De l’anarchie comme métaphysique de la liberté

À contretemps, n° 36, janvier 2010
samedi 8 janvier 2011
par  F.G.
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Giampietro (Nico) BERTI
ICI ON NE VEND PAS D’ANARCHIE
Entretien réalisé par Mimmo Pucciarelli
Traduction et avant-propos d’Isabelle Felici
Lyon, Atelier de création libertaire, 2009, 100 p.

Lancée en 2006 avec deux ouvrages sortis coup sur coup [1], l’intéressante collection « L’anarchisme en personnes » était depuis lors restée en sommeil. Réactivée par ce recueil d’entretiens avec Giampietro (Nico) Berti, elle confirme sa volonté de faire le point sur l’anarchisme contemporain à travers ce qu’en pensent – ou n’en pensent plus – quelques-uns de ses « éminents » représentants interrogés sur leur trajectoire personnelle et « militante ».

Nico Berti, aujourd’hui professeur d’histoire contemporaine à l’université de Padoue et prolixe auteur d’ouvrages remarqués sur Errico Malatesta, Saverio Merlino et la pensée anarchiste au XIXe et XXe siècles [2], commença jeune à s’intéresser à l’anarchie. C’était dans les années 1960, en plein creux du mouvement libertaire. Il y adhère pleinement, nous dit-il, aussi bien intellectuellement que sentimentalement. Et de préciser : « J’ai aimé et j’aime l’anarchie et les idées anarchistes parce qu’elles ont permis et permettent une critique non destructrice mais très pénétrante de la société, du point de vue de la liberté. » Au milieu des années 1960, il entre en contact avec Amedeo Bertolo et le noyau dit des « Milanais » et participe, dans l’après-68, à la fondation de A, rivista anarchica, revue qui marqua indiscutablement de son empreinte le renouveau de l’anarchisme italien.

Les années 1970 furent celles de la rencontre avec Louis Mercier Vega, initiateur du projet de revue anarchiste internationale Interrogations. Nico Berti souligne, à juste titre, le rôle de passeur que joua Mercier Vega auprès des jeunes libertaires qui le fréquentèrent en ces années de renouveau de l’anarchisme. « C’était un homme extraordinaire, nous dit Nico Berti, d’une ouverture mentale à 360 degrés, d’envergure internationale, un véritable intellectuel. » Sa vision « lucide, désenchantée, désespérée peut-être » du monde et des possibilités de le subvertir eut paradoxalement, insiste Nico Berti, la vertu d’arrimer ceux qui travaillèrent à ses côtés, au sein de la revue Interrogations, à une conception vivante de l’anarchisme, c’est-à-dire désencombrée de toute bigoterie militante.

En ces temps où, à la faveur de l’esprit toujours vivace de Mai 68, un certain « néo-anarchisme » existentiel contestait le classicisme doctrinal et organisationnel de l’anarchisme institué, Nico Berti se voulait « plutôt orthodoxe », mais d’une orthodoxie soucieuse de débarrasser l’anarchisme « des scories qui encombrent toute pensée datée historiquement » [3]. Les années 1980 seront celles du dépassement, à travers la redécouverte de Bruno Rizzi et l’investissement de nouveaux champs thématiques, dont ceux explorés par Castoriadis, qui ont énormément « contribué, précise Nico Berti, à déplacer l’axe de l’analyse libertaire ». Contrairement à ceux de Chomsky, précise-t-il, qui est toujours resté « un intellectuel de la gauche radicale » stricto sensu.

Avec Amedeo Bertolo, Luciano Lanza et Roberto Ambrosoli, Nico Berti fut, pour reprendre l’appellation de Mimmo Pucciarelli, le quatrième mousquetaire de ces années fastes où l’anarchisme italien retrouva une authentique vitalité théorique fondée sur la curiosité intellectuelle et l’ouverture d’esprit. De A, rivista anarchica, en passant par la rédaction italienne d’Interrogations et la reprise de la revue Volontà et des éditions Antistato, ce groupe d’affinité contribua largement, dans une conjoncture politique pas toujours avantageuse – affaire Pinelli-Valpreda –, à redonner des lettres de noblesse à l’anarchisme.

Avec le temps, Nico Berti évolua vers une position « critico-révisionniste » résolument désidéologisée, dont le principal effet fut, nolens volens et au nom du « moindre mal », d’intégrer l’anarchisme au « bloc néolibéral », pour reprendre une expression d’Eduardo Colombo [4]. À lire les réponses qu’apporte, sur ce sujet précis, Nico Berti aux questions pourtant avenantes de son interlocuteur, on demeure confondu par sa pauvreté argumentaire. À l’entendre, donc, « une vision réaliste des choses » supposerait que les anarchistes reconnaissent que « nous vivons dans une société qui jouit d’un bon niveau de bien-être et qui a un bon degré de liberté, du moins dans les sociétés occidentales ». Et que, ce faisant, ils acceptent de ne garder de l’anarchisme que la seule fonction culturelle qui serait la sienne, à savoir servir d’aiguillon libertaire au libéralisme politique. Autrement dit, débarrassée de la question sociale, l’anarchie ne serait plus qu’une métaphysique de la liberté. Ite missa est

Monter si haut pour tomber si bas, ça fait peine à lire.

Freddy GOMEZ


[1L’Anarchisme en personnes – entretiens avec Eduardo Colombo, Ronald Creagh, Amedeo Bertolo, John Clark, Marianne Enckell et José Maria Carvalho Ferreira – et Claire l’enragée – entretien avec Claire Auzias – sont recensés dans le numéro 24, septembre 2006, d’À contretemps, pp. 28-29.

[2Citons, parmi une production très fournie, Francesco Saverio Merlino. Dall’anarquismo socialista al socialismo liberale – Franco Angeli, 1993 –, Il pensiero anarchico del Settecento al Novecento – Lacaita, 1998 – et Errico Malatesta e il movimento anarchico italiano e internazionale – Franco Angeli, 2003.

[3Un des grands textes du Nico Berti de cette époque flamboyante demeure « L’anarchismo nella storia, ma contra la storia » (L’anarchisme dans l’histoire, mais contre l’histoire), publié dans le numéro 2, 1975, d’Interrogations.

[4Lire, à ce sujet, notre recension de La Volonté du peuple. Démocratie et anarchie, de Eduardo Colombo : « Pour en finir avec les “libéraux-libertaires” », À contretemps, n° 29, janvier 2008, pp. 20-21.