La Chine souterraine

À contretemps, n° 45, mars 2013
dimanche 13 juillet 2014
par  F.G.
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Voici une œuvre de Ba Jin inconnue des bajinologues, et qui n’est répertoriée nulle part. Il s’agit d’un rapport établi, semble-t-il, à l’intention de la revue qui le publia, la revue hollandaise De Wapens neder (À bas les armes), l’organe de l’Association internationale antimilitariste (IAMV) [1]. Il a paru dans sa livraison de décembre 1927, sous un titre – « Het ondergrondsche China » [2] – qui était emprunté à Stepniak, un auteur que Ba Jin cite nommément ici et dont il s’apprêtait à publier, quelques mois plus tard, la version chinoise de « La Russie souterraine ». Le texte, dont on ignore en quelle langue il fut écrit, probablement l’anglais, fut donc donné en néerlandais, avant d’être traduit en espéranto et repris dans la revue La Libero laboristo (L’Ouvrier libre) : « La subtera Ĉinio » (n° 3, mars 1928, p. 22) [3]. Ba Jin – qui ne s’était pas encore inventé ce pseudonyme et qui séjournait alors en France – y est présenté de la façon suivante : « Li Pei Kan, de Paris, 22 ans, étudiant en économie, anarchiste, éditeur de la revue anarchiste chinoise L’Égalité de San Francisco, collaborateur de plusieurs revues anarchistes chinoises. » Un portrait de lui dessiné par une main anonyme, de même que sa signature autographe en caractères latins, Li Pei Kan, sont reproduits sur la même page.– Angel Pino


Au cours du dernier quart du XIXe siècle, la Russie, avec ses vastes territoires et ses nombreux paysans pauvres, fut pour le monde une énigme dont la solution, à savoir la Révolution d’Octobre et la fondation du régime bolchevique, fit entrer celui-ci dans une nouvelle ère. Aujourd’hui, au XXe siècle, c’est la vieille Chine mystérieuse, elle aussi avec ses vastes territoires et ses nombreux paysans pauvres, qui est pour le monde une énigme, et sa solution passera par une grande révolution mondiale.

La grande guerre mondiale de 1914-1918 est terminée, mais les blessures qui ont frappé le monde n’ont jamais guéri. La population européenne n’a pas oublié ces tristes années, or les dirigeants des États européens préparent un second bain de sang.

La Chine sera le foyer de cette seconde guerre. Sun Yat-sen, le défunt leader des nationalistes (Guomindang), a dit : « Si la question chinoise n’est pas réglée pacifiquement, une seconde guerre mondiale, plus grande et plus terrible que la première, se produira. [4] » C’est en partie vrai. À mon avis il n’y aura jamais de paix tant qu’un pays qui compte 400 millions d’habitants sera opprimé et exploité.

Les gouvernants européens proclament de plus en plus fort que les Chinois sont des sauvages, qui chercheront à se découper en morceaux le jour où les puissances européennes cesseront leur intervention. En Europe, on s’imagine que la Chine est un pays de cannibales, où l’on se fait la guerre sans arrêt les uns contre les autres.

La plupart des Blancs croient encore au « péril jaune ». Mais c’est un gros mensonge. En réalité, les Chinois sont les êtres les plus pacifiques qui soient. Ils sont tellement pacifiques qu’ils ont supporté pendant des milliers d’années des dirigeants nationaux et étrangers sans s’opposer à eux. Ils ont été les esclaves des uns puis des autres et leur sort n’a pas été meilleur que celui des serfs russes les plus misérables sous le tsarisme. Leurs pères ont été détruits par un labeur très dur, et les fils ont été esclaves à leur tour. Seul un petit groupe de millionnaires ont été assez riches pour faire partie des exploiteurs, les autres sont restés des esclaves qu’on exploite.

La poésie chinoise ancienne atteste le pacifisme des Chinois. Dans le Livre des Odes  [5], un recueil de chansons populaires qui date de plusieurs siècles avant Jésus-Christ, on trouve les traces de la misère et de la souffrance, en rapport avec les nombreuses guerres. Voici une vieille chanson militaire chinoise :

« Les outardes font retentir leurs ailes et se rassemblent sur un massif de jujubiers. Il n’est pas permis de négliger les affaires de l’empereur, je ne puis semer le millet ; que mangeront mes parents ? Ô ciel azuré, ciel si éloigné de nous, quand ce service finira t il ? [6] »

Et ces serviteurs pacifiques eux-mêmes ont parfois crié contre les inégalités et l’injustice sociale :

« Sous l’immensité des cieux, il n’est pas un endroit qui n’appartienne à l’empereur. Entre les rivages des quatre mers, il n’est personne qui ne soit sujet de l’empereur. Les ministres d’État ne sont pas justes ; ils m’obligent à faire seul tout le service, comme si j’avais seul la sagesse nécessaire.

Parmi les citoyens, les uns sont en repos et à leur aise ; les autres se dépensent entièrement au service de l’État. Les uns se reposent étendus sur leurs lits ; les autres sont toujours en voyage. [7]  »

De nombreux poèmes décrivent les méfaits terribles de la conscription il y a 1 200 ans, sous la dynastie Tang.

Laozi, le plus grand des philosophes de la Chine ancienne, a déclaré, environ 550 ans avant Jésus Christ : « Les armes les plus excellentes sont des instruments de malheur. Tous les hommes les détestent… [8] »

Le peuple chinois a vécu dans ces conditions misérables pendant des milliers d’années. Il s’est opposé parfois à ses gouvernants cruels, les empereurs, mais à peine le trône de l’ancien empereur était-il détruit, qu’un nouveau était érigé par les suivants. Et le peuple n’y avait rien gagné.

L’histoire de l’exploitation par l’impérialisme européen a commencé avec la guerre de l’Opium de 1840. À compter de là, la Chine a subi de nombreuses défaites, de sorte que cette vieille terre a perdu peu à peu son indépendance. Alors les Chinois sont devenus doublement esclaves. Aux exploiteurs indigènes se sont ajoutés les exploiteurs européens, lesquels étaient encore pires que les premiers.

Puis est arrivée la Révolution de 1911, mais elle a été noyée dans le sang de ces jeunes gens nombreux et enthousiastes qui avaient tout sacrifié pour la libération du peuple. Le peuple chinois n’a pas été allégé du fardeau lourd et pesant qu’il portait sur ses épaules.

Mais en termes de signification sociale, cette révolution ne peut être qualifiée d’échec. Elle a ouvert les yeux à des milliers de jeunes gens et leur a fait découvrir le monde occidental. La révolution est arrivée en Chine sous l’influence du mouvement ouvrier européen, russe en particulier. Pas plus que ses frères russes, la jeunesse chinoise ne saurait être heureuse dans un pays où les gens meurent de faim, où les paysans se voient enlever leur dernier grain de céréale par le gouvernement et les propriétaires fonciers, et parfois aussi par les soldats ou des bandits.

Pour l’instant, les différents généraux bataillent entre eux, il y a continuellement des guerres dans les différentes régions de la Chine, qui détruisent les terres et les habitations des paysans et les privent de subsistance. Et ceux-ci n’ont d’autre choix que de laisser leurs familles mourir de faim ou bien se faire soldats pour quelques dollars par mois, même si généralement ils ne sont même pas payés.

Les jeunes, qui ont vu tout cela de leurs propres yeux, sont devenus révolutionnaires et ont combattu avec ferveur contre les généraux indigènes et contre les impérialistes étrangers. À cela s’est ajouté un long et amer conflit familial. Jusqu’alors, le père, en tant que chef de famille, exerçait légalement une autorité absolue sur ses enfants. C’est lui qui décidait qui ils épouseraient et quelles écoles ils fréquenteraient. Pour échapper à ce despotisme paternel, nombreux sont ceux – et j’en suis un – qui se sont engagés dans le mouvement révolutionnaire.

La révolution russe de 1917 puis le grand mouvement des étudiants de Pékin du 4 Mai 1919 ont créé une situation révolutionnaire dans laquelle les jeunes se sont jetés avec beaucoup d’enthousiasme. Une nouvelle génération s’est levée, dans laquelle il y avait des gens âgés de 20 à 30 ans. C’étaient des étudiants, dont certains avaient déjà obtenu leur diplôme. Ce n’étaient pas des hommes (ou des femmes) de la théorie, mais de l’action. Ils appartenaient à divers partis politiques : le Guomindang, les socialistes, les communistes ou les anarchistes. La plupart d’entre eux connaissaient à peine la différence entre toutes ces directions, mais ils avaient un but commun : lutter contre le gouvernement réactionnaire et le militarisme et l’impérialisme étranger.

Certains de ces partis se sont unis à cet effet sous la même bannière, mais la plupart des anarchistes ont préféré rester indépendants.

Le Guomindang a pris de l’importance par la suite et a acquis une grande puissance. Il dispose de puissantes armées d’étudiants, qui sont craintes par les généraux réactionnaires, et s’est emparé de Canton.

Avec le mouvement étudiant, le mouvement ouvrier a connu lui aussi un développement rapide. Beaucoup d’étudiants enthousiastes sont allés parmi les ouvriers, vivre avec eux, leur enseigner les idées révolutionnaires et les organiser. À Shanghai 46 000 travailleurs sont employés dans les usines chinoises, dont 57 % de femmes, et 86 000 travailleurs sont employés dans les usines étrangères, dont 70 % sont des femmes. Dans presque toutes les usines, il y a une organisation ouvrière ; ensemble, elle forme l’Union générale des travailleurs qui joue un grand rôle dans chaque conflit révolutionnaire. Sa meilleure arme contre les gouvernants du pays et les exploiteurs étrangers est la grève générale.

La lutte révolutionnaire exige de nombreux sacrifices, mais la jeunesse chinoise y consent avec le sourire.

Il y a eu le massacre de la rue de Nankin, le 30 mai 1925 ; le massacre de Pékin, le 18 mars 1926 ; le massacre de Shamen, en 1925 ; le massacre de Wanxian, en 1925 ; le bombardement de Nankin [9] ; l’exécution de vingt membres du Guomindang (parmi lesquels le célèbre dirigeant communiste Li Dazhao [10]).

Sans avoir de sentiments anti-étrangers, je dois dire que le sang des jeunes Chinois retombera sur la tête des impérialistes anglais.

On retrouve leur main dans tous ces massacres cruels de travailleurs et d’étudiants désarmés. Je ne peux pas nier qu’il y ait eu des guerres en Chine, mais on doit savoir que derrière toutes ces guerres il y a l’argent des impérialistes étrangers, en particulier celui des Anglais. Les impérialistes étrangers ont un but commun : maintenir la Chine dans un état de guerre permanent, faire obstacle à la révolution et protéger leurs privilèges extraordinaires.

Si le peuple chinois avait des sentiments anti-étrangers, ce serait à cause de l’hypocrisie des missionnaires étrangers. Ce n’est pas le peuple chinois qui déteste les missionnaires, mais les missionnaires qui détestent le peuple chinois.

La Chine est à présent inondée de soldats étrangers qui protègent les missionnaires. Cela signe l’alliance de la canonnière avec le christianisme.

L’armée révolutionnaire du Guomindang a subi au cours de sa marche sur Pékin [11] un coup dur, à savoir la scission à l’intérieur du Guomindang et la trahison des chefs militaires. Les dirigeants du Guomindang veulent fonder leur dictature et les dirigeants communistes veulent fonder leur dictature.

Partout la jeunesse révolutionnaire et les travailleurs tombent sous les balles ou sont tués d’une autre façon. Les impérialistes et les généraux réactionnaires se félicitent d’être toujours en vie.

Mais à mon avis c’est sans importance. La Chine doit être libérée et seul l’enthousiasme de la jeunesse et de la population sera en mesure de la libérer. La Révolution doit vaincre et elle ne vaincra pas par la force militaire mais par le peuple. Si par le passé le peuple n’était rien, dans un avenir proche il sera tout. Une nation ne peut pas continuellement vivre dans des conditions générales aussi mauvaises et dans un état de guerre permanente. La Révolution viendra bientôt, parce que le flot révolutionnaire est encore très puissant parmi les jeunes et parmi le peuple. Et je suis convaincu que la révolution à venir ne sera pas nationale, mais qu’elle sera une révolution sociale.

Mais quand viendra-t-elle ?

J’écris ces lignes le cœur serré et les larmes aux yeux. Je me demande parfois : se peut-il qu’un pays ayant une population aussi nombreuse soit condamné à rester éternellement le double esclave des exploiteurs nationaux et étrangers ? Se peut-il que le sang de la jeunesse chinoise ait été versé pour rien ? Se peut-il que le malheureux peuple chinois soit condamné à vivre dans la pauvreté et à mourir de faim ?

Il manque la plume inspirée d’un Stepniak, qui a produit ces merveilleux livres sur le mouvement nihiliste russe, pour décrire la Chine souterraine. Mais l’Occidental qui a lu les livres de Stepniak versera une larme sur la jeunesse révolutionnaire de la Chine souterraine. Et s’il veut tendre les mains pour apporter son aide, je l’exhorte à lutter contre le militarisme et l’impérialisme de son propre pays. Ce faisant, il aidera aussi au plus haut point la Chine.

Nous attendons…

LI PEI KAN [Ba Jin]

[Texte traduit d’après la version néerlandaise et annoté par Angel Pino.]



[1Li Pei Kan [Ba Jin], « Het ondergrondsche China », De Wapens neder, Kerstnummer, December 1927, p. 4.

[2L’Internationale Anti-Militaristische Vereeniging (IAMV) avait été fondée par Ferdinand Domela Nieuwenhuis (1846-1919) en 1904, à l’issue d’un congrès international qui s’était tenu à Amsterdam. La revue était publiée par la section néerlandaise, la plus active de l’organisation. Elle parut jusqu’en 1940.

[3La Libero laboristo, qui parut de façon irrégulière de 1925 à 1931, était publiée par la Tutmonda Ligo de Esperantista Senstatano (Fédération mondiale des espérantistes anarchistes), laquelle fut créée en 1924 à Berlin.

[4La citation exacte est : « Tant que la question chinoise n’est pas réglée pacifiquement, une guerre mondiale plus grande et plus terrible que celle qui vient de finir sera inévitable. » Elle est tirée de la préface à son livre The International Development of China, New York et Londres, G.P. Putnam’s Sons, 1922, p. v.

[5Le Shi jing (Livre des Odes ou Classique des Vers) est une anthologie de textes qui furent composés entre le XIe et le Ve siècle av. J.-C.

[6Nous reprenons ici la traduction de Séraphin Couvreur bien qu’elle s’écarte du texte reproduit par Ba Jin : Cheu king, Taipei, Kuangchi Press, 1967 (1re éd. 1896), p. 128.

[7Ibid., p. 269.

[8Nous reprenons ici la traduction de Stanislas Julien bien qu’elle s’écarte aussi du texte reproduit par Ba Jin : Le Livre de la voie et de la vertu, Paris, Imprimerie royale, 1842, p. 117.

[9Le massacre de la rue de Nankin du 30 mai 1925 fait référence à une tragédie survenue à Shanghai : ce jour-là, les agents de la police anglaise de la Concession internationale ouvrirent le feu sur des manifestants chinois qui protestaient contre le meurtre d’un ouvrier chinois tombé quelques jours plus tôt sous les balles d’un garde japonais. Il s’ensuivit une grève générale qui dura trois mois. Le 23 juin 1925, à Canton, une manifestation en solidarité avec le mouvement en question fut réprimée dans le sang par la police des concessions française et anglaise de la ville, épisode passé à la postérité sous le nom de massacre de Shamian (Shameen). Le massacre du 18 mars 1926 se produisit à Pékin lors d’une manifestation étudiante dénonçant l’arrogance des impérialistes étrangers, et il fut l’œuvre de la police militaire des seigneurs de la guerre. Le massacre de Wanxian, qui ne date pas de 1925 mais de septembre 1926, renvoie à un affrontement qui mit aux prises sur le Yang-tsé troupes chinoises et troupes britanniques. Enfin, le bombardement de Nankin, qui eut lieu un peu plus tard, en mars 1927, concerne le pilonnage de cette ville par des navires de guerre américains et anglais lorsqu’elle tomba aux mains de l’Armée révolutionnaire nationale.

[10Li Dazhao (1888-1927), communiste chinois, et en même temps membre du Guomindang, qui fut exécuté en avril 1927, sur ordre du seigneur de la guerre Zhang Zuolin, avec dix-neuf de ses camarades.

[11Allusion à la campagne militaire, connue sous le nom d’« Expédition du nord » (Beifa), qui débuta en juillet 1926 et ne s’acheva qu’en octobre 1928.