Panorama brésilien de l’édition libertaire

À contretemps, n° 11, mars 2003
dimanche 14 août 2005
par  .
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C’est sans conteste Imaginário qui offre aujourd’hui, au Brésil, le catalogue le plus fourni de livres disponibles sur l’anarchisme. Ceux-ci se présentent sous deux formes : classique et format poche. D’excellente qualité, les « poches » d’Imaginário – Coleção escritos anarquistas – sont dotés de couvertures en quadrichromie et soigneusement reliés. Une douzaine de titres éclectiques ont pour l’instant paru : Dialogue imaginaire entre Marx et Bakounine, de Scranton ; Art et anarchisme, rassemblant des contributions de Ragon, Ferrua, Valenti, Berthet, Manfredonia ; L’Anarchie, sa philosophie, son idéal et L’État et son rôle historique, de Kropotkine ; Surréalisme et anarchisme, sélection d’articles de Joyeux, Ferrua, Péret, Doumayrou, Breton, Schuster, Kyrou et Legrand puisés dans Le Libertaire et Le Monde libertaire  ; Municipalisme libertaire, de Bookchin ; L’Anarchie, de Malatesta ; La Guerre civile espagnole à travers les documents libertaires ; Dieu et l’État, de Bakounine ; Analyse de l’État, de Colombo ; Nestor Makhno et la révolution sociale en Ukraine, comprenant des textes de Makhno, Skirda et Berkman ; Les Anarchistes et les élections et Réflexions sur l’anarchisme, de Joyeux, introduit par Jaime Cubero.

Certains ouvrages publiés par Imaginário sont augmentés de commentaires. Sur l’anarchisme, de Nicolas Walter, est, par exemple, complété d’un rappel des idées de Proudhon, d’une mise à distance des conseils ouvriers – vus comme « dictature anti-étatique » par certains « conseillistes » et rapprochés des collectivités autogérées de l’Espagne libertaire de 1936 – et d’une remarque sur la nécessaire disparition des prisons et des polices.

L’Essentiel de Proudhon, de Francisco Trindade, offre un raccourci très complet de la pensée proudhonienne. F. Trindade s’attache sobrement à démontrer l’influence que Proudhon exerça sur Marx et s’arrête sur la cause de leur rupture : une lettre de mai 1846 de Proudhon acceptant d’aider Marx pour mettre sur pied un réseau de propagande socialiste, mais le mettant en garde contre le dogmatisme autoritaire et le romantisme révolutionnaire. « Autonomie ouvrière, fédéralisme professionnel, séparation de l’économique et du politique, du parti et de l’État, autogestion : toutes ces idées-forces, écrit F. Trindade, sont passées dans l’héritage socialiste grâce aux proudhoniens. » Enfin, l’auteur reprend les accusations portées contre Proudhon pour les réfuter, même s’il reconnaît, bien sûr, que son point de vue sur les femmes n’était pas vraiment anarchiste.

La seconde édition – 2001 – de A bibliografia libertária (o anarquismo em língua portuguesa), d’Adelaide Gonçalves et Jorge E. Silva, comporte une introduction d’une cinquantaine de pages et des indications précieuses sur les centres d’archives et les sites Internet de langue portugaises, entre autres.

Dans le catalogue d’Imaginário, on trouve aussi Max Stirner, une philosophie radicale du moi, de Carlos Díaz, publié en 2002, et deux sélections de textes de différents auteurs : Les anarchistes jugent Marx (Skirda, Joyeux, Vilain, Rocker, Leval, Barrué, Guérin, Ragon), 2001, et Bakounine (une évocation du révolutionnaire russe à partir de textes – réunis par Lehning – de plusieurs de ses contemporains comme Wagner, Tourgueniev, Herzen, etc., avec une introduction originale de Sérgio Norte, 1994). Sérgio Norte, ex-marxiste, avait déjà publié, en 1988, chez Papirus, Bakunin, sangue, suor e barricadas, une très honnête évocation de la vie et des idées de Bakounine. C’est lui aussi qui introduit dans la collection des « poches » d’Imaginário le texte de Bakounine Écrits contre Marx. Par ailleurs, A evolução, a revolução e o ideal anarquista, d’Elisée Reclus, a été édité en 2002 enrichi d’une introduction de Jaime Cubero reprenant un de ses textes de 1989.

La collection « Pédagogie libertaire » d’Imaginário s’est ouverte sur un titre similaire, Pédagogie libertaire (expérience d’aujourd’hui), ouvrage réunissant des contributions des pédagogues espagnols et portugais Josefa Martín Luengo, Encarnación Garrido Montero, Maria Oly Pey et Guilherme Carlos Corrêa. Présentées par Clóvis Nicanor Kassick, les deux premières se réfèrent à l’école Paideia, de Mérida (Estrémadure), créée en 1978 « par des professeurs et des parents mécontents de l’enseignement dispensé dans les écoles » de la ville. Tentant « de créer un espace où l’éducation des enfants ait lieu dans un climat de liberté et de respect », cette expérience éducative prétendait donner aux enfants un niveau d’enseignement correspondant au collège et leur fournir « l’occasion de se développer pleinement » dans le respect de leur identité et capacités. En 1999, date où furent rédigées ces contributions, le collectif de Paideia regroupait neuf personnes. La contribution de Guilherme Carlos Corrêa aborde, elle, la question de l’enseignement des sciences en liaison avec la pédagogie de Paulo Freire, à travers l’expérience d’un professeur de chimie qui tente de donner du sens à l’enseignement de sa matière en dispensant des cours du soir à des élèves de familles modestes de la banlieue de Florianópolis. Son parcours passe par la fréquentation d’un atelier pratiquant « l’éducation par l’art » chère à Herbert Read et la rencontre d’un physicien français, Maurice Bazin, ayant enseigné au Chili en 1973 et travaillant dans des favelas de Rio.

Le second ouvrage de la collection – Corps dociles, esprits vides, cœurs froids, d’Ierecê Rego Beltrão (2000) – est une analyse critique de l’institution pédagogique, très influencée par les thèses de Foucault et de Deleuze, même si, à travers le témoignage d’un étudiant, le travail de Paolo Freire est salué et souligné l’ostracisme universitaire dont il fut victime. Citons : « En dépit de son retour au Brésil en 1981, en dépit de ses voyages dans tout le pays en donnant des conférences, en ouvrant des espaces de dialogue possible, il demeure encore un “ exilé ” de l’Université. » (p. 26)

Un an après la mort du pédagogue, paraît Conversation libertaire avec Paulo Freire (1998), d’Edson Passetti, édité deux ans auparavant par les éditions milanaises Elèuthera. Le livre, réalisé à partir d’entretiens enregistrés en 1994 et 1995, offre un exposé sincère des préoccupations de P. Freire. On y retrouve tout l’œcuménisme de ce pédagogue viscéralement attaché à la prise de conscience des pauvres, écouté et embauché par le pouvoir de gauche pour mettre en pratique des projets éducatifs, banni et privé de sa nationalité par les militaires, tantôt proche des ecclésiastiques de la théologie de la libération, tantôt du Parti des travailleurs (PT), alors léniniste, mais bénéficiant d’une aura exceptionnelle dans divers secteurs de la société brésilienne. Freire s’y explique longuement sur son expérience de quatre ans comme responsable de l’éducation à la ville de São Paulo, gérée par le PT, et finit par souligner le caractère quelque peu illusoire et superficiel de la tentative qu’il a menée.

La Liberté du corps : « soma », « capoeira angola » et anarchisme, de João da Mata, 2001, s’intéresse à la pratique du psychiatre Roberto Freire [rien à voir avec le précédent], disciple de Wilhelm Reich, puis journaliste libertaire, qui intégra à sa thérapie de dépassement des complexes et de libération du corps et de l’esprit la capoeira angola, danse de combat que pratiquaient les esclaves d’origine angolaise.

Autre éditeur intéressé par la thématique anarchiste, Achiamé a publié Trois témoignages libertaires : Edgar Rodrigues, Jaime Cubero, Diego Jiménez Moreno, apparemment en 2001. Le plus vivant des trois est sans aucun doute celui de Jaime Cubero, enregistré six mois avant sa mort, alors qu’il était âgé de 70 ans. De famille pauvre, Jaime Cubero, doué pour les études, fut aidé matériellement par ses frères et sœurs, ce qui ne l’empêcha pas de devoir travailler par intermittence dès son plus jeune âge. Une de ses sœurs ayant épousé un cénétiste espagnol, il adopta les idées anarchistes, puis devint journaliste. Il participa, avec un groupe d’une vingtaine de jeunes anarchistes, à la création du Centre de culture sociale de São Paulo en 1933, structure ouverte aux débats contradictoires qui avait la particularité d’organiser des mariages laïcs et finit par attirer la fine fleur de l’anarchisme de la ville – Edgar Leuenroth, Rodolfo Felipe et Pedro Catalo. Le Centre fête cette année ses soixante-dix ans d’existence mouvementée. Durant la dictature militaire, Jaime Cubero, qui professait un anarchisme concret, constructif et ouvert, joua un rôle important dans le maintien des liens entre militants clandestins.

D’autres éditeurs brésiliens ont également publié des titres intéressants, parmi lesquels nous citerons O espíritu da revolta (a greve geral anarquista de 1917) [L’esprit de révolte : la grève générale anarchiste de 1917], de Christina Roquette Lopreato, édité en 2000 chez Annablume Editora, São Paulo. Constatant l’absence d’études sur le sujet, l’auteur développe une analyse rigoureuse de la grève de 1917, d’où il ressort que les anarchistes et les anarcho-syndicalistes, en dépit de leurs divergences, furent les principaux organisateurs de ce grand mouvement social victorieux. Cent mille travailleurs de São Paulo, organisés et représentés par le Comité de défense prolétarien (CDP), participèrent, du 12 au 15 juillet 1917, à une grève générale, qui toucha les ouvriers boulangers et laitiers, les employés du gaz et de l’électricité, ceux des transports et de multiples autres professions. Au bout de deux jours de conflit, le patronat négocia avec une délégation de six militants du CDP – cinq anarchistes et un socialiste – et dut reconnaître le droit d’association et de réunion, accepter de limiter les hausses des prix, veiller à la qualité des denrées alimentaires, appliquer les lois sur le travail des femmes et des moins de 18 ans et demander au gouvernement la libération des grévistes emprisonnés. Dans un pays où le prolétariat agricole pesait encore énormément, la question sociale faisait brusquement irruption sur la scène, même si, dès septembre 1917, le patronat s’appliqua à la résoudre par la répression, en emprisonnant certains leaders ouvriers et en en expulsant d’autres au titre d’étrangers indésirables.

Dans ce bref panorama du livre anarchiste brésilien, Margareth Rago mérite sans doute une place à part eu égard à ses activités de pédagogue et d’historienne libertaire. On lui doit Os prazeres da noite [Les plaisirs de la nuit : prostitution et codes de la sexualité féminine à São Paulo (1890-1930)] (1991), vaste fresque sur l’évolution des mœurs sexuelles féminines et le rôle qu’y jouèrent les prostituées d’origine européenne. Do cabaré ao lar. A utopia da cidade disciplinar Brasil 1890-1930 (1985), étudie le processus de « domestication de la classe ouvrière » brésilienne et « l’entreprise de moralisation du travailleur » qu’elle dut subir, dont un des aspects fut le confinement de la femme dans le rôle de gardienne du foyer. M. Rago y analyse les conflits que suscitèrent le choc de cette logique « disciplinaire » et des aspirations anarchistes à la création d’un monde nouveau. Enfin, un troisième ouvrage de M. Rago – Entre a história e a liberdade. Luce Fabbri e o anarquismo contemporâneo (2001) –, dont vient de sortir une version espagnole, évoque le parcours intellectuel et existentiel de Luce Fabbri et, au delà, l’Italie fasciste, l’Uruguay, la révolution espagnole, la révolution cubaine, le féminisme et les libertaires, la Comunidad del Sur [1] et sa propre vision de l’histoire.

Cette promenade dans l’édition libertaire serait incomplète sans évoquer les revues. Souvent remarquables par leur qualité d’impression et leur iconographie, celles-ci se placent le plus souvent sur le terrain d’un anarchisme culturel et offrent un air de parenté intellectuelle avec des revues de langue française, comme Réfractions, ou italienne, comme Rivista A ou Libertaria. Entre 1998 et 2001, sont sortis trois numéros de Novos Tempos avec des traductions de Proudhon, Bakounine, Kropotkine, Émile Armand, mais aussi de Bookchin, Ronald Creagh, Eduardo Colombo et Jean-Marc Raynaud, entre autres. Cette ouverture sur l’extérieur n’exclut pourtant pas la publication d’intéressantes contributions brésiliennes, parmi lesquelles nous citerons « Mensonges du patriotisme de 1869 » par Hector Morel, « Guerre et paix » par Edson Passetti, « Odeur de poudre dans l’air » par Alexandre Samis, « L’agence brésilienne d’intelligence à l’époque actuelle » par le Laboratoire d’études libertaires et « Perceptions libertaires » par José Luís Solazzi. Par ailleurs, Libertárias a publié, entre octobre 1997 et 2001, sept numéros de sa superbe revue, dont chacun d’eux traite d’un thème principal. Pour mémoire, nous citerons « 80 ans de révolution russe », « Art et anarchie », « Sexe et anarchie », « Rébellion », « l’Innommable » et « Passion et anarchie ». Enfin, le premier numéro de Libertários, daté troisième trimestre 2002, a pour thème « Qui a peur de l’anarchisme ? » et s’organise autour d’un double volet : voix d’ailleurs et voix du Brésil. Plusieurs textes introduisent le sujet : « Qu’est-ce que l’anarchisme ? », de Nicolas Walter, « L’Anarchie, un idéal de société », de Luc Spirlet, « En faveur de l’anarchisme », de la FA de langue française, « Quand l’Espagne révolutionnaire vivait en anarchie », de Frank Mintz et Frédéric Goldbronn, « Clevelândia : la forêt vierge comme limite » et « Échos de la révolution russe au Brésil », d’Alexandre Samis, « Ideal Peres, fils de João et de Carolina », de Renato Ramos et Bruno Rocha et « Celip-RJ » (Cercle d’études libertaires Ideal Peres de Rio de Janeiro), de Renato Ramos. Citons, pour finir, le premier numéro de la revue Verve (octobre 2002), éditée par Nu-Sol [Nu au soleil], « noyau de sociabilité libertaire », lié au programme d’études de diplômés en sciences sociales PUC-SP [Pontificana Universidade Católica de São Paulo] et coordonnée par Edson Passetti. On y trouve une traduction de Stirner – « Quelques remarques provisoires à propos de l’État fondé sur l’amour » –, suivie d’une étude d’Edson Passetti, intitulée « L’Art de l’amitié » et consacrée à l’opposition entre Machiavel et La Boétie.

Frank MINTZ

Sur l’anarchisme au Brésil, on peut lire…

● Jacy Alves de Seixas, Mémoire et oubli (anarchisme et syndicalisme révolutionnaire au Brésil), Maison des sciences de l’homme, Paris, 1992, 303 p.

● Regina Jomini-Mazoni, Écoles anarchistes au Brésil (1899-1920), ACL, Lyon, 1999, 87 p.

● Isabelle Felici, La Cecilia. Histoire d’une communauté anarchiste et de son fondateur, Giovanni Rossi, ACL, Lyon, 2001, 121 p.

● Sur le site Internet « Recherches sur l’anarchisme » ([http://raforum.info/spip.php?rubrique10&lang=en]), des résumés des thèses de doctorat d’Isabelle Felici, Les Italiens dans le mouvement anarchiste au Brésil 1890-1920, et de Jacy Alves de Seixas, Anarchisme, syndicalisme et participation au Brésil, mythe et histoire 1890-1930.

… et voir
(filmographie établie avec l’aide d’Eric Jarry)

● Jean-Louis Comolli, La Cecilia, 1 h 50, 1975, sur une communauté d’anarchistes italiens au sud du Brésil (Parana) à la fin du XIXe siècle. Le synopsis de ce film a été publié sous le titre : La Cecilia, une commune anarchiste au Brésil en 1890 (dossier d’un film), Daniel & Cie, Paris, 1976.

● Lauro Escorel Filho, Os Libertarios, 29 minutes, 1976, sur les émigrés européens, principalement italiens, dans les plantations de café de l’Etat de São Paulo à la fin des XIXe et début du XXe siècles.

● Carlo Romani, As escolas racionalistas, 30 minutes, 2000, sur les écoles rationalistes de São Paulo au début du XXe siècle.


[1Coopérative d’édition libertaire de Montevideo, fondée en 1955, dont les membres vivent en communauté. Comme conséquence de la dictature militaire, la Comunidad del Sur s’est exilée pendant une dizaine d’années en Suède sans cesser son travail d’édition. Reconstituée par la suite à Montevideo, elle y poursuit toujours sa tâche.