Chroniques lusitaniennes

À contretemps, n° 24, septembre 2006
samedi 9 juin 2007
par  .
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■ Jorge VALADAS
LA MÉMOIRE ET LE FEU
Portugal : l’envers du décor de l’Euroland

Illustré par Barthélémy Schwartz
Montreuil, L’Insomniaque, 2006, 128 p.

Auteur de trois livres de référence sur le Portugal écrits sous le nom de Charles Reeve [1], Jorge Valadas reprend, dans celui-ci, le fil de ses chroniques lusitaniennes pour nous offrir une vision particulièrement féroce de « l’envers du décor » portugais.

Sur un sujet qu’il maîtrise parfaitement, J. Valadas canonne à tir tendu sur ces « talibans du marché » et ces « intégristes de l’optimisme », poussés à l’ombre de la révolution démocratique de 1974 et adeptes fanatisés d’un Euroland dévasté. On a beau ne pas être né de la dernière pluie, on est surpris par l’ampleur du désastre décrit par J. Valadas, désastre né de l’opiniâtreté employée par ces « nouveaux conquistadores » à faire « disparaître toutes les formes d’entraide et de solidarité » anciennes pour les remplacer par « l’individualisation moderne du citoyen consommateur de marchandises ». Nullement spécifique au Portugal, au demeurant, ce mouvement entraîne, ici, pour des raisons qui tiennent à son histoire et à ses coutumes, un coût tant humain qu’environnemental invraisemblable : précarisation extrême, paupérisation absolue, d’un côté, « sahellisation » de pans entiers du territoire, de l’autre. Au nom de la plus extrême modernité et du profit sans limites.

Pour J. Valadas, il existe une parfaite adéquation entre le génie destructeur du capitalisme, version lusitanienne, et la démocratie représentative, qui l’incarne au mieux de ses intérêts, démocratie elle-même issue d’une révolution domestiquée par le stalinisme tardif. D’où le manque total de compassion de l’auteur pour les oublieux ex-staliniens aujourd’hui recyclés dans l’alter-mondialisme qui, comme José Saramago, s’étonnent de l’apathie dont fait preuve la société portugaise, sans jamais s’interroger, pour autant, sur leurs propres responsabilités en la matière. Il fut un temps, rappelle J. Valadas – et c’est l’autre aspect fondamental de ce livre –, où le mouvement ouvrier portugais, majoritairement libertaire, porta très loin les aspirations émancipatrices d’une classe dangereuse. Les nombreuses pages de luttes et d’espoirs qu’il écrivit furent méthodiquement effacées par ceux qui, sous divers masques, s’apparentent au pouvoir – « les vainqueurs », dit J. Valadas.

La réappropriation de cette histoire – niée, occultée, salie – représente, à ses yeux, un enjeu majeur de notre temps : elle seule permettra « de renouer le fil conducteur de l’utopie sociale émancipatrice », celle qui irriguait, par exemple, l’imaginaire subversif d’un Angelo Jorge, dont le livre phare, Irmânia, inspire à J. Valadas quelques subtils commentaires. Contre le mouvement perpétuel du néant qu’implique le culte de l’éternel présent, la mémoire des vaincus demeure un combat d’avenir, le seul qui puisse lézarder les murs d’un monde invivable.

José FERGO


[1Portugal l’autre combat, en collaboration avec Françoise Avila, Claude Orsoni, Bertrand Lorry et José Maria Carvalho Ferreira (Spartacus 1975) ; L’Expérience portugaise (Spartacus, 1976) ; Les œillets sont coupés (Paris-Méditerranée, 1999).