Ba Jin en 1921 : naissance d’un militant anarchiste

À contretemps, n° 45, mars 2013
dimanche 13 juillet 2014
par  F.G.
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Dans le flot des publications nouvelles qui déferla en Chine à l’issue du mouvement du 4 mai 1919 et fit souffler sur tout le pays le vent de théories inédites importées d’Occident, ce sont les œuvres anarchistes qui devaient résolument séduire l’adolescent Ba Jin. Deux textes en particulier l’ont émerveillé : Aux jeunes gens de Kropotkine et Le Grand Soir de Leopold Kampf, et le prix qu’il continua longtemps à leur attacher était si fort qu’il s’empressa d’en proposer une version en chinois moderne aussitôt qu’il le put. Or à peine s’était-il familiarisé avec la pensée libertaire, qu’il découvrait qu’à Chengdu, sa ville natale, là où il habitait encore, des gens partageaient le même idéal que lui, et mieux, qu’ils s’employaient à le diffuser par le truchement d’une revue à laquelle ils avaient donné le titre de Banyue (La Quinzaine). Il prit immédiatement langue avec eux et, de février 1921 jusqu’à l’automne de cette année-là, il se livra corps et âme à un militantisme effréné qu’il a relaté vingt-cinq ans plus tard, alors que, n’ayant pas encore renoncé à l’anarchisme, il en faisait toujours la propagande, mais désormais par la plume exclusivement. Où l’on verra que la lutte des classes emprunte parfois des voies impénétrables : le fils de bonne famille qu’était Ba Jin s’assurait l’assistance d’un des domestiques de la maison quand il partait coller des affiches…

« Mon mode de vie changea progressivement. Ces jeunes gens et moi, nous devînmes des amis très proches. Je rejoignis cette revue mensuelle dont je devins par la suite un des rédacteurs. En outre, nous préparâmes la fondation d’une organisation ayant pour nom la Société Égalité. C’est de cette façon que je devins ce qu’on appelle un “anarchiste”. Une fois l’organisation mise sur pied, je me plongeai dans le travail : s’occuper de la revue, répondre au courrier, distribuer des tracts et imprimer des livres, voilà ce que nous étions en mesure de faire. Parfois, nous tenions des réunions secrètes, de nuit, dans une rue tranquille. Il n’y venait pas grand monde, mais nous autres nous y allions, sérieux et un rien tendus. Chaque fois, seul ou avec un ami, je faisais délibérément plusieurs détours et je marchais longtemps dans le noir avec comme seul fond sonore les aboiements des chiens et le bruissement des feuilles jusqu’au domicile où la réunion se tenait. Quand je voyais ces visages tendus mais cordiaux, nous nous souriions mutuellement. À ces moments-là, j’avais l’impression que mon cœur allait sauter par ma gorge. J’étais tellement ému que j’avais l’impression d’en avoir oublié qui j’étais. Amitié et foi fleurissaient dans cette pièce mal éclairée.

 » Mais ces réunions étaient rares. Il n’y en avait pas plus de deux ou trois par mois. Dans le sillage de ces réunions, il y avait du travail à faire. Nous nous occupâmes de plusieurs revues l’une après l’autre et nous imprimâmes plusieurs brochures. Il fallait copier beaucoup d’adresses, rouler nous-mêmes les journaux ou les brochures, et ensuite, à plusieurs, nous les transportions dans nos bras à la poste pour les expédier. À l’occasion du Premier-Mai, nous imprimâmes un tract que nous chargeâmes quelques personnes de distribuer autour d’elles. Ce jour-là il faisait très beau. Un gros rouleau de tracts sous le bras, je parcourus de long en large les rues et les allées loin de chez moi jusqu’à ce que j’aie tout distribué. Je me promenai un moment avant de me rendre à l’endroit où nous étions convenus de nous retrouver, non sans m’être assuré que je n’étais pas suivi. Chacun rendit compte joyeusement de sa mission. Ce jour fut un vrai jour de fête pour nous. Une autre fois, à l’occasion d’un événement particulier, nous imprimâmes un tract qui attaquait le seigneur de la guerre qui dirigeait la capitale provinciale. Ces tracts devaient être placardés sur les murs de différentes rues. On me donna un gros rouleau de tracts et je rentrai chez moi. Je demandai discrètement à un jeune serviteur de m’accompagner cette nuit-là à un carrefour. Lui portait un bol de colle, et moi le rouleau de tracts sous le bras. Dès que nous voyions un espace libre sur un mur, nous y placardions un tract. Personne ne vint nous déranger. À différentes reprises, après nous être éloignés, nous nous retournâmes et vîmes une ou deux silhouettes sombres arrêtées devant les tracts que nous avions placardés. Je gage qu’il ne devait pas être facile pour eux de les lire mot à mot dans le noir.

 » Banyue était une revue qui était publiée au grand jour. Il y avait un nombre important de membres dans l’équipe, issus de milieux différents. Toutefois, nous formions toujours le même petit noyau directeur. Dans la journée, certains d’entre nous allaient à l’école et d’autres au travail. Nous ne pouvions nous retrouver que le soir. Chaque soir, j’empruntais des rues mal éclairées pour gagner le siège de Banyue. C’était un local situé au-dessus d’un magasin. Quand notre petit groupe de quatre ou cinq arrivait, nous commencions par enlever les planches de la porte, nettoyer et ranger l’endroit, répondre au courrier des lecteurs, et nous occuper de choses et d’autres, en attendant que des gens viennent pour emprunter des livres et des revues, parce que nous avions préparé une nouvelle fournée de publications à prêter gracieusement. Notre désir était d’avoir une vie bien remplie, et nous cherchions à nous ensevelir sous les tâches. Notre soif commune de sacrifice nous liait solidement entre nous. En ce temps-là, nous n’attendions que l’occasion de sacrifier tout ce que nous possédions, persuadés qu’après un tel sacrifice un monde nouveau idéal verrait le jour à l’aurore. Un tel rêve relevait évidemment de l’enfantillage, mais c’était un si beau rêve ! » [1]

Au cours de ces quelques mois, Ba Jin écrivit cinq articles, ses tout premiers écrits [2]. Il y endosse la panoplie du parfait prosélyte. Deux de ces textes – « Les IWW et les travailleurs chinois » et « Le patriotisme et la voie du bonheur pour les Chinois » – ont été traduits ici d’après la version retenue dans ses Œuvres complètes, et annotés pour l’occasion.

Banyue, périodique bimensuel comme son nom l’indique, commença de paraître en août 1920, et fut interdit en juillet 1921, non sans avoir subi la censure dans l’intervalle. Il compta vingt-quatre livraisons et ne devint un organe anarchiste qu’à mi-parcours. Ba Jin y confia trois articles, en avril, en mai et en juin 1921 (numéros 17, 20 et 21). Parallèlement, il collabora une fois à l’éphémère Rensheng zazhi (La Voix des hommes), une revue de Chongqing (n° 2, avril 1921), puis à Jingqun (Les Masses en alerte) (n° 1, septembre 1921), publication encore plus fugace que la précédente : Jingqun, basée comme Banyue à Chengdu et qui devait lui succéder, n’alla pas au-delà du numéro inaugural.

[Textes traduits du chinois et annotés par Angel Pino.]


[1« Wode younian » (Mon enfance), parut initialement dans la revue bimensuelle Zhongliu (Au milieu du courant, vol. 1, n° 1, 5 septembre 1936) avant d’être repris dans le recueil Duanjian (Courts Billets, mars 1937) ; traduit d’après la version qui figure dans les Ba Jin quanji (Œuvres complètes de Ba Jin), Renmin wenxue chubanshe, Pékin, vol. 13, 1990, pp. 10-12.

[2« Comment fonder une société véritablement libre et égalitaire » [Banyue, n° 17, 1er avril 1921] , « Propos émus en commémoration du Premier Mai » [Rensheng zazhi (La Voix du peuple), n° 2, avril 1921], « Les caractéristiques de l’espéranto » [Banyue, n° 20, mai 1921] , « Les IWW et les travailleurs chinois » [Banyue, n° 21, juin 1921], « Le Patriotisme et la voie du bonheur pour les Chinois » [Jingqun (Les Masses en alerte), n° 1, 1er septembre 1921]. Sur cette période de la vie de Ba Jin, nous renvoyons à notre étude : « Ba Jin, sa première œuvre », Réfractions, n° 3 (« Lectures cosmopolites »), hiver 1998-1999, pp. 127-142.