Paroles d’anarchie

À contretemps, n° 41, septembre 2011
samedi 18 mai 2013
par  F.G.
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■ Mimmo PUCCIARELLI
ENGAGEMENT LIBERTAIRE ET ORGANISATIONS ANARCHISTES
Entretiens avec Laurent Fouillard et Jean-Louis Phan-Van

Lyon, Atelier de création libertaire, « L’anarchisme en personnes », 2011, 128 p., ill.

L’un, Laurent Fouillard, officie comme libraire à Publico, haut lieu de l’anarchie parisienne ; l’autre, Jean-Louis Phan-Van, est de toutes les manifestations culturelles de la tribu libertaire, bien planté derrière ses caisses de bouquins d’occasion, où l’amateur avisé quête avec passion d’antiques trésors. L’un et l’autre sont des hommes-livres, fermement convaincus que l’Idée est d’abord affaire de mots, des mots qu’on se doit naturellement de transmettre. Inutile d’ajouter que, bien sûr, on les fréquente, ces deux-là, et qu’on les aime pour ce qu’ils sont, des passeurs d’anarchie. Grâce à Mimmo Pucciarelli, infatigable questionneur de libertaires [1], on peut désormais dire qu’on les connaît un peu mieux, ce qui, s’agissant d’hommes discrets, n’est pas rien. Issus du même milieu – la classe ouvrière – et de la même génération, celle qui fut un peu trop jeune pour vivre Mai 68 mais assez dégourdie pour n’en pas rater la suite, Laurent et Jean-Louis ont d’autres points communs : une même enfance banlieusarde (à Ivry, pour l’un, à Clamart, pour l’autre), des parents attentifs, le lycée technique (section horticulture, pour l’un, dessin, pour l’autre), des goûts musicaux assez proches (plutôt les Who, pour l’un, plutôt Dylan, pour l’autre), les mêmes cheveux longs, la même révolte, celle qui naît toujours de l’intérieur et se nourrit… ou s’épuise. La leur de révolte, inutile de le préciser, ne s’éteint pas avec l’âge. Plutôt le contraire. Chez l’un, elle se double d’une authentique passion pour le voyage en terre lointaine – l’Amérique latine – ; chez l’autre, pour le dessin qu’il pratique depuis l’enfance. Quant à l’anarchisme, ils le découvrent par le même livre, celui de Daniel Guérin. Le reste est affaire de constance. Pour Laurent, cette découverte, « c’était mettre un nom sur ma révolte et puis lui créer une sorte de filiation historique » ; pour Jean-Louis, c’était « s’inscri[re] dans la perspective où j’allais, à un moment donné, m’en réclamer ». Si tout est ainsi enclenché – et même si lire c’est vivre –, les vrais engagements exigent probablement davantage, quelque chose qui relève à la fois de l’affirmation et du pas de côté : chez l’un et l’autre, cet écart prend la forme – difficile et exigeante – de l’insoumission. Avec, à la clef, quelques années de clandestinité. Jusqu’à ce que, en 1981, et après quelques hésitations, Madame Lagauche les amnistie. Pour Laurent Fouillard, le militantisme anarchiste passe alors par une adhésion, qui ne se démentira pas, à la Fédération anarchiste (FA) et par une implication de tous les instants dans l’aventure de Radio Libertaire. Pour Jean-Louis Phan-Van, ce militantisme ne saurait trouver son terreau ailleurs que dans le champ de l’anarcho-syndicalisme, et plus particulièrement de la Confédération nationale du travail (CNT), dont il est toujours, et malgré quelques déboires, une haute figure. Avec le temps, raconte Laurent, le militantisme à la FA fut aussi, pour lui, un moyen d’assumer, et c’est heureux, cette condition ouvrière dont, jeune, il avait rêvé « se sortir ». Pour Jean-Louis, anarcho-syndicaliste de conviction, créer et faire vivre une section syndicale CNT à la Cité des sciences et de l’industrie – où il travaille depuis 1986 – fut aussi une manière de vérifier que ce type de pratique était viable. Et puis, chez l’un comme chez l’autre, il y a un commun refus du sectarisme, l’amour des livres, la fraternité agissante. Assez pour rendre la lecture de ces deux entretiens tout à fait intéressante, y compris dans ses non-dits.

Monica GRUSZKA


[1Sont déjà passés sur son grill Eduardo Colombo, Ronald Creagh, Amedeo Bertolo, Marianne Enckell, John Clark, José Maria Carvalho Ferreira – L’anarchisme en personnes, 2006 –, Claire Auzias – Claire l’enragée, 2006 – et Nico Berti – Ici on ne vend pas d’anarchie, 2009. Ces trois ouvrages ont été recensés dans nos colonnes – n° 24, septembre 2006, pp. 28-29, et n° 36, janvier 2010, p. 22. Signalons que les deux entretiens figurant dans le présent ouvrage datent de 2006 et qu’ils ont été actualisés avant parution.