Ba Jin, autour d’une vie

À contretemps, n° 45, mars 2013
dimanche 13 juillet 2014
par  F.G.
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Li Yaotang à l’état civil, et Li Feigan de son nom social, Ba Jin est né à Chengdu, capitale du Sichuan, le 15 novembre 1904, dans une Chine où le mandat céleste de la dynastie impériale des Qing est désormais épuisé et qui est appelée à devenir républicaine sous peu. Il est issu d’une famille mandarinale originaire de Jiaxing (Zhejiang). Sa mère meurt à l’été 1914, et son père s’éteint à son tour trois ans plus tard : « Le premier coup dans ma vie, ce fut la mort de ma mère, puis celle de mon père. J’étais très jeune alors, et j’aurais dû être un enfant abrité et protégé par ses parents. Un coup après un autre, c’était trop dur à supporter. »

Le mouvement du 4 mai 1919 vient de s’achever, et le pays est la proie des Seigneurs de la guerre, quand il s’inscrit dans une école moderne de Chengdu pour y suivre des cours d’anglais (1920-1923). Il dévore fébrilement les publications nouvelles qui fleurissent ça et là, et s’enthousiasme pour les théories anarchistes. Deux textes notamment retiennent son attention, qui ont exercé sur lui un ascendant revendiqué et dont il proposera plus tard une version chinoise de son cru : Aux jeunes gens, de Kropotkine, et Le Grand Soir, de Leopold Kampf. Il embrasse l’idéal, et rejoint les rangs d’un groupe libertaire local. C’est à la revue de ce groupe, La Quinzaine, qu’il confie le premier article qu’on lui connaisse : « Comment édifier une société authentiquement libre et égalitaire » (Banyue, 1921), lequel annonce les quelque treize millions de sinogrammes que Ba Jin aura tracés tout au long de sa carrière. En 1923, il part pour Shanghai avec son frère aîné, Li Yaolin, puis très vite après pour Nankin, où il est admis à l’école annexe de l’université du Sud-Ouest. Son diplôme en poche, en 1925, il s’en retourne à Shanghai. Il n’en continue pas moins de collaborer à la presse libertaire, sous son nom social véritable ou sous des noms d’emprunt, et aussi à des publications littéraires. C’est durant son séjour à Nankin qu’il entre en relation épistolaire avec Emma Goldman, sa « mère spirituelle », ainsi qu’avec Thomas Henry Keell, le directeur de la revue londonienne Freedom (1926).

N’ayant pas réussi à intégrer la prestigieuse université de Pékin, il décide, en 1927, de gagner la France dans le but d’y poursuivre d’improbables études (de sciences économiques, croit-on savoir) et d’y apprendre le français. L’affaire Sacco et Vanzetti touche à son dénouement tragique, et les campagnes en défense des deux ouvriers italiens ne laissent pas d’impressionner le jeune homme. Il prend contact avec leur comité de soutien, et écrit à Vanzetti, qui lui répond de sa prison. Dans le même temps, il traduit Kropotkine – La Conquête du pain (1927 ; version révisée en 1940, sous le titre Le Pain et la Liberté) et L’Éthique, son origine et son développement (1927 ; version revue en 1941) –, se plongeant pour cela dans la lecture de Platon, d’Aristote et des Évangiles. Il multiplie les interventions dans les périodiques libertaires, essentiellement dans L’Égalité (Pingdeng, The Equality, 1927-1929) – revue d’expression chinoise paraissant aux États-Unis, à San Francisco, qu’il anime avec un ouvrier chinois installé là-bas, Liu Zhongshi (Ray Jones) –, et publie deux livres : L’Anarchisme et les questions pratiques (Wuzhengfu zhuyi yu shiji wenti, 1927), avec Shu Huilin et Jun Yi (Woo Yong-hao), et Les Pionniers de la révolution (Geming de xianqu, 1928), ouvrage dans lequel il célèbre l’« intense grandeur des martyrs anarchistes ». Et il correspond avec des figures célèbres de la cause anti-autoritaire : Emma Goldman (1927), Alexander Berkman (1928) ou Max Nettlau (1928). Une habitude qu’il conservera jusqu’en 1950, comme en témoignent ses échanges de courrier avec Agnes Inglis (1948-1950), Rudolf Rocker (1948-1949), Joseph Ishill (1949), Boris Yelinsky (1949) ou la Commission des relations internationales anarchistes (1949), et ses échanges de presse avec diverses publications étrangères dont, apparemment, Le Libertaire en France.

C’est en France qu’il achève Destruction (Miewang), son premier roman, reproduit en 1929, sous forme de feuilleton, dans la revue la plus prestigieuse alors, Le Mensuel du roman (Xiaoshuo yuebao). L’accueil triomphal que les lecteurs, les plus jeunes tout spécialement, réservent à son œuvre le pousse à épouser définitivement la voie des lettres sous le pseudonyme de Ba Jin (le premier caractère a été choisi en hommage à un de ses camarades qui s’est suicidé à Paris ; le second reprend le dernier caractère de la transcription chinoise du patronyme de Kropotkine). Rentré en Chine, en 1928, Ba Jin s’installe à Shanghai et, au cours des années suivantes, il compose certains de ses romans les plus fameux : sa trilogie « L’Amour » – Brouillard (Wu, 1931), Pluie (Yu, 1933) et Éclair (Dian, 1935) –, où il met en scène de jeunes intellectuels révolutionnaires, et surtout Famille (Jia, 1933), inspiré de la vie des siens, qu’on tient couramment pour son chef-d’œuvre, premier volet d’une deuxième trilogie, « Le Torrent », qu’il complétera plus tard.

Pour autant, il n’abandonne pas ses activités militantes. Il s’occupe de publications libertaires – le Mensuel Liberté (Ziyou yuekan, janvier-avril 1929 ; sous le pseudonyme de Marat) ou Avant l’époque (Shidai qian, janvier-juillet 1931) – et d’une revue espérantiste – Lumière verte (Lü guang, Verda Lumo) –, car Ba Jin fut, jusqu’à la fin de sa vie, un partisan convaincu de la langue universelle, qu’il avait découverte à l’âge de 14 ans. Et il publie trois gros ouvrages : Sur l’échafaud (Duantoutai shang, 1929), une galerie de portraits de terroristes russes du XXe siècle, accompagnée d’études sur les martyrs anarchistes de Chicago ou sur la vie de Sofia Perovskaïa, sur l’histoire du nihilisme russe et sur la geste des anarchistes français de la Belle Époque, de textes dédiés aux martyrs de Tokyo ou à l’affaire Sacco et Vanzetti, ainsi que d’une lettre sur « Anarchisme et terrorisme » ; Dix héroïnes russes (Elusosi shi nüjie, 1930), autre galerie de portraits parmi lesquels ceux de Vera Zassoulitch ou de Vera Figner ; et Du capitalisme à l’anarchisme (Cong zibenzhuyi dao annaqizhuyi, 1930), une libre adaptation de The Abc of Anarchism de Berkman (1929).

En novembre 1934, pour échapper au pesant climat social qui règne dans son pays – à différentes reprises, ses écrits ont fait l’objet d’interdictions de la part du gouvernement nationaliste, qui les juge trop subversifs –, Ba Jin quitte la Chine pour le Japon et passe plusieurs mois à Yokohama et à Tokyo, où il est d’ailleurs très brièvement détenu par la police. De retour à Shanghai, il prend en main les éditions Vie et Culture (Wenhua shenghuo chubanshe), mais sans qu’il s’agisse pour lui d’une vocation impérieuse : « J’aimais écrire et traduire, je n’ai été éditeur que lorsque personne d’autre ne voulait faire ce travail ». Il loge sur-le-champ, dans une des collections qu’il dirige là-bas, un de ses livres, une Histoire du mouvement social russe (Eguo shehui yundong shihua, 1935).

La guerre sino-japonaise (1937-1945) le voue, à l’instar de beaucoup d’écrivains, à une errance continuelle. Il se réfugie à Canton, à Guilin, ou encore à Chongqing. À Guiyang, également, où il épouse, en mai 1944, Chen Yunzhen (Xiao Shan, 1921-1972), qui lui donnera deux enfants : une fille, Li Xiaolin, en décembre 1945, et un fils, Li Xiaotang, en juillet 1950. Impliqué dans l’opposition intellectuelle à l’occupant nippon, il est un des dirigeants de l’Association de résistance à l’ennemi des milieux littéraires et artistiques de toute la Chine (mars 1938), et de sa branche de Guilin (novembre 1938), et apporte son concours à l’organe dont elle s’est dotée, Arts et lettres de la guerre de résistance (Kangzhan wenyi). Il déploie parallèlement son énergie à informer ses compatriotes de la situation en Espagne, par le truchement de la revue Feu d’alarme (Fenghuo, septembre 1937-octobre 1938), dont il a la charge avec Mao Dun, et par celui de plaquettes, traduites et éditées par lui à la librairie Pingming, dans une série créée pour l’occasion, la « petite collection de recherches sur la question espagnole » : Rudolf Rocker, La Lutte en Espagne (1937) ; Le Combattant Durruti (1938) ; Augustin Souchy, L’Espagne (1939) et Les Événements de mai à Barcelone (1939) ; Albert Minnig, Journal d’un volontaire international (1939) ; Carlo Rosselli, Journal d’Espagne (1939). Il parachève le tout par les versions chinoises de trois recueils de croquis émanant des services officiels de propagande de la CNT-FAI : Le Sang de l’Espagne (Xibanya de xue, 1938) et La Souffrance de l’Espagne (Xibanya de kunan, 1940), de Castelao ; et L’Aube espagnole (Xibanya de liming, 1938), de Sim. C’est son engagement en faveur de la révolution espagnole, bien plus que le refus qu’il leur a opposé d’adhérer à la Ligue des écrivains de gauche (1930-1936), qui vaut à Ba Jin l’hostilité des communistes, lesquels accusent les anarchistes, ici comme à l’étranger, de vouloir saboter la tactique du « Front uni » (entendre l’alliance conclue entre communistes et nationalistes pour combattre le Japon, ou plus exactement la seconde alliance : le premier « Front uni », formé dans l’intention de débarrasser la Chine des Seigneurs de la guerre, s’était soldé, en 1927, par l’écrasement sanglant, par Tchiang Kaï-shek, de ses partenaires).

Ba Jin ne renonce pas, tant s’en faut, à la création littéraire. Le voilà à la tête de Sélections littéraires (Wencong, mars 1937-janvier 1939), avec Jin Yi – son vieux complice avec lequel il avait lancé l’éphémère Saison littéraire (Wenji yuekan, juin-décembre 1936) –, et qui aligne coup sur coup six romans : les deux derniers volets du « Torrent » – Printemps (Chun, 1938) et Automne (Qiu, 1940) –, les trois tomes du Feu (Huo, 1940, 1941 et 1945) et Le Jardin du repos (Qiyuan, 1944). Et il en met en chantier La Salle commune n° 4 (Disi bingshi, 1946) et Nuit glacée (Hanye, 1947), qui sera sa dernière œuvre de fiction d’importance.

Entre la sortie de Destruction et la « Libération » (1949), Ba Jin n’aura pas chômé. Sa bibliographie, outre les œuvres qui viennent d’être citées, et pour s’en tenir aux seuls ouvrages, comprend encore huit romans – Le Soleil mort (Siqu de taiyang, 1931), Le Rêve en mer (Hai di meng, 1932), L’Automne dans le printemps (Chuntian li de qiutian, 1932), Les Mineurs d’antimoine (Shanding, 1933), Germinal (Mengya, 1933 ; repris sous le titre de Neige [Xue]), Résurrection (Xinsheng, 1933 ; la suite de Destruction), La Pagode de la longévité (Changsheng ta, 1937) et Lina (Lina, 1940) – et une kyrielle de nouvelles, dispersées dans les innombrables revues où Ba Jin a exercé ses talents rédactionnels, et qu’il a réunies au fur et à mesure en recueils : Vengeance (Fuchou ji, 1931), Clarté (Guangming ji, 1932), La Chaise électrique (Dianyi ji, 1933), Le Torchon (Mobu ji, 1933), Le Général (Jiangjun ji, 1934), Le Silence (Chenmo ji, 1934), Dieux, démons, hommes (Shen - gui - ren, 1935), Immersion (Chenluo ji, 1936), Histoire de cheveux (Fa de gushi, 1936). À quoi s’ajoute une quantité non moins impressionnante de sanwen et d’essais – « J’avais beaucoup d’amis, pour lesquels j’ai écrit un grand nombre d’articles, a-t-il expliqué. De plus en plus nombreux aussi étaient les gens qui me demandaient des textes » –, qui ont fourni à leur auteur la matière d’une vingtaine de volumes : Voyage en mer (Haixing, 1932), Mes voyages au fil du pinceau (Lütu suibi, 1934), Gouttelettes (Diandi, 1935), Confessions d’une vie (Sheng zhi chanhui, 1936), Souvenirs (Yi, 1936), Courts billets (Duanjian, 1937), J’accuse (Kongsu, 1937), Le Rêve et l’Ivresse (Meng yu zui, 1938), Lettres d’un voyageur (Lütu tongxun, 1939), Impressions (Ganxiang, 1939), Terre noire (Heitu, 1939), Sans titre (Wuti, 1941), Le Dragon, les tigres, les chiens (Long - hu - gou, 1942), L’Herbe qui ressuscite (Huanhun cao, 1942), Hors du jardin dévasté (Feiyuan wai, 1942), Petites gens, affaires sans importance (Xiaoren, xiaoshi, 1943), Notes de voyage diverses (Lütu zaji, 1946), Souvenances (Huainian, 1947), La Tragédie d’une nuit tranquille (Jingye de beiju, 1948). Il a rédigé enfin, alors qu’il n’avait que 30 ans, le récit de sa vie : Autobiographie de Ba Jin (Ba Jin zizhuan, 1934).

Le traducteur n’a pas été moins laborieux : Leopold Kampf, Vera (1928) ; Bartolomeo Vanzetti, Une vie de prolétaire (1929) ; Stepniak, La Russie souterraine (1929) ; Akita Ujaku, La Danse du squelette (1930) ; Leopold Kampf, Le Grand Soir (1930) ; Alexis Tolstoï, La Mort de Danton (1930) ; Maxime Gorki, Les Contes de la steppe (1931) ; Julio Baghy, Le Printemps dans l’automne (1932) ; Edmondo de Amicis, La Fleur du passé (1933) ; Kropotkine, Autobiographie (1933) ; Alexander Berkman, Mémoires de prison (1935) ; Le Seuil (choix d’œuvres de Jaakoff Prelooker, Leopold Kampf, Stepniak et Tourgueniev, 1939) ; Kropotkine, Aux jeunes gens (1937) ; Herzen, Un drame familial (1940) ; Chants de rebelles (anthologie d’auteurs divers, 1940) ; Theodor Storm, Rosiers tardifs (1943) ; Tourgueniev, Pères et Fils (1943), Terres vierges (1944) et Poèmes en prose (1945) ; Oscar Wilde, Le Prince heureux (recueil de contes et de textes en prose, 1948) ; Vera Figner, Vingt ans en prison (1948) ; Le Rire (anthologie de textes de Dobri Nemirov, A. Kuprin, Bratescu Voinesti et Vasili Eroshenko, 1948) ; Rudolf Rocker, Les Six (1949) ; Tourgueniev, Pounine et Babourine (1949) ; Gorki, Souvenirs sur Tchekhov (1950), Souvenirs sur Tolstoï (1950) et Souvenirs sur Blok (1950) ; Isaac Pavlovsky, Souvenirs sur Tourgueniev (1950) ; Vsevolod Garshin, La Fleur rouge (1950), Un événement inattendu (1951) et Le Crapaud et la Rose (1952), trois recueils de nouvelles.

Lorsque les communistes s’emparent du pouvoir, et bien que le bruit eût couru qu’il s’était enfui à Taiwan, Ba Jin reste sur place et accepte de mettre sa plume à leur service, mais sans jamais être affilié au Parti (sans doute a-t-on estimé qu’il n’était pas taillé dans l’indispensable « étoffe spéciale » dont parlait Lénine). Lui qui, hier, n’avait pas de paroles trop dures pour moquer le régime soviétique, a-t-il voulu croire à la sincérité du programme provisoire de leurs affidés chinois ? Ce n’est pas impossible, comme on serait tenté de l’inférer de ce mot qu’il adresse à Agnes Inglis, le 18 septembre 1950 : « Peut-être aurai-je la chance d’assister à la mise en œuvre de la Réforme agraire, de la distribution des terres aux paysans pauvres. C’est la destruction du féodalisme en Chine. Une grande chose, bien sûr. » À moins qu’il n’ait été séduit par les prévenances dont on entoure celui qui se recommande encore de l’anarchisme. Car, évidemment, nul n’ignore ses convictions politiques. Aux gardes rouges qui le séquestreront pendant la « Révolution culturelle », Ba Jin a raconté ainsi qu’ayant rencontré Mao à Chongqing dans les années 1940, celui-ci lui aurait lancé : « C’est bizarre, on raconte que tu es anarchiste. » Ce à quoi il aurait répondu : « C’est vrai. Et j’ai entendu dire que tu l’avais été aussi autrefois. »

En juillet 1949, alors que les communistes ne se sont pas encore rendu complètement maîtres du pays et que la fondation de la République populaire n’a toujours pas été proclamée, Ba Jin rejoint la Fédération des arts et des lettres de Chine (juillet 1949), dont il sera membre du présidium (octobre 1953), puis un des vice-présidents (août 1960) ; il est accueilli en même temps au comité permanent de l’Association des écrivains de Chine (juillet 1949), et en obtient pareillement une des vice-présidences (octobre 1953). Il occupe des postes analogues dans les branches shanghaïennes de ces deux organismes, ainsi que dans de nombreuses autres institutions nationales de moindre importance. Il est aussi investi de missions internationales : en novembre 1950, il assiste au deuxième Congrès mondial pour la paix qui se tient à Varsovie, et séjourne à Moscou ; en avril 1952 et en août 1953, il se rend en Corée du Nord ; en novembre 1957, il est invité aux cérémonies du 40e anniversaire de la Révolution d’octobre à Moscou ; en octobre 1958, il conduit la délégation chinoise qui participe à la Conférence des écrivains afro-asiatiques de Tachkent, en Ouzbékistan (octobre 1958) ; et il effectue trois voyages officiels au Japon (mars 1961, juillet 1962 et novembre 1963).

Ba Jin est nommé rédacteur en chef du Mensuel des lettres et des arts (Wenyi yuebao), l’organe de la branche shanghaïenne des l’Association des écrivains, dès sa création, en janvier 1953, et le demeure jusqu’à janvier 1957, quand elle passe sous la direction d’un comité éditorial. En juillet 1957, il prend les rênes, avec Jin Yi d’abord, puis seul à compter de novembre 1959, d’une deuxième publication de l’Association des écrivains, Moisson (Shouhuo, Harvest), qui fut l’une des plus influentes de Chine. Dans l’intervalle, en octobre 1959, Le Mensuel des lettres et des arts s’est transformé en Littérature de Shanghai (Shanghai wenxue), et Ba Jin en est derechef le responsable dès novembre 1960. En janvier 1964, Littérature de Shanghai et Moisson fusionnent, et la publication qui en résulte paraîtra sous le nom de Moisson jusqu’en mars 1966, date à laquelle elle s’interrompt : nous sommes à la veille de la « Révolution culturelle ».

Ses fonctions ne sont pas seulement d’ordre culturel. Ba Jin siège à l’Assemblée nationale populaire, en tant que représentant de la province du Sichuan (1954-1958) et comme député de Shanghai (1959-1963 et 1964-1965).

Accaparé par toutes ces tâches administratives, il renonce, à son corps défendant, à son art : « Je n’aimais pas les réunions mais je n’osais pas ne pas y assister ; j’essayais de mon mieux d’en éviter quelques-unes. Je ne participais pas vraiment. Je faisais sans cesse mon examen de conscience ou bien j’en préparais un. J’ai ainsi gâché vingt à trente ans de ma vie. Plus je m’appliquais aux études politiques, moins j’arrivais à écrire. Paradoxalement, le titre d’écrivain me privait du temps nécessaire à l’exercice du métier. » Sauf exception – Histoires de héros (Yingxiong de gushi, 1953), Perle brillante et Favorite de jade (Mingzhu he Yuji, 1957 ; deux contes pour enfants) ou Li Dahai (Li Dahai, 1961), qui sont des œuvres qui relèvent de la fiction –, il se consacre dorénavant exclusivement aux sanwen ou à la littérature de reportage (récits de ses voyages en Pologne, en Corée, en URSS ou au Viêt-nam) : Auschwitz : l’usine nazie à assassiner (Nacui sharen gongchang – Aosiweixin, 1951) ; Jours de fête à Varsovie (Huasha cheng de jieri, 1951) ; Lettres d’encouragements et autres (Weiwen xin ji qita, 1951) ; Vivre parmi les héros (Shenghuo zai yingxiongmen de zhongjian, 1953) ; Nous avons rencontré le maréchal Peng Dehuai (Women huijian le Peng Dehuai silingyuan, 1953) ; Ceux qui sauvegardent la Paix (Baowei heping de renmen, 1954) ; Jours de liesse (Da huanle de rizi, 1957) ; Tout combat sauvant la vie (Yiqie wanjiu shengming de zhandou, 1958) ; Voix nouvelles (Xinsheng ji, 1959) ; Amitiés (Youyi ji, 1959) ; Chant d’acclamation (Zange ji, 1960) ; Un sentiment intarissable (Qingtu bujin de ganqing, 1963) ; Au bord du pont Hiên Luong (Xianliangqiao pan, 1964) ; Voyage à la commune Dazhai (Dazhai xing, 1965).

Arrivent les campagnes de « rectification » (zhengfeng) de 1954 et 1955. Ba Jin est des intellectuels qu’on mobilise contre ceux de leurs collègues qui ne sont pas en odeur de sainteté, par exemple Hu Feng. Il ne s’en risque pas moins, en 1956, durant la période des « Cent fleurs », à publier une dizaine d’essais critiquant la réalité sociale, qui préfigurent d’une certaine façon ses futurs Suixiang lu (Au fil de la plume). Mais il est contraint presque aussitôt, lors du « Mouvement anti-droitiste » de 1957, de faire amende honorable, en coopérant à la dénonciation des écrivains qui se sont compromis plus que lui. Ba Jin trempera ensuite dans toutes les opérations dirigées contre ses collègues : « Maintenant, après tant de “luttes”, tant de “mouvements”, quand je songe aux rôles que j’ai tenus (même si je m’y soumettais sous la contrainte), je suis dégoûté, je me sens couvert de honte, avouera-t-il rétrospectivement. Quand je relis aujourd’hui ces pages que j’ai écrites il y a trente ans, je ne peux pas me pardonner et je ne demande pas aux générations futures de faire ce geste. »

En octobre 1958, c’est à son tour de s’asseoir sur la sellette. Une campagne de critique est engagée à propos des livres qu’il a publiés avant 1949 : il a, en effet, entrepris de les rééditer, délestées de leurs professions de foi anarchistes, sous le titre d’Œuvres de Ba Jin (Ba Jin wenji, quatorze volumes, 1958-1962) ; et avant cela, en avril, il a commis l’imprudence, dans un article, de ne pas fustiger avec suffisamment de vigueur Howard Fast, le romancier américain qui a rompu avec le communisme. Les attaques fusent et se font de plus en plus sévères. De ce jour, et malgré le plaidoyer qu’il présentera, en mai 1962, pour célébrer « Le Courage et le sens de la responsabilité des écrivains » – encore qu’il s’agisse d’un texte qui s’inscrit dans un courant général de détente impulsé par le pouvoir lui-même et non d’un acte de fronde de la part de l’écrivain, mais on ne lui en fera pas moins grief pendant la « Révolution culturelle » –, Ba Jin se le tiendra pour dit et il n’hésitera pas, quand à ses yeux raison oblige, à cacher ses sentiments et à se soumettre docilement aux injonctions des autorités chinoises, jouant le rôle de « perroquet » que celles-ci attendent de lui. Et jusqu’à la fin de la « Révo¬lution culturelle », il persistera dans cette attitude : « La tragédie des intellectuels chinois, constatera-t-il, amer, je n’ai pas pu y échapper. »

1966, début de la « Révolution culturelle » : Ba Jin s’évanouit immédiatement de la scène publique. Le 16 août 1966, un dazibao de la branche shanghaïenne de l’Association des écrivains est placardé qui le dénigre, et il est enfermé dans une « étable ». Le 10 mai 1967, un article du Quotidien du peuple (Renmin ribao) le met en accusation nommément, et le 18 septembre, des gardes rouges l’emmènent à l’université Fudan, où il est séquestré un mois, et soumis à des interrogatoires. En janvier 1968, des scellés sont apposés sur la porte de sa bibliothèque et les chambres situées à l’étage de sa maison lui sont interdites ; le 20 juin, il est traîné au Cirque du peuple de Shanghai pour une « assemblée télévisée de lutte » arrangée par les milieux culturels de la ville ; et en septembre, transféré dans une grande « étable » de la branche locale de l’Association des écrivains. Il ne réintègre son logement qu’en février 1969. De mai 1969 à février 1970, il est envoyé dans le district de Songjiang, puis à Fengxian (près de Shanghai), dans une « École du 7 mai pour cadres », où on l’astreint à des tâches manuelles. Il ne reviendra définitivement de Fengxian que deux ans et demi plus tard pour assister sa femme, qu’on a refusé de soigner parce qu’elle était son épouse et qui est sur le point de mourir. En juillet 1973, le comité municipal shanghaïen du Parti communiste ayant décrété que le cas de Ba Jin relevait de « contradictions au sein du peuple » (et non pas de « contradictions entre le peuple et les ennemis du peuple »), on lui ôte l’« étiquette de contre-révolutionnaire » qui lui avait été collée sur le dos et il est autorisé à reprendre ses travaux de traduction. Il révise sa version de Terres vierges de Tourgueniev, et en septembre 1974, il s’attelle à celle de Passé et pensées de Herzen, dont il parviendra au bout en avril 1977, alors que Mao s’en est allé rejoindre Marx depuis un peu plus de six mois, que la « Bande des quatre » est sous les verrous et que la « Révolution culturelle », qui a duré dix ans, vient de se terminer. C’est précisément à ce moment-là, en 1977, que Ba Jin refait surface. Il a 73 ans.

Le 25 mai, Le Digeste des humanités (Wenhui bao) insère dans ses colonnes « une lettre » de lui, et le 20 octobre une de ses nouvelles est reproduite dans Lettres et arts de Shanghai (Shanghai wenyi), nouvelle formule de Littérature de Shanghai, dont c’est la livraison inaugurale. Ba Jin renoue avec ses fonctions de vice-président à l’Association des écrivains chinois, dont il devient le premier vice-président (novembre 1979), le président intérimaire (avril 1981) – le titulaire, Mao Dun, ayant disparu –, et le président (janvier 1985), poste où il sera confirmé (décembre 1996) et qu’il occupait encore à son décès. Il retrouve sa position de vice-président de la Fédération chinoise des cercles littéraires et artistiques de Chine, à laquelle il est réélu en novembre 1979 et qu’il conservera jusqu’en novembre 1988. On lui offre la présidence du China PEN Centre et de diverses institutions. Et en janvier 1979, quand Lettres et arts de Shanghai reprend le nom de Littérature de Shanghai, et que Moisson renaît de ses cendres, c’est encore à lui qu’échoit la direction des deux revues. Ses traductions inédites de Tourgueniev et de Herzen paraissent respectivement en 1978 et 1979, de même que deux recueils de Travaux récents (Ba Jin jinzuo, 1979 et 1980) ou un recueil d’écrits couvrant les années 1950 à 1979, Lueurs (Juehuo ji, 1979). Surtout, lui qui s’était juré le contraire après les déboires essuyés lors de la sortie de ses Œuvres en quatorze volumes, il consent à l’édition des ses Œuvres choisies (Ba Jin xuanji, dix volumes), en 1982. Elles seront suivies de ses Œuvres complètes (Ba Jin quanji, vingt-six volumes) – compilées entre 1986 et 1994 et réimprimées en 2000 –, et de ses Œuvres traduites complètes (Ba Jin yiwen quanji, dix volumes), rassemblées en 1997, et cette fois, ni les unes ni les autres n’ont été expurgées de ses écrits anarchistes.

Ba Jin récupère également son siège à l’Assemblée populaire nationale, et il est réélu, en février 1978, député de Shanghai. En juin 1983, son mandat expire, et il est nommé vice-président du comité national de la sixième Conférence consultative politique du peuple chinois, et le restera sans discontinuer.

Les voyages officiels reprennent : en France, en avril 1979, avec Gao Xingjian, futur prix Nobel de littérature comme interprète ; à Stockholm, en août 1980, pour le 65e congrès espérantiste international ; à Lyon, en septembre 1981, pour le 45e congrès du PEN Club, puis à Zurich ; et à Tokyo, en mai 1984, pour le 47e congrès du PEN Club.

À l’étranger, il est comblé d’honneurs : en 1982, il reçoit d’Italie le prix Dante pour sa trilogie « Le Torrent » (15 mars), et François Mitterrand, de passage à Shanghai l’année suivante, le décore de la croix de commandeur de la Légion d’honneur (7 mai 1983) ; en 1984, il est fait docteur honoris causa (Honorary Doctoral Degree) de la Chinese University of Hong Kong (18 octobre) et, en 1985, déclaré membre d’honneur de l’American Academy and Institute of Arts and Letters (15 mai) ; en 1990, en URSS, on lui décerne la Médaille du peuple soviétique (5 février), tandis qu’au Japon, on lui attribue le Fukuoka Asian Culture Prize (19 juillet). Ses compatriotes ont à cœur à leur tour de célébrer leur gloire nationale. Ba Jin est définitivement installé dans le panthéon des lettres chinoises, on ne cesse de parler de lui comme d’un candidat potentiel au Nobel. Des colloques lui sont dédiés, des études, des publications spécialisées… En juin 1989, l’Observatoire de Pékin qui a découvert un nouvel astéroïde, le baptise de son nom, et le 25 novembre 2003, le jour même de son 99e anniversaire (le centième, pour les Chinois), le Conseil des affaires d’État, le gouvernement chinois, lui décerne le titre d’« écrivain du peuple ».

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Lui qui n’a pas écrit une ligne depuis dix ans se lance, en décembre 1978, dans une série de sanwen, sous le titre générique de Au fil de la plume, cent cinquante en tout, qui seront publiés dans L’Impartial (Dagong bao) de Hong Kong, avant d’être repris en cinq petits volumes, publiés d’abord à Hong Kong, puis à Pékin : Au fil de la plume (Suixiang lu, 1979), Recherches (Tansuo ji, 1981), Paroles vraies (Zhenhua ji, 1982), Au cours de ma maladie (Bingzhong ji, 1984), Sans titre (Wuti ji, 1986). Ba Jin se penche sans complaisance sur son passé. L’ensemble, qui tient des mémoires, du testament intellectuel et de la confession, se présente comme une condamnation en règle de la « Révolution culturelle », mais partant aussi du système qui l’a rendue possible : « J’ai dit la vérité, je peux quitter le monde l’âme en paix. Qu’on tienne ces cinq volumes, par les paroles vraies qu’ils renferment, pour le “musée” où l’on dénonce la “Révolution culturelle”. »

Ba Jin est mort le 17 octobre 2005. Atteint de la maladie de Parkinson, grabataire, il réclamait depuis longtemps, dans ses accès de lucidité, qu’on abrège ses souffrances. Ses cendres ont été dispersées dans la mer de Chine, avec celles de son épouse, qu’il avait conservées jusque-là dans une urne près de son lit.

Angel PINO

[Texte paru pour la première fois dans Le Monde libertaire, Paris, hors série n° 29, 22 décembre 2005-12 janvier 2006, pp. 33-37 ; et repris dans Ba Jin, un écrivain du peuple au pays de Jean de la Fontaine, ouvrage publié à l’occasion de l’hommage rendu en 2009 par la ville de Château-Thierry à Ba Jin, Musée Jean de la Fontaine, Château-Thierry, mai 2009, pp. 12-51.]