Expériences et trajectoires situationnistes

À contretemps, n° 44, novembre 2012
jeudi 3 juillet 2014
par  F.G.
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■ INTERNATIONALE SITUATIONNISTE (section américaine)
ÉCRITS : POST MORTEM ANTE FACTO (janvier 1969),
suivi de Situationist International
(numéro un et unique, juin 1969) et, en dépliant, de
Adresse aux élèves des écoles publiques de New York (novembre 1968)
Traduction et préface de Fabrice de San Mateo
Toulouse, CMDE, « Les réveilleurs de la nuit », 2011, 96 p.

■ Miguel AMORÓS
LES SITUATIONNISTES ET L’ANARCHIE
Traduit du castillan par Henri Mora
Préface de Michel Gomez et Bernard Pecheur
La Taillade, Éditions de la Roue, 2012, 192 p.

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Nourrissant un évident regain d’intérêt pour les expériences et les trajectoires situationnistes des années 1960, deux livres récemment parus abordent des thématiques jusqu’alors peu ou mal explorées. Le premier s’intéresse à leur versant américain, le second aux rapports ambivalents que les situationnistes entretinrent avec l’anarchie.

Émergeant des braises à peine éteintes des émeutes des ghettos noirs de Watts (1965), Newark et Detroit (1967) et prospérant sur les marges d’un mouvement étudiant de résistance à la guerre passé à l’action directe à Columbia, Berkeley et Chicago (1968), une nouvelle mouvance politique américaine sous nette influence culturelle anarchiste manifesta, à partir de 1966, un vif intérêt pour les textes situationnistes. Traduits en anglais, Le Déclin et la chute de l’économie spectaculaire-marchande, l’Adresse aux révolutionnaires d’Algérie et de tous les pays et les Banalités de base servirent ainsi de rampe de lancement à un Conseil pour la libération de la vie quotidienne, groupe d’inspiration situationniste créé, à l’automne 1967, par Tony Verlaan, Robert Chasse et Bruce Elwell. Dès le début, pourtant, les relations se révélèrent difficiles entre l’Internationale situationniste (IS) et sa future « section américaine » qui se vit reprocher, entre autres défauts rédhibitoires, son confusionnisme et, plus encore, les sympathies qu’elle manifestait pour les anarchistes de Black Mask, revue fondée en 1966 par le peintre Ben Morea. Rapporté en préface par Fabrice de San Mateo, le récit de ces conflits confirme assez une ancienne remarque du cardinal de Retz, opportunément rappelée par l’auteur, selon laquelle « l’on a plus de peine, dans les partis, à vivre avec ceux qui en sont qu’à agir contre ceux qui s’y opposent ». Sur ce point, il faut bien reconnaître que l’IS innova si peu que, auréolée de sa debordienne autorité, sa « section française » préféra, toutes proportions gardées bien sûr, calquer sa méthode sur celle du Conseil général d’une autre Internationale à l’époque où, obsédés par Bakounine et ses amis, Marx et les siens finirent par réduire leur pratique à la seule traque de leurs adversaires « anti-autoritaires » de l’intérieur. Pourtant, à lire les trois écrits réunis dans ce volume – un comic de novembre 1968 dans la veine des bandes dessinées détournées, le texte d’une affiche de janvier 1969 et les contributions du premier et unique numéro de Situationist International (juin 1969) –, on ne peut qu’être frappée par l’ardeur anti-libertaire avec laquelle la « section américaine » céda, pour masquer sans doute le très pauvre contenu de sa mimétique prose, au détestable penchant situationniste à l’auto-éloge et à la dénonciation de tous les autres. Ce qui ne l’empêcha pas, quelque temps plus tard, de sombrer corps et âme dans une crise sans fin et sans grand intérêt.

À défaut de se pencher de manière convaincante sur la question – difficile, mais passionnante – des connexions et des ruptures d’imaginaire entre les situationnistes et l’anarchie, l’étude de Miguel Amorós apporte tout de même quelques éléments d’information sur les liens qui se tissèrent, au mitan des années 1960 et au-delà, entre l’IS et certains groupes libertaires en rupture d’orthodoxie. Le problème, c’est que l’auteur y déroule ses vérités à grands coups de jugements péremptoires et sans même imaginer que, ce faisant et malgré les prétentions historiques qu’il affiche, il prend le risque de voir son essai renvoyé dans la catégorie peu enviable des témoignages d’humeur. Dommage, en fait, car, à se déprendre de ses partis pris et de ses tics – un fort goût pour le raccourci disqualifiant à l’adresse de ses adversaires et une évidente tendance à la grandiloquence –, il y a fort à parier que son livre nous aurait sans doute instruits, non seulement plus objectivement, mais aussi plus intimement, sur les conditions où se trama cette rencontre incertaine et hasardeuse entre les situationnistes et quelques sécessionnistes de l’anarchie, mais aussi sur l’échec sur laquelle elle se solda [1]. Pour le reste, et malgré ses évidentes lacunes, Les Situationnistes et l’anarchie ouvre quelques pistes de réflexion, notamment sur le complexe rapport que Debord entretint avec une anarchie à laquelle il emprunta au moins – mais sans toujours le dire – l’éloge bakouninien du négatif et l’idée que « la passion de la destruction est en même temps une passion créatrice ».

À lire ces deux opuscules, on se convainc vite que la mise en circulation d’anciens textes pauvrement présentés ou le ressassement de rancunes hors d’âge n’ont d’intérêt que celui, personnel, qu’en tirent leurs initiateurs en cultivant ad nauseam un certain folklore situationniste.

Alice FARO


[1Sur ce sujet, nous renvoyons le lecteur, mais aussi Miguel Amorós, au témoignage d’Alain Segura – « Or s’en vont les chevaliers questant » –, publié dans le n° 40 d’À contretemps, mai 2011, pp. 4-11.