Le Tonnerre (Ba Jin, 1933)

À contretemps, n° 45, mars 2013
dimanche 13 juillet 2014
par  F.G.
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– 1 –

Une rue silencieuse et bordée de vieilles maisons inhabitées, avec des arbres. La chaussée est étroite, et l’herbe pousse entre les pavés.
Pas de lumière, toutes les portes sont closes. Minuit va sonner et l’obscurité est impénétrable. Il n’y a pas âme qui vive et n’était le bruissement des feuilles des arbres agitées par le vent, on n’entendrait rien. Tout semble endormi.
Soudain, dans le noir, un bruit sourd. Une porte s’ouvre, et de la lumière s’échappe d’une maison. Un homme sort de l’ombre, suivi d’un deuxième, puis d’un autre, puis d’un troisième encore…
– Min, tu as bien pris le projet ? chuchote quelqu’un depuis la maison.
Celui qu’on vient d’interpeller est en train de franchir le seuil de la porte :
– Oui, répond-t-il en se retournant.
Et il s’éloigne à grandes enjambées. La torche qu’il tient dans sa main droite éclaire à peine, assez toutefois pour laisser voir son visage. Il doit avoir une vingtaine d’années, et ses yeux brillent.
La porte se referme. Une bonne dizaine de personnes sont maintenant dans la rue déserte. Leurs pas pesants et réguliers frappent le pavé et retentissent dans la nuit, sans éveiller d’écho.
Des rafales de vent ravivent la flamme de la torche, et de loin en loin des étincelles tombent sur le sol. La rue sombre tremble à la lueur de cette faible lumière. Les jeunes gens avancent au milieu de la chaussée, d’un pas toujours aussi pesant. Ils tournent à l’angle de la rue, sans échanger un mot. On n’entend rien d’autre que le bruissement des feuilles secouées par le vent. Les jeunes gens marchent par groupes de deux ou trois, légèrement distants les uns des autres. Ils s’engagent ensuite dans une rue assez large, et enfin se dispersent.
Le groupe qui ferme la marche se compose de trois personnes : Min, un garçon grand et décharné, et une jeune fille de taille moyenne.
Min jette par terre la torche presque totalement consumée et l’écrase du pied pour l’éteindre. Il continue à garder le silence.
– Pourquoi ne dis-tu rien, Min ? s’impatiente cette dernière.
Elle pousse un soupir, comme si la lumière des réverbères plantés des deux côtés de la rue la rassurait quelque peu.
– Quand on n’a rien à dire, à quoi bon parler ? réplique assez grossièrement le garçon décharné. Tout le monde n’a pas la langue aussi bien pendue que toi !
Il doit avoir un peu plus de vingt ans, le même âge que la jeune fille.
– Ce n’est pas à toi que je me m’adressais, De, réplique la jeune fille d’un air furibond. Ne mets pas ton grain de sel.
Elle se tourne vers Min, qui la regarde en souriant :
– De est toujours aussi mal élevé, déclare celui-ci. Il faudrait qu’il change.
– Si j’osais, ajoute la jeune fille en éclatant de rire, je comparerais bien De au tonnerre : ça démarre fort, et puis plus rien au bout d’un moment.
– Méfie-toi, Hui ! Un jour, le tonnerre pourrait s’abattre sur ta tête.
De a prononcé ces mots sur un ton sérieux et un peu fâché. Ses amis, qui savent qu’il prend la mouche facilement, aiment bien le taquiner.
– Vu la force de tes coups de tonnerre, je n’ai rien à craindre, répond Hui d’un ton satisfait, et toujours sur le mode de la moquerie. Tout ce que tu sais faire, c’est d’accuser les femmes de ne pas être révolutionnaires.
De se tait. Rentrant sa colère, il avance d’un pas lourd sur les pavés. Il lève la tête vers le ciel. Le ciel est noir, pas une étoile ne brille. On croirait une mer sans vagues, calme et silencieuse, pas le moindre signe annonçant l’orage. Son cœur bat à tout rompre. Min intervient pour calmer le jeu :
– Hui, arrête de discuter avec De. Dès que vous êtes ensemble, vous vous disputez. Laissons-le tranquille, il a du travail qui l’attend à la maison. Nous devons voir ensemble les modifications du projet.
– Le projet, tu n’as que le projet à la bouche, Min ! Tu es comme De. Lui et toi, vous vous imaginez qu’il n’y a rien d’autre au monde que le projet. On ne dirait pas que vous êtes jeunes.
Hui s’est emportée, son visage s’est empourpré d’un seul coup, ce dont aucun des garçons, tout à leurs pensées, ne s’est rendu compte.
– Vous, les femmes, vous êtes formidables, réplique Min. Tout à l’heure, est-ce que tu ne discutais pas du projet avec enthousiasme ?
Puis, changeant de sujet, il ajoute :
– Bon, nous allons te raccompagner chez toi.
Ils viennent à l’instant d’arriver devant son domicile à lui.
– Je n’avais pas l’intention de rentrer chez moi. Il est trop tard, j’ai peur qu’on ne m’ouvre pas la porte, dit Hui d’une voix fébrile, en se tournant brusquement vers Min.
Elle a peur de rentrer chez elle toute seule.
– Dans ce cas, ne rentre pas chez toi… répond Min avec hésitation, visiblement mal à l’aise. Nous n’aurons qu’à nous serrer tous les trois.
Hui ne fait aucun commentaire. Min frappe à la porte, mais personne ne répond. Il doit frapper encore plusieurs coups. Ils sont là tous les trois à attendre sur l’escalier de pierre, silencieux, perdus dans leurs pensées.
La porte s’ouvre enfin et un visage apparaît, éclairé par une lampe à pétrole :
– C’est vous ? dit la voix ensommeillée d’un jeune homme.
Min entre le premier, suivi par Hui. C’est au tour de De, mais celui-ci, d’un ton qui ne souffre pas la réplique, annonce :
– Je vais dormir à l’école.
Et il tourne les talons, prêt à partir. Min le regarde, l’air surpris, il cherche à le retenir :
– Si tu rentres là-bas à cette heure-ci, il n’est pas sûr non plus que quelqu’un t’ouvre. Et puis nous avons encore du pain sur la planche, tu ne peux pas t’en aller !
– Je passerai demain de bonne heure.
La mine de De s’est rembrunie. Sans plus rien ajouter, il s’en va à grandes enjambées. Il se sauve, comme s’il redoutait qu’on ne le rattrape et qu’on le retienne. Min, debout à la porte, le voit disparaître dans l’obscurité. On n’entend plus maintenant que le bruit de ses pas.
Min ferme la porte, il se sent mal à l’aise. Quand il se retourne, il découvre sur le visage de Hui, éclairé par la lueur de la lampe que tient le jeune homme, une expression étrange.
Ils entrent dans la chambre. Le jeune homme leur pose quelques questions, puis il part se recoucher en leur laissant la lampe.
Min et Hui s’assoient. Ils ne sont pas fatigués, mais ils sont nerveux. Aucun des deux n’a sommeil. Leurs pensées sont accaparées par quelque chose.
– De a un comportement curieux. Nous étions convenus de boucler le projet cette nuit, et le voilà qui s’en va coucher à l’école.
On dirait que Min se plaint, et en même temps qu’il se parle à lui-même.
– C’est peut-être parce que je suis restée ici, suggère Hui. Elle essaie de paraître plus calme que Min, mais elle est tout aussi nerveuse que lui.
– Peut-être… répond Min, dubitatif. Et il s’abîme dans ses pensées.
– Ce soir, il a fait exprès de partir. Comme ça, désormais, il va bien pouvoir se moquer de nous.
Elle a insisté sur le « nous ».
Min ne répond pas, il regarde distraitement la faible lumière de la lampe. Puis, passé un moment, il se lève subitement et marche jusqu’à la table. Il se gratte le crâne :
– Hui, mettons le projet au point tout de suite, inutile d’attendre De. Nous n’aurons qu’à lui montrer demain ce que nous avons fait.
Il sort une liasse de feuillets de sa chemise et la pose sur la table.
Hui fronce légèrement ses fins sourcils. Elle observe Min, qui s’assoit en silence, étale les feuillets devant lui et commence à les lire à voix basse. Il est assis en face d’elle, le nez plongé dans ses papiers, comme s’il avait peur de la regarder. Elle n’est pas dupe de la manœuvre. Elle se tait mais laisse échapper un rire froid.
Le silence est total. Min lève les yeux vers Hui, puis les baisse derechef sans rien dire. Il concentre son attention sur sa lecture, mais sa voix tremble légèrement.
Le silence ajoute encore à l’agacement de Hui :
– Min, finit-elle par lancer avec impatience.
Min paraît n’avoir rien entendu. Elle l’appelle à nouveau.
Min interrompt son travail et lève les yeux vers elle. Sa vue se trouble. Il sait qu’elle va certainement lui annoncer quelque chose de pas banal.
– Range ton projet. Pourquoi donc faut-il que tu te mortifies de la sorte par une nuit de printemps comme celle-ci ?
Elle a parlé sur le ton de l’exaspération. Son visage est rouge et ses yeux étincellent.
– Mais c’est un projet très important ! Et nous devons le présenter à la réunion de demain soir !
Apparemment, Min a compris qu’elle le provoquait. Et connaissant ses propres faiblesses, il s’est empressé d’invoquer la première raison venue pour se protéger.
– Le projet, c’est pour demain soir ! Tu ne crois pas que d’ici demain soir il peut se passer beaucoup de choses ? Si ça se trouve, demain matin nous ne serons plus de ce monde. Pourquoi ne pourrait-on pas penser à quelque chose d’autre cette nuit, à quelque chose de plus personnel ?… Min…
Elle a parlé avec flamme et éloquence. Sa voix avait cette force irrésistible qu’a la voix d’une femme quand elle est sous l’emprise de la passion, une force redoutable. À la fin, sa voix s’est faite plus douce. Hui avance la main, elle s’empare des feuillets et les serre contre sa poitrine.
– Hui, ne plaisante pas, c’est sérieux. Rends-moi le projet ! dit Min en se levant, embarrassé. Je comprends ce que tu veux dire, mais ça n’est pas possible. Nous n’avons pas le droit de penser à des choses personnelles.
– Il faut pourtant que tu saches que nous, les femmes, nous ne vivons pas uniquement de projets. Vous autres, vous pouvez vous plongez dedans à longueur de journée, mais pas nous. Pas nous, nous, nous exigeons d’autres choses.
Hui a parlé avec insistance et énergie.
– Mais Sofia [1]…, articule laborieusement Min, avant que Hui ne finisse la phrase à sa place :
– Sofia, dans votre idéal il n’y a rien d’autre que Sofia ? Et Sofia, elle, n’avait-elle pas son Jeliabov [2] ? Quelle est la femme qui n’a pas besoin de l’amour d’un homme ?
Hui est très fine, elle a compris à l’expression de son visage, que ses paroles avaient ébranlé Min et comme pour consolider sa victoire elle maintient la pression sur son adversaire.
– Pas étonnant que De dise aussi souvent du mal des femmes, lance celui-ci en souriant, pour dissimuler sa nervosité. Partout, ce ne sont que pleurs et lamentations, et vous autres, vous pensez encore à l’amour ! Il n’y a que les femmes pour réagir comme ça.
Il a parlé sans vraiment croire à ce qu’il disait.
– Voilà que tu parles encore comme De. Après tout, c’est naturel. La vie n’est pas faite seulement pour donner, il faut aussi en profiter. Puisque nous autres les femmes en avons l’instinct, nous en avons aussi naturellement le droit. Pourquoi devrions-nous nous sacrifier ? On prétend qu’un révolutionnaire doit être un arbre sec, quelle mentalité de rat de bibliothèque !
Tandis qu’elle parle, un sourire illumine son visage rougi par la nervosité.
Min, abasourdi, la fixe pendant un long moment. L’expression de son visage change rapidement, tandis que les pensées se bousculent dans sa tête. Il finit par prendre une décision :
– Tu as peut-être raison, je n’ai pas envie d’argumenter, dit-il, énervé. Et inutile de me rendre le projet pour l’instant, je vais monter me coucher en haut, avec Ming. Dors bien, nous reparlerons de tout ça demain.
Et sans plus oser regarder vers elle, il quitte la pièce précipitamment.
Hui ne cherche pas à le retenir, elle ne se lève même pas. Elle se contente de dire, avec un sourire froid :
– Je savais que tu n’en aurais pas le courage.
Il y a du dédain dans son expression.
Min a déjà franchi la porte quand les paroles de Hui lui parviennent aux oreilles. Il revient sur ses pas. Il a l’air sombre. Il ne voit que son visage rond au teint clair, à demi couvert par son abondante chevelure. Il demeure immobile un instant, puis, comme attiré par une force invisible, il avance et s’arrête devant elle, en lui tendant les mains.
Ils ne discutent plus. La frénésie les lie l’un à l’autre comme une ceinture. Elle s’enflamme, jusqu’à devenir un feu ardent qui consume tout alentour et illumine l’obscurité.
Le jour commence lentement à se lever.

– 2 –

Le lendemain après-midi, Min s’en va trouver De à l’école pour lui montrer la version révisée du projet.
– Alors, comment ça s’est passé hier soir ?
Tels sont les premiers mots de celui-ci dès qu’il aperçoit Min.
Min devient rouge, il ne sait que répondre. Au bout de quelques instants, il change de sujet. Mais De, qui ne s’est rendu compte de rien, poursuit :
– Pourquoi n’es-tu pas venu ce matin ? Je t’attends depuis un bon bout de temps.
Min invente une explication facile. L’image de Hui flotte encore devant ses yeux.
Puis, emboîtant le pas à De, il pénètre dans la petite chambre où celui-ci habite. Un lit en bois, une table branlante, une pile de vieux livres, voilà tout ce qu’il y a dedans.
– À quelle heure Hui est-elle repartie ? demande De, tandis qu’ils discutent du projet.
– À huit heures.
– Je ne te crois pas, répond De, soupçonneux.
– Pourquoi mentirais-je, réplique Min sur un ton sérieux.
Au bout d’un moment, De se détourne une nouvelle fois du projet :
– Min, prends garde à toi, Hui est terrible, lance-t-il, la mine sévère. Il ne faudrait pas qu’elle se moque de toi.
Min se force à répondre sur un ton grave :
– Il n’y a rien entre elle et moi, je ne comprends pas ce que tu insinues. Et puis d’abord, pourquoi nous as-tu faussé compagnie comme ça hier soir ?
L’image de Hui flotte toujours devant ses yeux.
– Tu n’aurais pas dû accepter qu’elle reste dormir chez toi cette nuit, sous aucun prétexte, dit De en souriant.
Ils se remettent à discuter du projet, ce qui ne leur prend guère de temps. Sur ce, Hui débarque. Elle est accompagnée d’une étudiante du nom de Ying.
– À propos Hui, à quelle heure es-tu rentrée chez toi ce matin ? lui demande De, tout en ramassant le projet sur la table.
– À dix heures, répond tout naturellement Hui sans réfléchir.
Min lui jette un coup d’œil inquiet. Il aurait voulu lui couper la parole, mais il n’a pas eu le temps. Son visage est cramoisi.
De baisse la tête en silence, il se lève et se dirige vers la porte, comme s’il n’avait pas entendu la réponse de Hui.
– Ce n’est pas nous qui te faisons partir ? lui demande Hui, en souriant. Son visage a pris soudain une expression pas naturelle.
– J’ai à faire, lâche-t-il brutalement, sans s’arrêter. Je ne suis pas comme vous, moi, je n’ai pas le temps de m’amuser.
– Mais Ying a quelque chose à te dire, elle est venue jusqu’ici rien que pour te voir.
Hui est sortie pour interpeller De, avec Ying sur ses pas. De s’arrête, et se tourne vers Ying :
– Qu’est-ce que tu veux ?
– J’ai fini de lire les livres que tu m’as prêtés, et je voulais t’en emprunter d’autres, dit Ying avec une modestie toute féminine, un sourire timide sur les lèvres.
– Je t’en ferai porter demain… Tu as tout bien compris ce qu’il y avait dedans ? demande-t-il en souriant.
– En gros, oui, mis à part quelques passages. Mais elle me les a expliqués, répond-t-elle en se tournant vers Hui.
– C’est bien, ajoute simplement De.
Il fait un signe de tête, tourne les talons et s’en va. Il entre rapidement dans une autre pièce.
Avant de quitter la chambre à son tour, Min donne une tape sur l’épaule de Hui et lui glisse à voix basse :
– Il faut que je te parle.
Ils abandonnent Ying.
Environ une heure plus tard, De, jugeant que le projet est au point, revient vers sa chambre. Il pousse la porte, entre et trouve Ying :
– Tu es encore là ? s’étonne-t-il. Tu es toute seule ? Où sont les autres ?
– Je t’attendais, répond Ying, d’un ton craintif. J’ai un problème.
De sombres nuées semblent s’être accumulées sur son visage ovale. Ses sourcils froncés se sont rejoints. Elle a maintenant un air plaintif, très différent de celui qu’elle avait un instant auparavant.
– De quoi s’agit-il ?
De se fait de nouveau aimable.
– Mon père ne veut plus que je continue mes études, il veut que je rentre à la maison pour me marier, dit-elle d’une voix déprimée, en se mettant debout. Autrement dit, tout est fini, ajoute-t-elle au bord des larmes.
Sur le coup, De ne trouve rien à répliquer. Mais il sent monter en lui une émotion étrange dont il serait incapable de dire s’il s’agit de compassion, de pitié ou bien d’autre chose. Il se sent mal à l’aise.
– Moi, je n’ai pas envie, mais alors pas du tout, de retourner à la maison. Je ne veux pas…
Elle s’apprête à répéter : « Je ne veux pas », mais la tristesse l’accable. Elle baisse la tête pour que De ne voie pas son visage, et elle se mord les lèvres avec force.
– Ne retourne pas chez toi, non n’y retourne pas ! dit De, contrarié, avec colère. Ces souffrances n’en finissent pas. Nous n’allons pas assez vite !
Il se met à arpenter la petite pièce de long en large, comme un prisonnier dans sa geôle.
– Hui m’a conseillé de résister, mais je n’en ai pas la force, et puis j’aime ma mère…
Yin continue de se plaindre. Sa voix est aussi ténue qu’un fil de la vierge. À cet instant, elle a l’air indécise.
Dans la cour, derrière la fenêtre, les enfants de l’école font un joyeux raffut. Leurs voix aiguës volent dans l’air printanier et s’engouffrent dans la pièce, ajoutant à la tristesse de Ying et de De.
De est livide et ses yeux sont injectés de sang. Il a l’impression que la pièce s’est s’écroulée sur lui, que son corps, écrasé sous le poids, est paralysé. Il s’agite frénétiquement :
– Non, décidément, ne retourne pas chez toi, crie-t-il en tapant du poing sur la table. Nous trouverons une solution !
Ying, surprise, lève la tête vers lui. Elle ne sait pas où il veut en venir. Au bout d’un moment, elle s’aventure timidement :
– Hui a proposé de m’héberger chez elle, et elle m’a conseillé de ne pas rester à l’école.
– C’est aussi une solution, poursuit De. De toute façon, ce qui est sûr, c’est que nous allons t’aider.
– Mais, ma mère…
Ying a prononcé ces mots avec tendresse.
– Ta mère ? Ne t’inquiète pas pour elle, elle n’en a plus pour longtemps à vivre. Et tu n’as aucune raison de te sacrifier pour elle, affirme De d’un ton résolu.
On croirait un juge condamnant à mort un accusé.
– Je ne peux pas penser comme ça, je suis probablement trop faible, s’excuse humblement Ying. Les vieilles habitudes doivent certainement être trop ancrées en moi… Je ne sais si vous seriez prêts à accepter parmi vous quelqu’un comme moi ? Je n’ai aucun talent particulier, mais j’aimerais tellement travailler avec vous !
Elle le fixe avec intensité, et son visage emprunt de tristesse commence peu à peu à s’illuminer.
– Alors il va falloir que tu deviennes forte. Évidemment qu’on te prendra avec nous, nous prenons tout le monde.
De est content maintenant, et un sourire apparaît sur son visage.
– Bon, il faut que tu te décides à déménager chez Hui. Ne t’occupe plus de tes problèmes familiaux. Nous allons te chercher un travail.
Il se lève, prêt à s’en aller. Il ne reste plus à Ying qu’à en faire autant.
– Sache-le, Ying, lâche De d’une voix dure, en remuant doucement sont grand corps, je suis toujours ravi quand je vois un jeune se rebeller contre sa famille, contre la société.
Un léger sourire de satisfaction se lit sur ses lèvres.
De entraîne Ying dehors, en tâchant de la réconforter. Min et Hui discutent sur la place située devant l’école, au pied d’un grand banyan. Hui est appuyée contre le tronc de l’arbre, ses cheveux noirs flottent au vent et lui couvrent la moitié du visage, et son corsage en coton à carreaux bleus recouvre à peine sa courte robe noire. De loin en loin, elle agite ses poignets vigoureux. Elle aperçoit De, et lui adresse de loin un sourire. Ses yeux brillants ont l’air aussi tranchants que l’acier.
« Hui est vraiment attirante », ne peut s’empêcher de penser De, et aussitôt il sent le visage de Hui l’écraser. Mais il se reprend aussitôt, comme s’il voulait effacer cette redoutable image.
Min allait et venait avec Hui à ses côtés, et quand il a aperçu De, il l’a appelé en criant. Ying, qui était déjà partie, s’approche entendant Hui l’appeler.
– Ying, il y a une réunion des étudiants demain soir, lui glisse-t-elle à l’oreille, viens sans faute.
L’émotion empourpre les joues de Ying. Des images merveilleuses passent devant ses yeux. Elle acquiesce.
Dans l’école, une sonnerie retentit. Le dernier cours est fini. Une foule d’écoliers sort immédiatement en courant.

– 3 –

À la tombée du jour, Ying et Hui se rendent à la réunion des étudiants. Hui n’a pas révélé à Ying l’endroit où elle se tenait, et celle-ci la suit en silence. Elle se trouve dans un état d’esprit étrange, un état d’esprit qui ne lui est pas familier. De la nervosité, de l’excitation, elle-même ne saurait trouver les mots pour le décrire.
Ying et Hui passent par une ruelle, puis remontent une longue avenue. Toutes les rues qu’elles empruntent sont recouvertes de pavés inégaux. De loin en loin, elles passent une vieille maisonnette. En certains endroits, une herbe épaisse pousse sur les bords de la chaussée. La pluie vient tout juste de cesser, et les pavés sont assez glissants. L’air est encore très frais et on sent l’odeur de l’herbe et des arbres. Un litchi dépasse d’un jardin, il est en fleurs.
C’est une nuit sans lune, on n’aperçoit que quelques étoiles par-ci par-là, mais le ciel était très clair. Les rues sont silencieuses : il est vrai que les rues qu’elles empruntent sont des rues que personne ne fréquente plus à cette heure. De temps en temps, sans crier gare, un chien leur court derrière en aboyant. Le cœur de Ying bat à tout rompre. Hui, au contraire, n’a pas du tout peur. En la voyant si calme, Ying ne peut s’empêcher d’admirer son courage.
Elles s’arrêtent enfin devant une vieille maison. Les deux battants de la petite porte ne laissent rien filtrer de l’intérieur. Pour Ying, la maison n’a rien de particulier. Pourtant, à peine Hui a-t-elle frappé deux coups légers dessus que la porte s’ouvre instantanément. Le visage d’un jeune homme apparaît.
– Tiens, c’est toi Hui !
Le jeune homme sourit à Hui, puis il pose sur Ying ses yeux innocents. Son visage d’ange intrigue Ying. Il est très jeune, quinze ou seize ans tout au plus.
– Je te présente Ying, je t’ai déjà parlé d’elle, explique Hui, en entraînant Ying à l’intérieur.
– Il est des vôtres, si jeune que ça ? s’étonne Ying à voix basse, tandis qu’elles avancent.
– Ce n’est pas le plus jeune, il a déjà dix-neuf ans, répond machinalement Hui, car elle est en train de répondre au salut d’un autre jeune homme.
Elles traversent la cour et s’engagent dans un petit corridor où il y a un escalier qui mène à l’étage.
Les deux pièces du haut sont pleines de monde. Celle qui se trouve devant, et qui est petite, est pourvue d’un balcon et il y a quelques vieux meubles. Beaucoup de gens sont assis par terre. De est déjà là. Ying l’aperçoit : il bavarde sur le balcon avec deux étudiants.
On fait de la place à Ying pour qu’elle puisse s’asseoir sur un lit en bois où sont installées deux autres étudiantes, et Hui va sur le balcon. Dans la pièce, plusieurs groupes discutent à voix basse, tandis que d’autres gens continuent d’arriver, et avec eux la nuit.
– Ming, est-ce que quelqu’un d’autre doit venir ?
De s’est retourné, et depuis le balcon il a interpellé un étudiant au visage carré qui se tient debout à l’entrée. Sans attendre que l’autre lui réponde, il poursuit :
– Si on n’attend plus personne, on peut ouvrir la séance.
– Bon, tout le monde est là, répond Ming.
Après un léger remue-ménage, ceux qui se trouvaient dans la pièce de derrière ou sur le balcon viennent se masser dans la pièce de devant. À part cinq ou six personnes, tout le monde est assis en tailleur par terre. On ferme les portes. Les minces rayons d’une vieille lampe à pétrole posée sur la table projettent sur les visages de faibles lueurs jaunes. L’assistance observe un silence religieux, on entend seulement trois ou quatre toussotements. Au bout d’un moment, la voix de Ming retentit.
Il explique l’objet de la réunion, avant de donner la parole à De. De s’assied devant la table, le dos à la lumière. On ne distingue pas bien son visage, mais l’assistance ne laisse rien échapper de son discours. Il parle d’une seule traite, sans s’arrêter. La ferveur qui l’anime gagne ses auditeurs. Il a expliqué pourquoi, dans le contexte actuel, les groupes de jeunes devaient se mettre au travail de toute urgence. Ses arguments ont fait mouche aux oreilles des étudiants, et leurs cœurs battaient au rythme de ses paroles.
Ying ne se sent pas à sa place dans ce cercle. Mais elle a bu les paroles de De. Tout le temps où il a parlé, elle ne l’a pas quitté des yeux : elle lui a trouvé une face d’aigle, dont elle ne pouvait se détacher. Elle était partagée entre deux sentiments : devait-il se taire ou continuer de parler ? Elle a entendu toutes ses paroles et elle les a assimilées soigneusement. Beaucoup lui ont été insupportables, mais elle n’a pu s’empêcher de penser en elle-même : « Tu as raison ! tu as raison ! » L’estime qu’elle porte à De dans son cœur réservé de jeune fille est exagérée.
Pas un bruit ne monte de la rue, et la nuit épie par la fenêtre. La pièce est mal aérée, et on a toussé beaucoup, mais la voix de De coulait fluide, tel un fleuve que rien n’arrête. Un fleuve qui s’est engouffré dans le cœur de Ying en emportant avec lui toutes les peurs qu’il contenait. « C’est à moi qu’il s’adresse en grande partie, il signale mes erreurs. » Quand elle l’a entendu dire qu’il ne fallait faire aucune concession aux forces archaïques, tout excitée elle n’a pu s’empêcher de l’approuver.
Finalement, le débit du fleuve s’est tari. De s’est tu, et il a laissé la parole à un autre jeune homme. Puis, c’est un troisième qui a parlé, et ainsi de suite. Chacun faisait le point sur les tâches accomplies et annonçait les tâches à venir. Ying s’est efforcée de les écouter, même si elle n’a pas tout compris. Le plus étonnant pour elle, c’est que des étudiants aussi jeunes soient si courageux. Il lui était déjà arrivé de les croiser ailleurs, de temps en temps, et jamais elle n’aurait soupçonné cela. Une étudiante laide, assise à côté d’elle, ajoute encore quelques paroles qui enflamment l’assemblée. C’est pourquoi, quand on la présente à ses camarades présents, elle rougit de honte malgré elle. D’autres gens lui ont posé des questions auxquelles, sur le coup, elle n’a quasiment pas su répondre.
La réunion est terminée, les portes se rouvrent, et l’assemblée se disperse peu à peu. On descend l’escalier les pieds nus, sans un mot. Tous ces jeunes gens ont un air sérieux, comme s’ils quittaient ces lieux investis d’une mission importante.
Ying sort derrière Hui. Elles marchent sans se presser, et De les rattrape. Il marche maintenant devant elles, tout en discutant avec un étudiant.
Personne n’a de torche, mais le ciel est gris et on voit le chemin. Ying converse avec Hui sans quitter des yeux la silhouette de De : l’ombre longiligne du jeune homme voltige au-dessus de sa tête tel un aigle dont les ailes couvriraient tout ce qui est devant elle.

– 4 –

De retour à la maison, Hui et Ying se rendent dans la chambre. Hui allume la lampe à pétrole posée sur la table : le réveil lui indique qu’il est déjà minuit.
– Qu’as-tu pensé de la soirée ? demande Hui.
– Je suis émue, je ne peux rien dire d’autre.
En prononçant ces mots, Ying sent encore son cœur qui bat.
– Et De, comment l’as-tu trouvé ?
Hui s’est assise au bord du lit, et elle a posé cette question tout à trac, en souriant. Elle fixe Ying de ses yeux brillants et perçants.
– De…
À peine Ying a-t-elle prononcer ce nom qu’elle se tait, et rougit sous le regard de Hui. Elle baisse la tête, et il se passe un moment avant qu’elle ne la relève :
– Pourquoi me demandes-tu ça ? poursuit-elle d’un ton peu naturel.
– Je trouve que tu es si timide !
Hui sourit avec malice. Elle s’allonge en diagonale sur le lit, puis elle se relève et se rapproche de Ying. Elle pose une main sur son épaule et ajoute, toujours en souriant :
– Tout le monde raconte que De déteste les femmes. Et pourtant, il y a chez lui un truc qui les attire irrésistiblement.
Ying, surprise, se tourne vers Hui. Les regards des deux femmes se croisent. Ying baisse les yeux. Son visage est devenu livide. Elle ne répond pas.
– Ying, je ne voulais pas te faire de peine. Pourquoi es-tu si triste tout à coup ?
Hui se colle à moitié contre Ying, comme pour lui parler à l’oreille. Celle-ci entreprend de se disculper :
– Je pensais à ma situation, ça n’a rien à voir avec ce que tu viens de me raconter. J’en bave tellement. Mon père est très sévère, il ne m’aime pas ; et ma mère est toujours malade, elle est devenue aveugle. Depuis que je suis née, je n’ai pas souvent été heureuse.
La voix de Ying tremble, on dirait des larmes qui tombent goutte à goutte. Son visage est triste.
– À quoi bon revenir sur le passé ? Les choses ont changé : tu as pris un nouveau départ.
Hui serre Ying dans ses bras et la calme doucement, comme si c’était sa petite sœur.
– Hui, tu as de la chance, tu vis dans des conditions favorables et tu as du courage, maintenant tu es debout. Mais moi, j’ai bien peur de n’avoir pas autant de courage. Je ne suis pas sûre de m’en sortir un jour.
La voix angoissée de Ying a ému profondément Hui. Ying s’est couvert les yeux des mains, comme si elle craignait de voir la lumière de la lampe.
Hui appuie son visage contre celui de Ying :
– Ying, cesse de te mortifier, lui susurre-t-elle à l’oreille. Notre vie, à nous les femmes, dans la société actuelle, est déjà bien assez amère comme ça. Mais nous devons lutter pour recouvrer le bonheur. As-tu oublié Bi et Ping, que tu as rencontré ce soir ? Elles en ont bavé, probablement autant que toi. Les parents de Bi sont morts quand elle était petite. Et pourtant aujourd’hui elles sont toutes les deux des membres actifs de l’organisation étudiante.
Ying écoute avec attention. Elle se souvient de Bi et de Ping. Bi, c’est l’étudiante laide qui intervenait sans arrêt. Elle a des yeux minuscules et des pommettes saillantes. Elle s’exprime avec passion, de façon logique et convaincante. Ping a un physique ordinaire, elle parle peu et les gens là-bas semblaient la respecter énormément. C’est la locataire de la maison. Un camarade et elle louent la maison comme s’ils étaient mari et femme. Hui lui avait raconté que Ping avait beaucoup œuvré pour l’organisation étudiante par le passé. Ce soir, les deux filles ont échangé quelques mots avec elle. Si elles ne sont pas plus âgées, pourquoi sont-elles si différentes d’elle ?
– J’aimerais pouvoir me conduire comme elles, s’efforce de répondre Ying, après avoir lutté intérieurement contre elle-même.
Elle a l’impression que l’ombre noire de l’aigle lui recouvre la tête, mais déjà l’oiseau s’éloigne en volant lentement.
– Courage, notre vie doit être heureuse. Nous sacrifierons tout à la grande mission qui est la nôtre, même le soleil et l’air de demain. Alors, en attendant, nous devons profiter des moments de bonheur. Nous avons besoin d’être heureuses.
Entre les bras de Hui, sous la caresse du souffle chaud qui s’échappe des lèvres de sa camarade, Ying sent la chaleur l’envahir. Elle sent la tristesse accumulée dans ses entrailles lui remonter jusqu’à la gorge, puis s’évanouir d’un coup. Elle tend les bras, et répond à l’étreinte de Hui.

– 5 –

Au fil des jours, le travail de l’organisation étudiante l’absorbe de plus en plus. De n’a pas beaucoup dormi pendant plusieurs nuits.
Le dimanche après-midi, l’école est silencieuse. Les écoliers sont rentrés chez eux, ou ils sont de sortie. Personne n’est donc là pour le déranger, et De en profite pour rester tranquillement au lit. La tiédeur du printemps est propice au sommeil. Très vite, De laisse tomber le livre qu’il tient entre ses mains, il ferme les yeux et s’endort profondément.
Il ne fait jamais de rêves, dès l’instant où il a fermé les yeux et jusqu’à ce qu’il les rouvre, il n’a plus conscience de rien. Or cette fois, à sa stupéfaction, il sent quelque chose de chaud sur son visage, un souffle tiède qui pénètre dans sa bouche. Son corps s’alanguit. Il tente de se dégager, persuadé qu’il rêve. Alors, il ouvre lentement les yeux : un visage de femme est collé contre le sien, ses lèvres chaudes emprisonnent les siennes, et son parfum assaille ses narines. Il sursaute en écarquillant les yeux. Il veut se lever : « C’est toi ? » demande-t-il en faisant un effort. Mais ce corps si tendre continue de peser sur le sien. L’haleine chaude lui tourne la tête. Il se laisse aller, il tend ses mains et enlace la femme.
Dans l’euphorie, De s’abandonne totalement. Pourtant, au bout d’un moment, il reprend lentement ses esprits. Le sourire de triomphe qu’arbore Hui le blesse. Il laisse subitement éclater sa colère et repousse Hui sur le côté, puis il se lève du lit et commence à arpenter la chambre, hors de lui, mais la chambre est trop petite pour ses pas.
– Hui, tu es un démon ! Qu’est-ce que tu fais ici ?
Il a parlé sur un ton dur. Hui, assise sur le bord du lit, le regarde avec un sourire narquois.
– Je suis venue pour voir si le tonnerre était aussi terrible que ça.
Devant l’air furibond de De, Hui n’en savoure que davantage sa victoire.
– Moi je prétends que vous les femmes vous ne valez rien, qu’il n’y a pas plus égoïste que vous. Vous mériteriez toutes d’être frappées par la foudre.
Tandis qu’il injurie Hui, De devient tout rouge.
– Malheureusement pour toi, du tonnerre, tu n’as que l’apparence, et pas une femme n’a peur de toi, rétorque Hui avec un ricanement. J’ai détruit ta dernière ligne de défense, ha, ha.
– Tu l’as détruite, et alors ?
– Je déteste les esprits dogmatiques. Ils n’ouvrent la bouche que pour dire que les femmes ne valent rien, et que l’amour est l’ennemi de la révolution. À présent, tu connais ton point faible, ha, ha.
Hui se lève, tout sourire. Elle fixe De avec des yeux à la fois méprisants et enjôleurs.
De ne dit rien. Il se contente de baisser la tête.
– Pauvre Ying, elle s’imagine encore que tu es un sage sacro-saint.
Hui continue de l’accabler de ses sarcasmes.
– Ça va bien comme ça, tu vas avoir ce que tu cherches, s’écrie soudain De d’un ton rude.
Alors, il se précipite sur elle et saisit sa taille fine. Comme pris de folie, il couvre son visage et ses lèvres d’une pluie de baisers. Il l’étreint avec une telle fougue que Hui ne s’est jamais sentie aussi faible.
Au bout d’un long moment, De la lâche et la pousse brutalement vers le lit où elle s’effondre comme une loque, puis il éclate d’un rire de dément :
– Tu as détruit Min, et maintenant c’est moi que tu veux détruire. Mais tu ne me fais pas peur. Je suis un tonnerre, souviens-t’en, un tonnerre !
– En quoi ai-je détruit Min ? Nous étions consentants tous les deux. Et d’abord, tout est fini entre lui et moi.
Hui, assise sur le bord du lit, masse son corps endolori. Elle a complètement quitté son air victorieux et arrogant. Des larmes coulent de ses yeux, mais ce ne sont pas des larmes de tristesse.
Leurs regards se croisent, ils se fixent mutuellement. À l’expression qui se lit sur leurs visages, on croirait deux fauves qui se défient en attendant de pouvoir s’entredévorer.
Le temps s’écoule en silence. C’est Hui, la première, qui le rompt :
– De, faisons la paix. À quoi bon faire semblant de nous haïr ? Qu’est-ce que ça nous rapporte ?
– Mais… (De semble encore résister, et il détourne les yeux pour ne pas la voir.) La mission qui est la nôtre a déjà été compromise plusieurs fois par votre faute à vous les femmes et à vos amours. Et voilà que toi, maintenant, tu recommences… tu t’es emparée de Min ou d’autres parce que tu avais envie de t’amuser. Mais moi, je ne suis pas Min.
Il se torture désespérément les méninges à la recherche de griefs à opposer aux femmes, surtout à Hui, afin de s’en servir comme des armes de défense.
– Non, ce n’est pas de notre faute, nous avons tous notre part de responsabilité, réplique Hui doucement. La nature nous a dotés d’instincts, de désirs, et nous avons par conséquent le droit de les satisfaire. Dans son autobiographie, Emma Goldman décrit de long en large toutes ses aventures amoureuses [3]. Moi, je pense et j’agis comme elle.
Emma Goldman est la révolutionnaire à laquelle De voue une adoration. Il a lu les deux gros tomes de son autobiographie dans laquelle celle-ci racontait par exemple comment une fois, dans sa jeunesse, elle était allée se prostituer dans la rue pour les besoins de la Cause [4]. Et Hui, qui est vraiment fine mouche et connaît les points faibles de De, sait qu’à la simple évocation du nom d’Emma Goldman, il ne pourrait rien rétorquer. Et de fait il reste sans voix.
Son comportement est parfaitement fondé. En fin de compte, c’est une camarade courageuse. Son charmant visage rond, ses cheveux noirs tombant librement sur sa joue droite, ses yeux brillants, ses lèvres pulpeuses, ses bras resplendissants de santé, tout chez elle est de nature à séduire les garçons, et voilà que c’est à lui qu’elle se donne. Lui n’est aussi qu’un jeune homme. Comment pourrait-il se refuser à elle éternellement ?

– 6 –

Cette nuit-là, De et Min se sont retrouvés à une réunion, et au cours de la discussion, à plusieurs reprises, De s’est mis à rougir. Plus tard, à propos d’un problème quelconque, Min s’est adressé de nouveau à De, sur le ton de la dispute, et De a soupçonné Min de vouloir lui chercher querelle.
Quand la réunion a été levée, c’est De le premier qui s’en est allé. Min l’a interpellé :
– Attends-moi, De, j’ai deux mots à te dire.
Le ton était sincère.
De, persuadé que Min voulait lui parler de Hui, aurait voulu s’esquiver, mais il a quand même attendu.
Ils marchent dans la rue silencieuse, et Min éclaire le chemin avec une lampe électrique. De est tout près de Min, et même s’il ne voit pas son visage, il entend sa respiration rapide.
– De, pourquoi n’es-tu pas venu dormir à la maison ces jours derniers ? demande Min d’une voix étouffée.
– Je n’ai pas eu le temps, réplique De d’un ton tranchant.
– Ce n’est pas vrai, je sais bien que ce n’est pas vrai ! reprend Min, la voix tremblante. Si tu n’es pas venu, c’est parce que tu m’en veux à cause de Hui.
En entendant ces mots, ce sont les battements du cœur de Min que De a l’impression de voir.
– Puisque tu le sais, à quoi bon en parler ?
De n’a qu’une seule crainte, que Min ne recommence à lui parler de Hui, et il s’est imaginé lui clouer le bec en lui disant ce qu’il vient de lui dire.
– De, je vais être franc avec toi, je ne veux plus te tromper davantage : j’ai couché avec Hui.
Sous l’effet de l’émotion, Min est tellement nerveux que sa voix tremble de plus en plus, et on a l’impression qu’il veut se mettre à nu devant De.
De se sent mal à l’aise. Jamais il n’aurait imaginé que Min se comporterait ainsi devant lui. À l’évidence, Min ne sait rien de ce qui s’est passé entre Hui et lui. Mais lui, pourra-t-il tromper éternellement Min ? Les mots lui manquent. Pour la première fois de sa vie, il ne sait pas quoi faire.
– Ce n’est sans doute pas très correct. Pendant que vous tous, vous travaillez d’arrache-pied, moi je perd mon temps avec une histoire d’amour. J’ai honte. J’ai l’impression que tout le monde me méprise à cause de ça.
Min a parlé d’un ton sincère, et même contrit.
Son attitude touche De, il aimerait le consoler. Mais aussitôt, une autre pensée l’assaille. Il se dit que Min cherche peut-être à le mettre à l’épreuve, qu’il sait à quoi s’en tenir sur son aventure avec Hui. Et dans ce cas, à quoi bon dire quelque chose ? « Non, non », assure-t-il à Min à plusieurs reprises, personne ne le méprise, et il ne peut rien ajouter d’autre.
– Depuis plusieurs jours, sans que je sache pourquoi, Hui se montre distante envers moi. Or moi, voilà un bon bout de temps que je l’aime, et j’ai l’impression que je ne pourrais pas vivre sans elle… Je suis sûr qu’elle est amoureuse de quelqu’un d’autre, peut-être qu’elle s’est moquée de moi. Mais si je la quitte, je ne pourrai plus vivre. De, il faut que tu m’aides.
La voix de Min, accompagnée par le bruissement du vent dans les feuilles, tremble toujours. Pas loin de là, deux chiens aboient. L’obscurité enveloppe la rue endormie, il n’y a qu’un petit rond de lumière, celui de la lampe qui éclaire les pas des deux hommes. Dans ce paysage aussi désolé qu’un désert, le jeune homme éperdu d’amour paraît encore plus digne de compassion.
– Min, qu’est-ce que tu vas t’imaginer ? Il ne faut pas parler pas comme ça ! Espèce d’idiot, tu n’as pas honte ?
De, empêtré dans toutes sortes de pensées futiles qu’il n’arrive pas à écarter, a entendu les dernières paroles de Min. Elles l’ont irrité. Il s’efforce de reprendre ses esprits. Il se met à disputer Min, mais ses propos, sans haine, ne trahissent que de la sollicitude :
– Tout ça, ce sont des enfantillages. Je ne peux pas t’aider.
– Tu ne sais pas ce que j’éprouve, tu ne peux pas comprendre, dit Min en secouant la tête et en soupirant, déçu par cette réponse inattendue.
Puis, d’une main tremblante, il saisit De par les épaules et le secoue en répétant plusieurs fois :
– De, va chercher Hui, va la chercher. Tu dois y aller !
– Min, arrête de faire l’idiot. Sinon, je te plante ici.
De est contrarié. Il n’en peut plus d’écouter Min et de se taire. Il lui semble voir le visage de Hui dans l’obscurité, qui lui dit : « Tout est fini entre Min et moi. » Doit-il le cacher à Min ? Doit-il lui révéler ce qui s’est passé entre Hui et lui ? L’accablement le saisit, il est au supplice.
– De, tu dois aller lui dire que… mon cœur bat tellement fort, je veux qu’elle vienne… j’ai besoin d’elle.
Min implore De, il est comme fou. Il n’a toujours pas lâché les épaules de De.
De ne répond pas. C’est alors qu’une idée violente lui traverse l’esprit et il se dégage brusquement en écartant la main de Min :
– Tu es vraiment trop bête ! lâche-t-il sèchement. À demain !
Il s’enfonce à grandes enjambées dans l’obscurité, plantant là Min.
Celui-ci cherche à le rattraper, mais De presse le pas. Arrivé à un carrefour en forme de patte d’oie, Min est sur le point de le rejoindre. C’est alors qu’une main l’attrape par la ceinture et le retient.
– Où allez-vous comme ça ? lui demande un soldat d’un ton rude.
– Je rentre chez moi, rue X…
Min éclaire le visage du militaire avec sa lampe. C’est un visage émacié, jaunâtre et triangulaire.
– Donnez-moi votre lampe, ordonne le soldat d’un ton encore plus rude.
– Pas question, elle est à moi.
– Donnez-la moi, s’obstine le militaire.
– Pas question, vous n’avez pas d’ordres à me donner.
Min résiste très dignement.
– Et comme ça ?
Le soldat a pointé son parabellum sur la poitrine de Min.
– C’est bon, la voilà.
Min a compris qu’il était inutile de résister. Il remet la lampe au soldat, puis tourne les talons, prêt à s’en aller.
– Non ! non, ne partez pas, crie le militaire.
Et il braque sur le visage de Min la lampe que celui-ci vient de lui remettre.
– Maintenant que je vous ai donné la lampe, je ne peux quand même pas m’en aller ?
Min s’est efforcé de parler d’un ton calme, mais sa voix tremblait.
– Non, d’abord il faut que je vous fouille.
Min est pris de panique : il a sur lui des documents que le soldat ne doit pas voir. Comment les dissimuler ?
Constatant que Min ne répond pas, le soldat commence à le fouiller. Min se prépare à résister. C’est alors qu’un coup de tonnerre s’abat sur la tête du militaire qui se baisse, laissant apparaître derrière lui une ombre longue et maigre.
– De, c’est toi !… s’écrie Min, tout heureux.
– Min, rentre chez toi. Laisse-moi m’occuper de ça. Je suis plus fort que toi.
La voix rude de De trouble le silence de la nuit. Et tandis qu’il s’empare du revolver du soldat, Min retient par derrière la main de celui-ci.
– Min, va-t-en ! ordonne De, toujours en criant. Le plus important, ce sont les documents que tu as sur toi.
Ensuite, il se lance dans une bagarre violente.

– 7 –

Le lendemain, une nouvelle saisissante s’est répandue dans la ville : la veille au soir, un jeune homme venu d’une province voisine a tué un soldat et lui a dérobé son arme ; capturé par d’autres soldats, il a été fusillé sur-le-champ.
Son cadavre a été exposé devant la porte d’une vieille maison. C’est un lieu inhabité, une maison hantée célèbre. On raconte que c’est là-bas que le jeune homme aurait été exécuté.
Les curieux se sont pressés autour du cadavre. Ils l’ont contemplé de près, avant de repartir satisfaits, en laissant leur place aux suivants. Les soldats montaient la garde à côté du corps : ils espéraient que le cadavre servirait d’appât et qu’il attirerait les partisans du mort. Mais ils ont attendu en vain toute la journée, et ils ont fini par enterrer le corps. Quel genre d’homme était le défunt ? Comment s’appelait-il ? Nul n’en sait rien.
En réalité, beaucoup des amis de De sont allés voir sa dépouille. Hui et Ying se sont rendues sur place à plusieurs reprises, et chaque fois elle en sont reparties les larmes aux yeux, sans qu’aucun de ces soldats stupides ne se soit douté des raisons de leurs pleurs.
La dernière fois, de retour à la maison, Ying, incapable de se contenir davantage, s’est jetée sur le lit. Elle a enfoncé son visage dans l’oreiller et a lâché la bonde à ses pleurs.
Hui, elle, ne pleurait pas, elle a tourné en rond dans la chambre. Les sanglots de Ying ont rempli la chambre de tristesse. Le silence était accablant. Les sanglots ont fini peu à peu par transpercer le cœur de Hui. Elle est allée s’asseoir sur le bord du lit et a caressé les épaules de Ying, que les sanglots secouaient, pour essayer de la consoler.
– Ne pleure pas, Ying. N’as-tu pas entendu ce qu’a dit Min quand il a raconté la mort de De ? De est mort en héros. Il n’y a pas de raison d’avoir du chagrin.
– Mais De ne reviendra jamais, dit Ying en s’étouffant.
– Nous avons encore des hommes ! De est mort, mais beaucoup d’autres vont poursuivre son œuvre. Sa perte n’est pas irrémédiable.
Hui ne croit pas elle-même à ce qu’elle vient de dire, et elle se domine comme elle peut pour que rien ne transparaisse dans sa voix.
– Pas une perte ! s’exclame Ying, en pleurant comme une gamine. Qu’est-ce que tu en sais ? Toi, tu ne l’aimais pas, tu ne faisais pas attention à lui, tu ne sais pas quel type formidable c’était !
Ces mots, à nouveau, bouleversent Hui. Elle se relève d’un bond. Elle a eu l’impression de voir passer devant elle, tel un aigle, le visage de De. Ses yeux perçants, ses poignets de fer, son cœur ardent comme de la braise, de tout cela il ne reste plus rien. Comment ose-t-elle prétendre que ce n’est pas une perte, comment peut-elle se mentir à elle-même !
– Maintenant qu’il est mort, je peux bien te l’avouer : je l’aimais…, ajoute Ying entre deux sanglots. Je l’aimais, et il est mort sans le savoir. Il était ma lumière, et un orage l’a éteinte. Il a eu une mort horrible, et nous, tout ce que nous avons osé faire, c’est de verser quelques larmes cachés parmi la foule.
La tristesse la submerge à nouveau et elle se remet à pleurer.
Hui est plantée au milieu de la pièce. Elle fixe le grand portrait d’Emma Goldman accroché au mur, en espérant que le visage décidé et courageux de la révolutionnaire l’aidera à résister aux lamentations de Ying. Elle s’efforce de penser à autre chose, mais en pure perte. Et finalement, comme si elle se parlait à elle-même, elle déclare :
– De, ne t’avais-je pas dit que nous ne vivrions pas longtemps ? Désormais, nous voilà réconciliés à tout jamais. Désormais, tes coups de tonnerre ne s’abattront plus sur ma tête ! Tes coups de tonnerre étaient réellement forts !
Elle sent sa voix se briser. Alors brusquement la peine enfle en elle comme si elle voulait se répandre au dehors. N’y tenant plus, elle s’approche à la hâte du lit et se penche sur Ying :
– Ying, je suis aussi triste que toi, lui murmure-t-elle à l’oreille. Moi aussi je l’aimais, voilà déjà longtemps que j’étais amoureuse de lui.

BA JIN
[Traduit du chinois par Angel Pino.]


[1Allusion à Sofia Perovskaïa (1853-1881), fille d’un ancien gouverneur de Saint-Pétersbourg, impliquée dans l’attentat qui coûta la vie au tsar Alexandre II, le 3 mars 1881. Elle fut exécutée le mois suivant, le 3 avril. Ba Jin lui a consacré un texte : Feigan [Ba Jin], Duantoutai shang (Sur l’échafaud), Shanghai, Ziyou shudian, janvier 1929, 2e partie, chap. II ; repris in : Li Feigan [Ba Jin], Eluosi shi nü jie (Dix héroïnes russes), Shanghai, Taipingyang shudian, avril 1930, chap. IV ; et désormais dans les Ba Jin quanji, vol. 21, 1993, pp. 301-339.

[2Andrei Jeliabov (1851-1881).

[3Allusion à Emma Goldman, Living My Life, 2 vols, New York, Alfred A. Knopf, 1931 (adaptation française partielle par Cathy Bernheim et Annette Lévy-Willard : Emma Goldman, Épopée d’une anarchiste : New York 1886-Moscou 1920, Paris, Hachette, coll. « Littérature », 1979). Ba Jin, au moment où il compose cette nouvelle, venait tout juste d’achever la lecture des mémoires d’Emma : voir Ba Jin, « Gei E. G. » (Pour E. G.), septembre 1933, in : Ba Jin quanji, vol. 10, 1989, p. 5.

[4Dans Living My Life, Emma raconte comment, en juillet 1892, elle essaya de se prostituer à New York pour gagner de quoi acheter une arme (édition anglaise, vol. 1, p. 92 sq. ; version française, p. 64 sq.).