Théorie des brèches et dialectique de l’inadaptation

À contretemps, n° 44, novembre 2012
jeudi 3 juillet 2014
par  F.G.
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■ John HOLLOWAY
CRACK CAPITALISM
Trente-trois thèses contre le capital

Traduit de l’anglais par José Chatroussat
Paris, Libertalia, 2012, 464 p.

En préface à l’édition française de Crack Capitalism – qu’il eût sans doute été préférable d’intituler « Briser le capital », ne serait-ce que pour faire la nique à l’impérialisme langagier anglo-saxon –, John Holloway [1] se remémore un Spleen baudelairien, le quatrième de la série incluse dans Les Fleurs du Mal, dont il rappelle l’entrée en matière – « Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle… » – et la deuxième strophe : « Quand la terre est changée en un cachot humide, / Où l’Espérance comme, une chauve-souris, / S’en va battant les murs de son aile timide / Et se cognant la tête à des plafonds pourris. [2] » Pour Holloway, ce poème – sans doute l’un des plus désespérés qui soient et qui chute, rappelons-le, sur une évocation du drapeau noir – agit comme un révélateur du monde dans lequel nous vivons. Un monde détestable, terrifiant et désastreux où le capital contrôle l’horloge du temps, en la réglant ou en la déréglant, et avec elle nos vies, selon sa propre logique. Ce monde qui, nous disent les oracles, serait indépassable. Ce monde qui, pourtant, craque de partout et si fort que son replâtrage est devenu, du social-libéralisme à l’alter-mondialisme bas de plafond, la principale priorité du politique.

Dans le tragique shakespearien, l’espoir prend parfois la forme d’un cri montant des culs-de-basse-fosse, un cri lancé en direction de qui peut voir pointer le jour : « Gardes, où en sommes-nous de la nuit ? ». Ce questionnement, le résistant, se l’adresse surtout à lui-même. Aux heures de doute ou quand tout semble indiquer que la force d’inertie des dominés contredit ses espoirs d’émancipation. Le corollaire du doute, c’est la nostalgie du trop tard, mais pas le naufrage de l’espérance. Comme chez ce Charles Fourier vieillissant qui, dit-on, attendait chaque jour, assis sur un banc de la parisienne place Clichy, qu’un inconnu vienne prendre des nouvelles de ses anciennes utopies et, éventuellement, qu’il les réinvente à sa manière pour fissurer, à son tour, les hauts murs du réel.

C’est précisément de cela dont il s’agit ici, d’un questionnement sur la forme que peut prendre, aujourd’hui, un processus émancipateur devant aboutir à « changer le monde sans prendre le pouvoir ». Avec, en creux, le fol espoir que la multiplication de brèches – c’est-à-dire d’espaces ou de moments de refus – dans le monde clos de la domination capitaliste est peut-être déjà en train de fonder, de résistances en négations et de négations en créations, cette nécessaire « dialectique de l’inadaptation » qui doit servir de fil conducteur à une émancipation du quotidien. « Nous sommes fous, écrit Holloway. Du point de vue de ceux qui défendent leurs fauteuils et discutent de la disposition des meubles dans la course aux prochaines élections, nous sommes fous sans aucun doute, nous qui nous activons à repérer des brèches invisibles aux yeux de ceux qui sont assis dans les fauteuils (ou qui leur apparaissent, en fin de compte, comme des changements dans le motif du papier peint, auxquels ils donnent le nom de “nouveaux mouvements sociaux”). » Et d’autant plus « fous », insiste-t-il, que rien n’indique, ou rien ne prouve, que nous ayons la moindre chance d’inverser un jour, en la bloquant définitivement, l’infernale dynamique d’un capital conduisant l’humain vers sa destruction irrémédiable. Le grand Walter Benjamin nous incitait déjà à sortir du progressisme en tirant le frein de l’Histoire… Nous en sommes toujours là, et désormais au bord du gouffre. Tout prêts d’y sombrer.

Si Crack Capitalism peut se lire indépendamment de Changer le monde sans prendre le pouvoir, il en constitue un prolongement d’autant plus nécessaire que, quand le premier essai de John Holloway posait la nécessité de rompre définitivement avec l’idée mortifère que toute révolution devait passer par une prise de pouvoir, le second tente de répondre, le plus modestement possible et à partir des pratiques des « gens ordinaires » – « qui sont les héros de ce livre », insiste Holloway –, à la question du comment faire, non pas pour « détruire le capitalisme, mais [pour] refuser de le fabriquer ».

Il est probable que les sectateurs millénaristes de l’insurrection qui vient, cette avant-garde apocalyptique pour temps difficiles, ne verront, dans l’approche pragmatique de John Holloway que l’émergence d’un néo-réformisme radical, ce en quoi ils n’auront d’ailleurs pas forcément tort. Mais s’ils le lisent, ce qui reste à voir, ils auront du mal à ne pas admettre que sa théorie des brèches, qui en soi n’est pas nouvelle, a au moins l’avantage sur les « zones temporairement autonomes » (TAZ) d’Hakim Bey de maintenir « vivante la perspective d’une transformation totale de la société ». À la différence de la zone, qui disparaît avec le ressac et ne se perpétue que dans le souvenir individuel de celles et ceux qui s’y sont impliqués, la brèche, elle, « ne se referme jamais entièrement ». Elle continue d’agir, comme ces « anciennes luttes qui n’ont pas disparu dans le passé, mais sont suspendues dans l’air, avec leurs vibrations d’espoir inassouvis, avec leurs promesses d’un autre futur possible ». La libre commune d’Oaxaca de 2006 fut une brèche, pas une TAZ.

« La méthode de la brèche, écrit Holloway, est la méthode de la crise : nous voulons comprendre le mur non à partir de sa solidité, mais à partir de ses fragilités. » Une de ses fragilités tient à la « force de notre inadaptation » à nous soumettre aux impératifs du capital. Dit autrement, « nous sommes la crise du capitalisme, et nous devrions en être fiers ». Partant de là, de ce « moment historique » précis où il s’agit de « briser la dynamique d’un système qui est en train de nous détruire », le seul chemin pour y parvenir, nous dit Holloway, c’est de penser la révolution comme construction de modes de vie alternatifs, comme processus de « création, expansion et multiplication des brèches dans la domination capitaliste », mais aussi de se pencher, avec intelligence, sur les choix que cette rupture implique, notamment en matière de rapport « à la légalité et à l’autodéfense ». Sur cet aspect pourtant essentiel du problème, il est fort probable, là encore, que les thèses de John Holloway susciteront les commentaires acerbes de la garde montante « insurrectionnaliste » et des adeptes frénétiques de la joie armée. Il n’empêche que son approche – qui part de la constatation que « la violence est certainement devenue un moyen de plus en plus attractif » pour affronter l’autre violence, celle « croissante du capitalisme » – a le mérite, en s’appuyant beaucoup sur l’expérience zapatiste, de prévenir contre le progressif déplacement qui s’opère, à travers sa théorisation et sa mise en pratique, vers le terrain miné du pouvoir.

« La violence de l’État, écrit-il, nous impose certaines relations sociales et elle le fait d’autant plus efficacement que nous imitons ses actions en y répondant par la violence. » Sur ce terrain comme sur celui de la subordination à ses subventions, c’est toujours l’État qui gagne, et avec lui cette « forme spécifique des rapports sociaux » qu’il cultive à travers les « limites » qu’il fixe. À calquer ses modes d’intervention et de fonctionnement, mais aussi son langage et ses comportements, sur ceux de l’État, toute rébellion se condamne à l’impuissance, la brèche qu’elle ouvre se colmatant aussitôt et d’elle-même. Il ne s’agit pas simplement ici, précise Holloway, d’un retour de l’ancienne question de la fin et des moyens, qui opposa longtemps, au sein du mouvement révolutionnaire, le cynisme à la pureté, mais de la prise en compte de l’idée que l’État n’est pas neutre, qu’il est « un élément constitutif du système capitaliste » et que toute « organisation politique qui concentre son action sur l’État » (sur le terrain de l’affrontement armé ou dans la perspective de sa conquête électorale) « reproduit inévitablement [ses] caractéristiques comme forme de relations ».

Prolongeant des thématiques esquissées dans son premier essai, John Holloway opère, dans Crack Capitalism, un déplacement très net vers le terrain de la critique de la valeur, c’est-à-dire de la totalité des formes sociales capitalistes : travail abstrait, argent, caractère fétichiste de la production de marchandises. Quand, dans son premier essai, il déclinait l’idée que « ce n’est pas par l’État que l’on peut changer le monde », mettant en cause les stratégies – « réformistes » et « révolutionnaires » – de conquête du pouvoir, il insiste, ici, sur le fait que c’est le « mouvement de l’argent », plus que l’État, « qui crée la synthèse sociale qui nous entoure ». « Plus précisément, écrit-il, la synthèse sociale est fondée sur ce qui s’exprime en argent : la valeur. » S’attaquer à la valeur – « cette force que personne ne contrôle » –, c’est donc s’attaquer au système dans sa totalité, car la valeur excède la seule sphère de l’économie pour s’imposer à toute la société. Partant de là, la rupture qu’il opère avec le marxisme vulgaire de la « gauche de la gauche » est flagrante. Dans Crack Capitalism, la valeur n’est pas une donnée neutre qui ne deviendrait problématique que lorsqu’elle se transformerait en survaleur à travers l’extorsion de la plus-value ; elle est la propre marque du capitalisme, ce qui le rend spécifique. « La valeur est l’ennemi, précise-t-il, mais elle est un ennemi invisible, la main invisible qui maintient l’unité du capitalisme et déchire le monde en morceaux. »

Dans un tel système qui capitalise la vie en monétarisant l’ensemble de nos interactions sociales , il apparaît, nous dit Holloway, que « l’idée d’un communisme futur est une absurdité qui nous empêche de percevoir que notre existence même consiste à communiser ici et maintenant » [3]. Pour lui, la révolution est un processus « intersticiel » où se joue l’essentiel de notre renaissance. « L’argument est simple, ponctue Holloway. Nous fabriquons le capitalisme : nous devons arrêter de le fabriquer et faire quelque chose d’autre. Ce qui signifie choisir le faire contre le travail abstrait : cela nous le devons, nous le pouvons et nous le faisons déjà. »

Bien sûr, on ne manquera pas de reprocher à Holloway son volontarisme, son penchant pour la métaphysique du faire et même sa prédisposition à la téléologie. Toutes choses qui, au demeurant, ne sont pas absentes de son approche. Cela dit, et malgré toutes les critiques qu’on pourra faire à Crack Capitalism, il sera difficile de ne pas reconnaître à l’Irlandais de Puebla une évidente qualité d’exposition de sa théorie critique. Car si ce livre, exigeant, tranche avec une littérature théorique souvent absconse, c’est précisément parce que son auteur s’efforce, en permanence, de mettre en rapport la théorie des brèches qu’il nous expose avec l’infinité des pratiques qui, de par le monde, s’entêtent à « briser le capitalisme » et parce qu’il le fait avec beaucoup d’allant et en cultivant un évident penchant pour la subversion poétique. Toutes choses assez rares pour être signalées.

Théo THERMASTIS


[1Né en 1947 à Dublin, John Holloway, docteur en sciences politiques de l’université d’Édimbourg, vit actuellement au Mexique où il enseigne à l’Institut des sciences sociales et humanités de l’Université autonome de Puebla. Il est l’auteur d’un livre – Changer le monde sans prendre le pouvoir. Le sens de la révolution aujourd’hui, Paris/Montréal, Syllepse/Lux, 2007 – qui, publié il y a dix ans au Mexique, initiait, dans une perspective de « marxisme ouvert », la réflexion critique que poursuit – et approfondit – ce nouveau livre.

[2Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal et autres poèmes, Paris, Garnier-Flammarion, 1964, p. 96.

[3« Nous sommes la crise du capitalisme et nous devrions en être fiers », entretien à CQFD, n° 102, juillet-août 2012, pp. 10-11.