloutier, le père fondateur. Malheureusement, d’autres activités l’empêcheront de mener à bien son projet. Dès lors, le vieux Monatte reçoit, dans son HLM de Vanves. Ses interlocuteurs sont autant de fenêtres sur le monde. Il est à l’écoute de chaque soubresaut du mouvement social, toujours en phase, malgré les déboires, avec son rêve émancipateur. Et si, jusqu’au bout, il reste résolument optimiste dans les destinées de la classe ouvrière, pensant que la flamme révolutionnaire peut vaciller, mais non s’éteindre, ses préoccupations d’homme ne s’arrêtent pas là. Le journal qu’il tient en atteste : la question sociale y fréquente la littérature, la poésie, la politique, les afflictions quotidiennes. Son journal, c’est une façon de rendre encore un hommage au vieux Pelloutier, en pratiquant la « culture de soi-même », une façon encore de n’être pas tout à fait lié à cette triste époque où prime « le besoin de vivre en troupeau, de se plier à une discipline, de ne pas penser, de ne pas marcher hors de la colonne, même si celle-ci se perd dans le brouillard ».

Au plus près de l’événement toujours, Monatte est à la fois un guetteur immobile et un rageur exemplaire. Sa vie durant, son terrain privilégié – bien plus que la tribune ou la fonction –, c’est l’écrit. De La Vie ouvrière à La Révolution prolétarienne, c’est là qu’il se sent le plus en accord avec son être profond. Travailleur infatigable, organisateur méthodique, il est, dans les odeurs mêlées d’encre et de tabac, l’homme de la situation. Rien ne lui échappe : ni le coup de gueule au retardataire qui a oublié l’heure du bouclage, ni l’encouragement au militant qui peine sur son papier, ni le lecteur à qui il faut répondre, ni les comptes qu’il faut faire. Monatte est un homme de l’écrit, un réflexif, un chasseur de sens. De ses « Entre nous » de La Vie ouvrière à ses « Carnets d’un sauvage » (puis « du sauvage ») de La Révolution prolétarienne, il a écrit sans doute quelques-unes des plus belles pages du journalisme ouvrier.

La plume, toujours. Monatte, il est vrai, y excelle. Il a la dent dure quand il faut et une certaine rigueur dans l’énoncé des motifs. Il n’est pas le seul de sa génération, il est vrai. Ces pages le prouvent amplement qui sont peuplées de noms que l’oubli n’a pas tout à fait recouverts. Elles sont le reflet de discussions, de polémiques, de brouilles, de projets exaltants aussi. « Ne pas confondre le réalisme avec l’abdication », écrit Monatte quelque part, énonçant là une vérité première du syndicalisme révolutionnaire, au plus près du réel toujours, mais la tête dans l’après, faisant du syndicat une école de formation des militants, un terreau où poussent des pratiques émancipatrices, la pointe avancée des temps nouveaux. Feu, donc sur les « fuyards de l’atelier », ces bureaucrates à l’échine suffisamment souple pour plier aux sollicitations de l’ennemi de classe ! Feu aussi sur le syndicat troupeau où l’adhérent n’est que partie d’une masse qui se vend aux plus offrants, tribuns populistes, louvoyeurs réformistes ou sectaires de parti ! Héritier de ce que Maxime Leroy appelle la « coutume ouvrière » et qui englobe la méfiance envers les partis, la nécessité de l’indépendance du syndicalisme et le refus de la délégation, le syndicalisme révolutionnaire prône un regroupement d’hommes libres qui, par la pratique d’une culture émancipatrice, de l’esprit communautaire, de la fraternité agissante, de l’entraide, de cette « science de notre malheur » dont parle Pelloutier, met quotidiennement en cause le système d’exploitation et conquiert les moyens de l’abattre.

On l’a compris, ils furent quelques-uns, au temps des compromissions, des reniements et des bassesses, à tenir haut, dans la plus grande des solitudes, le drapeau de l’autonomie ouvrière. Or, l’époque – la nôtre – les ignore, se gobergeant de gloires passées ayant le plus souvent fait carrière dans l’ignominie avant de se recycler, parfois, dans l’autre camp et d’y fouiller d’autres poubelles d’où les sortent, à date fixe, quelques plumitifs en mal d’ancêtres et des historiens à la curiosité étrange. Les temps oscillent, il est vrai, entre l’arrogance suffisante et l’à-peu-près diplômé. Il n’empêche. Comme le souligne justement Colette Chambelland dans son introduction à un livre qui va à contre-courant, il faudra bien un jour tenter de comprendre pourquoi « les syndicalistes révolutionnaires sont sans doute les plus mal connus, les plus oubliés ». Les pistes sont nombreuses. Retenons-en deux : la première a quelque chose à voir, à l’évidence, avec le lavage de cerveau, cette acculturation programmée, que le stalinisme – des jours de gloire ou tardifs – a exercé sur le mouvement ouvrier ; la seconde relève de la complicité objective, pendant des décennies, de nos têtes pensantes ou chercheuses avec l’idéologie susnommée, complicité qui se mue aujourd’hui en un confusionnisme absolu où tout se vaut et où – par un cruel retour de bâton – ceux qui devraient bénéficier de la légitimité, les premiers opposants aux crimes d’État du bolchevisme institué comme machine de terreur, sont historiquement niés.

Il est une autre explication, plus simple : l’existence de ces hommes-là – dont Monatte est une figure de proue –, fiers dans l’adversité, lucides quand l’illusion galopait, tenaces dans leurs convictions et droits dans leurs attitudes, prouve qu’il était une autre voie possible. L’imparfait peut se conjuger au présent. Rendons hommage à Colette Chambelland de nous le rappeler.

Freddy GOMEZ

[Ce texte a été publié dans Cantonade, numéro 194, printemps 2000.]


[1Colette Chambelland, historienne, ancienne directrice du Musée social, est, par ailleurs, déjà l’auteur de deux ouvrages consacrés à Monatte : Syndicalisme révolutionnaire et communisme. Les archives de Pierre Monatte (en collaboration avec Jean Maitron) et Pierre Monatte : les luttes syndicales (textes réunis par Colette Chambelland).

[2Fille de Maurice Chambelland, compagnon de quarante ans de Monatte, elle considère le fondateur de La Vie ouvrière comme son grand-père « choisi, estimé et aimé ».

[3Les conférences de Zimmerwald (Suisse), en septembre 1915, et de Kienthal (Suisse), en avril 1916, réunirent les socialistes restés internationalistes. Cela ne faisait pas grand monde. Les participants aux débats tenaient dans quatre voitures...

[4Elle reprendra l’ancienne, et plus précise, appellation de « syndicaliste révolutionnaire » en 1930.

[5Le comité des 22 réunissait sept militants de la CGT, huit de la CGTU et sept autonomes, œuvrant pour la reconstitution de l’unité syndicale sur la base de la Charte d’Amiens.

[6Notons, pour l’anecdote, que, en 1944, Monatte a mis 52 heures pour corriger l’Aurélien d’Aragon, 11 heures pour Le Malentendu de Camus et un temps non précisé pour... L’Être et le Néant de Sartre