Un ouvrier cordonnier levantin

À contretemps, n° 44, novembre 2012
jeudi 3 juillet 2014
par  F.G.
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■ Manuel SIRVENT ROMERO
UN MILITANTE DEL ANARQUISMO ESPAÑOL
Memorias, 1889-1948

Édition, introduction et notes de Joël Delhom,
avec la collaboration de Pierre-Luc Abramson et Melodía Sirvent
Madrid, Fundación Anselmo Lorenzo, 2012, 418 p.

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À l’exemple du typographe Anselmo Lorenzo (1841-1914) léguant à la postérité l’inégalé El proletariado militante, depuis ses origines, le mouvement libertaire espagnol se préoccupa d’écrire sa propre histoire, ne serait-ce que pour la préserver de l’oubli. Ainsi, cultivée sur plus d’un siècle, et de génération en génération, cette tradition d’écriture autobiographique produisit une multitude de témoignages et de mémoires le plus souvent inédits, qui constituent un indispensable matériau pour l’historien travaillant, aujourd’hui, sur l’anarchisme ibérique. Curieusement, cette littérature autobiographique, pourtant copieuse, n’a pas favorisé jusqu’à maintenant, à quelques notables exceptions près – le livre du déjà cité Anselmo Lorenzo, par exemple, mais aussi les souvenirs d’Ángel Pestaña, de Joaquín Ascaso et de José Peirats – d’éditions critiques dignes de ce nom. D’où l’intérêt que ne manquera pas de susciter, pour l’historien même, cette édition des Mémoires de Manuel Sirvent Romero (Elda,1889-Orsay,1968), ouvrier cordonnier levantin devenu membre du comité national de la CNT et du comité péninsulaire de la FAI à la fin des années 1920. Car, à lire ces Mémoires – exploités, dans un premier temps, par Melodía Sirvent, sa petite-fille, dans le cadre d’un travail universitaire avec Pierre-Luc Abramson, professeur à l’université de Perpignan, puis très rigoureusement mis en contexte et dûment annotés par Joël Delhom, spécialiste de l’anarchiste péruvien Manuel González Prada (1844-1918) et de la littérature autobiographique anarchiste espagnole –, on en apprend beaucoup sur ce que l’histoire de l’anarchisme espagnol peine le plus souvent à saisir, à savoir le terreau des passions humaines sur lequel il poussa. Avec le récit de Sirvent, en effet, qui fut un « orthodoxe » de l’anarchie de son temps, on pénètre, en creux, cet imaginaire si particulier qui structura, dans les années 1920, cette CNT des origines et de l’apprentissage tiraillée entre l’idée dévorante d’une révolution qu’il faut faire sans attendre et la perception pragmatique des impondérables auxquels elle ne manquera pas de se heurter dans cette tâche. Tout cela confronté à l’intime, c’est-à-dire à la vie même, et plus précisément à cette dure existence que connurent les militants ouvriers d’un temps où l’engagement anarcho-syndicaliste relevait d’une implication de tous les instants. Toutes choses qu’une courbe statistique ne parviendra jamais à montrer. Souhaitons donc que cette édition critique exemplaire des Mémoires de Manuel Sirvent suscite d’autres initiatives du même genre. Il suffit, pour cela, d’explorer, ici ou là, les rayonnages des bibliothèques d’histoire sociale et de se mettre au travail.

José FERGO