Vie et mort d’un républicain radical

À contretemps, n° 11, mars 2003
dimanche 7 août 2005
par  .
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Julián BRAVO VEGA
EDUARDO BARRIOBERO Y HERRÁN (1875-1939)
Una nota sobre su vida y sus escritos

Madrid, Fundación Anselmo Lorenzo, 2002, 74 p.

Actas del congreso internacional
EDUARDO BARRIOBERO Y HERRÁN : SOCIEDAD Y CULTURA RADICAL
Logroño, Universidad de La Rioja, 2002, 238 p.

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Quiconque a fréquenté des militants de la CNT espagnole des temps héroïques a forcément entendu parler d’Eduardo Barriobero. Le temps n’avait pas effacé de leur mémoire le souvenir qu’il y avait laissé comme avocat de la CNT dans les années 1920 et 1930. Il est vrai qu’en cette période de criminalisation systématique de l’anarcho-syndicalisme, la CNT avait fichtrement besoin de défenseurs et qu’elle en comptait assez peu. Avocat de la CNT, Barriobero le fut à titre gratuit. Par sympathie et conviction, puisqu’il était lui-même affilié, depuis 1912, à son syndicat des professions libérales. À ce titre, il eut à défendre de très nombreux militants ouvriers – dont Juan García Oliver, alors jeune et fougueux anarchiste et futur ministre de la Justice.

Deux ouvrages récemment parus restituent la richesse de ce personnage à bien des égards hors normes que fut Barriobero. Le premier, de Julián Bravo Vega, constitue une brève, mais très minutieuse évocation de sa vie et de son œuvre. Le second, auquel le même J. Bravo Vega prend une grande part, réunit les actes d’un congrès que l’université de La Rioja a consacré à Barriobero en octobre dernier. Outre d’intéressantes contributions de José Luis Gutiérrez Molina, Miguel Iñiguez, Paco Madrid et Heleno Saña, pour n’en citer que quelques-unes, on y trouve publié un document exceptionnel : des extraits du journal intime que Barriobero tint pendant la guerre civile.

Rares furent, en Espagne, les intellectuels issus de la bourgeoisie qui adhérèrent à l’anarchisme. Idéologiquement proches du républicanisme, ils se défiaient en général – et à juste titre, pourrait-on dire – de son caractère de classe. Il n’en demeure pas moins qu’une des matrices de l’anarchisme espagnol fut précisément le républicanisme radical, et particulièrement celui que professait le Parti républicain fédéral, fondé par le proudhonien Pi y Margall et dans lequel militèrent Fermín Salvochea, Francisco Ferrer, Pedro Vallina et Ricardo Mella, pour ne citer que quelques éminentes personnalités de l’anarchisme ibère.

Très tôt, Barriobero y trouva sa voie politique. Député haut en couleurs du Parti républicain fédéral au cours de quatre législatures, il batailla sans trêve contre la dénaturation du rêve républicain et pour une « République de travailleurs » libérée des latifundiaires et du poids de l’Eglise. Par ailleurs franc-maçon, il incarna à merveille cette « espagnolissime » synthèse entre républicanisme, libre-pensée et culture libertaire.

La culture fut précisément, avec le journalisme, l’autre terrain de prédilection de Barriobero. Si l’avant-garde culturelle espagnole des années 1920 et 1930 produisit quelques notables figures intellectuelles, la sélective mémoire du post-franquisme n’en a retenu que quelques valeurs sûres, comme Garcia Lorca, Machado et Alberti, au détriment de beaucoup d’autres, principalement de celles qui se rattachaient à la gauche radicale et à l’imaginaire libertaire. Barriobero ne fut sans doute pas un grand dynamiteur de formes, mais son œuvre écrite – recensée par J. Bravo Vega – n’en demeure pas moins considérable : quelque trois cents écrits, dont une trentaine d’ouvrages de fiction. Humaniste, grand connaisseur de Cervantès – à qui il consacra plusieurs essais –, il traduisit, par ailleurs, dans les années 1920, pour la première fois en espagnol, l’œuvre complète de Rabelais, traduction que tous les spécialistes s’accordent à juger magistrale et qui fut trois fois rééditée sous le franquisme (1962, 1967, 1972) sans indication de nom d’auteur.

Si l’immédiat avant-guerre conduisit Barriobero à rompre avec la franc-maçonnerie et à radicaliser ses positions, la guerre civile sonna pour lui l’heure des épreuves et de la désillusion. Nommé président du tribunal révolutionnaire de Barcelone par le Comité central des milices antifascistes, en août 1936, ses liens avec la CNT lui attirèrent nombre d’inimitiés et contribuèrent à façonner la noire – et, semble-t-il, très injustifiée – légende d’épurateur qui lui colla à la peau et que véhiculèrent à foison ses adversaires républicains modérés et staliniens. Quand, à partir de mai 1937, s’inversa le rapport des forces au sein du camp républicain, les accusateurs de Barriobero lui firent payer son indépendance d’esprit d’un an et demi de prison – pour « appropriation de fonds et crimes de sang » – et de deux tentatives d’assassinat.

De cette sombre période de sa vie date l’écriture d’un percutant mémoire en défense et d’un pathétique journal intime qui constituent, l’un et l’autre, comme le souligne justement J. Bravo Vega, « un témoignage unique » sur l’atmosphère d’intrigue, de délation et de coups bas qui s’empara, juste avant sa chute, du camp républicain. On y lit la détresse d’un homme brisé, mais décidé à résister à la diffamation et capable de porter un regard lucide sur ce qui l’entoure et se meurt. Sous sa plume, on le sent, certaines blessures suintent plus que d’autres. Celle, par exemple, que lui occasionna la trahison de ses propres amis : « Quant à ceux de la CNT et de la FAI, organisations auxquelles j’appartiens depuis longtemps et auxquelles j’ai prêté, souvent au risque de ma propre vie, d’inoubliables services depuis trente-cinq ans, ils m’ont abandonné par tactique, pour ne pas contrarier cette Généralité qui tente de m’immoler…. » Au rang des victimes expiatoires, on pourrait trouver quelques similitudes entre la fin d’Antonio Ortiz, rejeté et diffamé d’abord par les siens, et celle d’Eduardo Barriobero. Le premier eut, sur le second, la chance de comprendre qu’il n’est d’autre solution que la fuite quand la roue tourne à ce point. Barriobero, lui, quitta sa républicaine prison pour être exécuté par les franquistes qui venaient d’occuper Barcelone. Comme quoi on peut mourir deux fois.

José FERGO