Le patriotisme et la voie du bonheur pour les Chinois

À contretemps, n° 45, mars 2013
dimanche 13 juillet 2014
par  F.G.
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I.– À l’heure actuelle, la société chinoise est arrivée à un degré d’obscurité extrême. La plupart des jeunes gens, soumis à cette pression, perdent toute énergie. Les plus faibles se contentent de suivre le monde dans son déclin, sans oser opposer la moindre résistance. Quant à ceux qui ont un peu plus de caractère, ils doivent ronger leur frein, se résigner à leur sort, et quand vraiment la situation devient intolérable il ne leur reste plus que le suicide, sans qu’aucun ose jamais résister. Ainsi, de jour en jour, la Chine devient amorphe. Comment pourrait-on encore parler de bonheur ? Actuellement, certains jeunes plus conscients que les autres pensent que pour relever la Chine il faut prôner le « patriotisme ». Pour eux, le patriotisme est la voie qui conduira les Chinois au bonheur. Et c’est ainsi que le mot de patriotisme résonne dans tout le pays. Je trouve ce phénomène proprement terrifiant. Je reconnais que le patriotisme est un obstacle à l’évolution de l’humanité. Et en tant que membre de l’humanité, je ne peux pas ne pas m’opposer à lui car ce serait aller contre ma conscience. C’est pourquoi il me faut le réfuter et exprimer par écrit mon opinion sur « la route du bonheur pour les Chinois ». Les propos qui suivent viennent du fond du cœur. Je pense – et j’espère que ce n’est pas trop exiger – que dans un pays aussi grand que la Chine il doit se trouver des gens fidèles à leur conscience qui me marqueront leur sympathie.


II.– Qu’est-ce, au juste, que le patriotisme ? Tolstoï l’a bien défini : « Le patriotisme, c’est une usine à fabriquer des assassins ; ce à quoi il prépare, c’est à l’art de tuer ; ce dont il discute, c’est de questions relatives au crime ; cela n’a rien à voir avec la vie du peuple. » Cette phrase, au premier abord, ne paraît pas très plausible, mais à y bien réfléchir tout l’esprit du patriotisme s’y résume. Parmi nous autres, être humains, si l’on met à part des seigneurs de la guerre et des politiciens sans scrupules, il n’est personne qui ne déteste et ne maudisse la guerre. Mais quand nous nous penchons sur l’origine de la guerre, nous trouvons l’« amour du pays ». Si les hommes s’aimaient entre eux et travaillaient ensemble dans la joie pourquoi y aurait-il des guerres ? Depuis que l’« ère des désirs bestiaux » (shouyu shidai) a engendré l’État, on a vu apparaître ce qu’on appelle le patriotisme. Ses causes, sa fonction, ne ressortissent qu’à la fausseté, à l’égoïsme, à la recherche de l’intérêt personnel. Le gouvernement d’un pays cherche à agrandir son territoire et pour satisfaire ses désirs bestiaux il n’hésite pas à sacrifier la vie de son peuple, il demande à celui-ci d’aller envahir pour lui un autre pays. En cas de victoire, ce ne sont que les seigneurs de la guerre et les politiciens qui en bénéficient ; en cas de défaite, c’est la richesse des gens du peuple qui s’en va avec ces millions de dépenses militaires. Au bout du compte, en quoi cela profite-t-il au gens du peuple ? Pauvres gens ! Savent-ils que ce prétendu patriotisme est une arme qui tue leurs parents et leurs frères chéris ? Un autre fait peut attester que le patriotisme est un monstre assassin. C’est que, à la fin du XIXe siècle, le gouvernement allemand a encouragé le zèle patriotique du peuple et, en même temps, a organisé un système de conscription : tous les hommes en âge de porter les armes étaient assujettis au service militaire ; même les intellectuels ou les enseignants devaient se livrer à ces tâches assassines et obéir aux ordres des seigneurs de la guerre et des politiciens en allant assassiner d’autres hommes ; et quand des ouvriers se mettaient en grève ils faisaient partis des assassinés, parfois même on assassinait leurs propres parents, leurs propres frères [1]. Ah ! si ce n’est pas de la barbarie, de la cruauté, alors c’est qu’il n’y a jamais eu au monde de barbarie et de cruauté.


III.– Je viens de réfuter le patriotisme, dont le développement ne saurait en aucun cas procurer le bonheur aux Chinois, mais bien plutôt aggraver leurs souffrances. Pour accéder au bonheur, il ne s’offre qu’une seule voie aux Chinois, celle qui suppose que soient éradiqués préalablement un certain nombre de systèmes. Lesquels ?

1) L’État. L’État est un organe autoritaire, il est le garant de la loi, il se contente de nous massacrer, de nous voler notre nourriture, nos vêtements et nos maisons, il peut aussi nous humilier, il prête main-forte aux capitalistes pour massacrer les pauvres. Nous les humains naissons libres, or il promulgue de nombreuses lois pour entraver notre liberté : nous sommes épris de paix, et il nous envoie faire la guerre ; nous devrions nous entraider avec nos frères des autres pays, et lui nous apprend à nous considérer comme des rivaux. Chacun de ses actes est contraire à la volonté de la majorité de l’humanité que nous constituons, jamais il ne fait rien qui serve nos intérêts. En outre, sa tare principale, c’est de servir de base au patriotisme. Si nous souhaitons accéder au bonheur, le premier pas qu’il nous faut faire, c’est de le renverser.

2) La propriété privée. La propriété privée est le résultat de la spoliation. Les biens, à l’origine, étaient la propriété commune de l’humanité, quand un ou deux hommes forts, usant de leur force et de leur savoir, ont accaparé pour eux les biens de tous – de sorte que les gens ordinaires plus faibles qu’eux se sont retrouvés sur le pavé –, et ont utilisé leur argent pour acheter la force de travail des autres afin que ceux-ci produisent pour eux. Les biens produits, les travailleurs ne peuvent y accéder un tant soit peu tandis qu’eux en jouissent pleinement. Au nombre des injustices qui existent dans le monde, celle-ci est la première. En outre, dès qu’il y a propriété privée, les gens ordinaires essaient de s’en emparer et souvent il y a des affaires de tromperie ou de brigandage, et c’en est fini de la moralité publique. Nous observons encore que les raisons pour lesquelles l’État a pu se maintenir depuis si longtemps sont en rapport avec l’existence de la propriété privée : si nous pouvons abolir le système de la propriété privée, cet État, alors, sera facile à abattre.

3) La religion. La religion est une chose qui entrave la pensée des foules et limite leur évolution. Nous voulons rechercher la vérité, or elle nous enseigne la superstition ; nous voulons aller vers le progrès, or elle nous demande d’être des conservateurs. Les chrétiens ne cessent de répéter : « Dieu est tout-puissant, Dieu est vérité, droiture, bienveillance, beauté, puissance et vie ; l’humanité est fausseté, injustice, péché, laideur, impuissance et mort. L’humanité, seule, est incapable d’atteindre la justice, la vérité, la vie éternelle, qui lui sont suggérées par une puissance surhumaine. Dieu a créé le monde, tous ces monarques et autres mandarins ont été mis en place par Dieu, ils sont ses représentants, et c’est pourquoi le peuple doit être l’esclave des mandarins de notre Seigneur. » (C’est ce que veut exprimer le souverain anglais Charles Ier quand il parle de « pouvoir de droit divin ».) Voilà quelle est la quintessence du christianisme [2]. La religion chrétienne est une religion des plus puissantes. S’il en est ainsi avec elle, on peut imaginer le reste. Bakounine a dit justement : « Si Dieu existait réellement, il faudrait le faire disparaître [3]. » Eh, bien, essayons !


IV.– Ces différentes choses qui viennent d’être citées, nous en sommes les adversaires, et le premier pas à faire sur la voie du bonheur consiste à les renverser. Après que ces choses auront été éliminées, il y aura une nouvelle répartition des biens, une libre organisation, de l’entraide. Ce sera : de chacun selon ses moyens à chacun selon ses besoins ; chacun aspire à l’intérêt de la collectivité ; la collectivité aspire à la tranquillité des individus. N’est-ce pas le bonheur que cela ? Mais nous devons d’abord payer le prix pour atteindre le bonheur. Ce prix, quel est-il ? C’est une ardeur incommensurable. Bakounine a dit : « Depuis que l’homme est venu au monde, il n’y a pas d’entreprise plus joyeuse et plus heureuse que la révolution ! Pensez-y. Plutôt que de vivre recroquevillés sous la tyrannie et de se maintenir en vie en végétant, ne vaut-il pas mieux mettre en jeu franchement sa liberté et son sang et mourir en menant une lutte sans merci contre le roi des démons ? » Que voilà d’heureuses paroles ! Quel héros ! Je souhaite que nos amis et nous-mêmes mobilisions toute notre ardeur pour accomplir cette entreprise révolutionnaire qui est la plus joyeuse et la plus heureuse pour nous engager, tous ensemble, sur la voie du bonheur !

FEIGAN [Ba Jin]

[« Aiguozhuyi yu zhongguoren dao xingfu de lu »,
Jingqun [Les Masses en alerte], Chengdu, n° 1, 1er septembre 1921 ;
traduit d’après la version des Ba Jin Quanji,
vol. 18, 1993, pp. 14-17.]


[1Cette dernière phrase s’inspire très directement du texte de Tolstoï qui a pour titre Le Patriotisme et le Gouvernement (version française préfacée par Paul Birukoff, Genève, Librairie Henry Kündig, 1900, pp. 15-16).

[2Le texte original, que Ba Jin s’approprie sans le citer, dit : « Dieu étant tout, le monde réel et l’homme ne sont rien. Dieu étant la vérité, la justice, le bien, le beau, la puissance et la vie, l’homme est le mensonge, l’iniquité, le mal, la laideur, l’impuissance et la mort. Dieu étant le maître, l’homme est l’esclave. Incapable de trouver par lui-même la justice, la vérité et la vie éternelle, il ne peut y arriver qu’au moyen d’une révélation divine. Mais qui dit révélation, dit révélateurs, messies, prophètes, prêtres et législateurs inspirés par Dieu même […]. Si Dieu est, l’homme est esclave » (Bakounine, L’Empire knouto-germanique et la révolution sociale en France, 1870-1871, textes établis et annotés par Arthur Lehning, in : Œuvres complètes de Bakounine, Paris, Champ libre, vol. VIII, 1982, pp. 98-99). Sur Ba Jin et la religion, voir Angel Pino & Isabelle Rabut, « Pa Kin et le christianisme », in : Muriel Détrie (sous la direction de), Orient-Occident, la rencontre des religions dans la littérature moderne, Paris, You Feng, 2007, pp. 219-247.

[3« Amoureux et jaloux de la liberté humaine, et la considérant comme la condition absolue de tout ce que nous adorons et respectons dans l’humanité, je retourne la phrase de Voltaire, et je dis que, si Dieu existait réellement, il faudrait le faire disparaître » (Bakounine, ibid. , p. 101).