La révolution espagnole entre intra-histoire et légende

À contretemps, n° 11, mars 2003
mercredi 10 août 2005
par  .
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Hanneke WILLEMSE
PASADO COMPARTIDO
Memorias de anarcosindicalistas de Albalate de Cinca (1928-1938)

Zaragoza, Prensas universitarias, 2002, 450 p.


Victor ALBA
LOS COLECTIVIZADORES
Barcelona, Laertes, 2001, 286 p.


Cédric DUPONT
ILS ONT OSÉ !
Espagne 1936-1939

Paris, Los Solidarios-Monde libertaire, 405 p., 2002, 406 p.

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À travers leurs ouvrages respectifs, Hanneke Willemse, Victor Alba et Cédric Dupont traitent du même sujet – la révolution espagnole –, mais ils le voient sous des angles très différents. La première, historienne hollandaise, a choisi le village aragonais d’Albalate de Cinca comme centre d’une étonnante réflexion sur le désir révolutionnaire, le passage à l’acte et la mémoire. Le deuxième, qui fut adhérent de ce petit courant marxiste antistalinien que fut le POUM et auteur d’une exhaustive Histoire du POUM, récemment rééditée chez Ivrea, s’intéresse à l’histoire, aux motivations et aux pratiques des « collectivisateurs » de 1936. Le troisième nous dresse un portrait très militant et quelque peu héroïque de cette génération de femmes et d’hommes qui « ont osé le communisme libertaire » en terre d’Espagne.

Remarquablement construit, rigoureux, passionnant de bout en bout, Pasado compartido (Passé partagé) est le fruit d’un patient travail universitaire. Précisons tout de suite que sa force, c’est de n’en avoir aucun défaut, ni la lourdeur démonstrative ni les tics langagiers. Comme quoi l’histoire peut, à condition de respecter certaines règles, se décliner sur divers modes, dont celui-ci, qui ne remet pas l’émotion au magasin des accessoires, mais la cultive sans pathos. Dans une belle préface à l’ouvrage, Francisco Carrasquer – qui fit beaucoup pour que ce livre fût édité en espagnol – ose la comparaison avec le désormais classique Montaillou, village occitan, de Le Roy Ladurie. Elle est juste si l’on s’en tient à la démarche historico-anthropologique : partir d’un cas précis – ici Albalate de Cinca, village de très ancienne tradition libertaire de la province de Huesca – pour aborder le général et élucider cette symbiose qui s’opéra en Espagne entre la paysannerie et l’anarchisme. L’originalité du travail de H. Willemse, c’est de passer cette folle décennie (1928-1938) au tamis de l’intra-histoire unamunienne, cette psycho-sociologie historique qui relie le personnel au collectif et la mémoire de l’événement à l’événement lui-même, en créant une étrange relation d’intimité et d’affection entre l’historien et son sujet. De ce point de vue, on retiendra de ce livre la très belle et pertinente réflexion sur l’instabilité et la friabilité de la mémoire qui traverse un ouvrage essentiellement construit sur le témoignage d’habitants d’Albalate. Augmentés jusqu’à devenir légendaires ou censurés jusqu’à se perdre dans les marais de l’oubli, les souvenirs des uns et des autres, entre trop-plein et non-dit, restituent pourtant la même part de rêve que la défaite a brisé : l’ « exilé de l’extérieur » l’a cultivée jusqu’à l’obsession quand l’ « exilé de l’intérieur », lui, l’a refoulée pour ne pas avoir à en rendre compte devant les bourreaux. L’un et l’autre l’a fait pour tenir, pour continuer, en résistant, d’un côté, à l’oubli, en s’y abandonnant, de l’autre, car leur vie en dépendait, à Toulouse comme à Albalate. La confrontation de ces « deux mémoires » de l’exil révèle ce qu’il en demeure si longtemps après : d’un côté, le sentiment exaltant d’une belle jeunesse infiniment réinventée ; de l’autre, la noirceur d’une après-guerre de parias que la remémoration rendait encore plus noire. Quiconque s’intéresse à l’histoire orale trouvera dans ce livre exemplaire matière à réflexion. Au-delà, il comprendra par le menu ce que signifiait pour ces hommes et (quelques) femmes cette « gymnastique révolutionnaire » que prônait, par exemple, un Juan García Oliver et qui, prise au sens large, n’était en somme rien d’autre qu’une préparation de tous les instants au Grand Soir.

En juillet 1936, précise Victor Alba, « le mouvement de collectivisation ne fut pas l’effet du hasard, mais la résultante d’une longue histoire d’éducation ouvrière ». L’ignorer, c’est se condamner à ne rien saisir du double effet de l’ « exception historique » espagnole : la résistance active au fascisme à une époque où il triomphait partout et le déclenchement d’une authentique révolution ouvrière et paysanne au signe émancipateur évident. Précédant sept entretiens avec des « collectivisateurs » – dont Félix Carrasquer, qui se retrouve ainsi à l’honneur dans ce livre comme dans celui d’H. Willemse sur Albalate, où il naquit et joua un grand rôle de propagandiste et d’éducateur –, Los colectivizadores nous offre une très subtile analyse synthétique de cette expérience unique. Son principal mérite, d’autant plus louable que Victor Alba vécut les événements de près, c’est de tenir le mythe à distance et d’éviter les généralisations hâtives. Très personnelle, son analyse n’omet rien des insuffisances qu’il croit déceler dans le processus révolutionnaire espagnol, et plus particulièrement celles qu’il attribue aux anarchistes et qu’un revers de main ne suffira pas à écarter. Leur rapport à la question du pouvoir, par exemple, et les multiples contradictions et hésitations qu’il occasionna sont ici éclairés avec brio et intelligemment exposés. Le lecteur supportera plus ou moins bien certaines saillies « poumistes » de l’auteur, mais il admettra volontiers qu’elles sont sans excès et qu’elles posent honnêtement de vraies questions, et pas seulement aux libertaires. Pour notre part, en tout cas, nous n’hésiterons pas à abonder dans le sens de V. Alba quand il prétend vouloir placer le débat sur la révolution espagnole à un autre niveau que celui de la « légende dorée » à laquelle s’en tiennent trop souvent les anarchistes et qu’illustre, d’une certaine façon, l’ouvrage de Cédric Dupont.

On accordera à Ils ont osé ! la forte ambition d’offrir une vision panoramique de l’œuvre constructive de la révolution espagnole en abordant tous ses aspects, ou presque. Ce qui lui manque, outre une trame historique, c’est un recul critique. Ce défaut, car c’en est un à nos yeux, n’est pas rare quand la perspective militante, de quelque bord qu’elle soit, se superpose par trop à la problématique historique. En véhiculant le mythe – dont on ne doute pas de la valeur mobilisatrice –, la littérature de propagande tient son rôle. On peut penser que l’ouvrage de Cédric Dupont – bien documenté, fourmillant de détails sur le quotidien et très richement illustré d’une centaine de photos et de cinquante-six magnifiques reproductions en quadrichromie – éveillera ici ou là quelque intérêt pour la révolution espagnole et suscitera, chez le lecteur, le désir d’aller plus loin. On l’espère, bien sûr, comme on souhaite qu’il soit apprécié pour ce qu’il est : un clair message de sympathie pour une génération de militants qui a « osé faire d’un autre futur… un autre présent ».

La révolution espagnole eut cette double caractéristique de perdurer dans l’imaginaire libertaire comme un nec plus ultra tout en embrumant certaines de ses certitudes, car, si elle porta aussi loin que possible le rêve émancipateur, elle l’obstrua tout autant de quelques pragmatiques accommodements avec la théorie anarchiste. Revendiquer sa filiation avec cet événement fondateur – ce que fait Ils ont osé ! – ne saurait bien sûr suffire à restituer sa richesse, également contenue dans les nombreuses questions qu’il posa aux libertaires d’Espagne (mais aussi d’ailleurs) – la participation au gouvernement, la militarisation, la perception du stalinisme, l’abandon progressif du projet révolutionnaire, entre autres –, et que Cédric Dupont n’aborde malheureusement que très peu ou trop évasivement. Dommage, car son ouvrage y eût sans doute gagné en crédibilité.

José FERGO