Quelle actualité pour l’anarchisme ?

À contretemps, n° 24, septembre 2006
samedi 23 juin 2007
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Ce texte est la retranscription d’une intervention faite au cours des Quatrièmes Journées de pensée critique organisées par la revue espagnole Página Abierta en décembre 2001. Le texte de cette intervention, donné ici dans une traduction de Miguel Chueca, a paru en février 2002 dans cette même revue, avant d’être repris dans ¿ Por qué A ? Fragmentos dispersos para un anarquismo sin dogma.

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L’anarchisme est-il d’actualité ? La question est directe et elle paraît on ne peut plus claire. C’est dans la réponse, sans doute, qu’on devrait s’attendre à trouver toute la charge d’une éventuelle complexité. Il ne faut pas, cependant, se fier aux apparences : il y a rarement des questions qu’on puisse qualifier de simples et la complexité de la réponse n’est le plus souvent qu’un effet de la complexité que recèle déjà la question.

Celle-ci est bien loin d’être une question simple, et la première réponse qui me vient aussitôt à l’esprit, c’est : ça dépend. Ça dépend de ce qu’on entend par « actuel » et ça dépend de ce qu’on met sous le mot « anarchisme ». Selon le sens qu’on voudra bien donner à « actuel », on pourra dire, par exemple, que non seulement l’anarchisme n’est pas actuel, mais en outre qu’il ne l’a jamais été. Selon le sens qu’on donnera au mot « anarchisme », on pourra dire, avec beaucoup de très bons arguments, qu’il s’agit là d’une sorte d’antiquité tout à fait dépassée et déphasée, ou bien, en se fondant également sur d’autres très bons arguments, que l’anarchisme n’a jamais été aussi férocement actuel qu’il l’est à notre époque.

Ceci étant dit, et avant d’affronter la trompeuse simplicité de la question, je souhaiterais dire quelques mots en guise de préambule. Nous savons tous que l’anarchisme n’a jamais joui d’une très bonne réputation dans les sphères intellectuelles. Tout au long du siècle passé, de nombreux compagnons de combat – qui furent aussi, à l’occasion, de terribles adversaires dans une lutte prétendument commune – ont eu tendance à regarder les anarchistes comme des sortes de décérébrés théoriques.

On pouvait difficilement prétendre être marxiste – attention, je ne dis pas « communiste » – si on n’avait pas lu et assimilé tout ou partie des écrits de Marx. En revanche, un illettré pouvait se proclamer anarchiste, et être reconnu et accepté comme tel par ses coreligionnaires. On entendait souvent dire que, étant de magnifiques rebelles mais d’ingénus révolutionnaires, les anarchistes parlaient plus avec leurs tripes et leurs intuitions qu’avec la précieuse rationalité néocorticale.

Tenus pour une sorte de parentèle non scientifique dans la grande famille socialiste, on leur reprochait de trouver refuge dans quelques slogans, du genre « Ni Dieu ni maître », « Vive l’anarchie », « Mort à l’État », etc., afin de mieux suppléer à leur manque de rigueur théorique, et de recourir à la raison pratique et au sens commun comme seule méthode d’analyse.

Il semble bien que, aux yeux des anarchistes eux-mêmes, l’anarchisme était plus une façon d’être qu’un discours théorique, qu’il relevait plus d’une expérience vitale et d’un engagement existentiel et éthique que d’une doctrine savamment construite.

Voilà, en gros, l’image stéréotypée et caricaturale qu’on a présentée des anarchistes. Mais il s’agit d’une caricature qui, comme toutes les bonnes caricatures, capte et accentue jusqu’à la déformation des traits incontestablement présents dans l’objet caricaturé.

Au cours de cette intervention, je vais rendre hommage, d’une certaine manière, à cette caricature. Je suis anarchiste, un anarchiste critique et hétérodoxe certes, mais anarchiste au bout du compte, depuis que, à peine adolescent – c’est-à-dire il y a déjà quelques décennies –, je suis entré dans le monde du militantisme politique. J’ai milité, je milite encore, dans le milieu anarchiste. J’ai participé avec ma plume à de nombreuses publications anarchistes, et pourtant, je n’ai jamais lu sérieusement les principaux auteurs anarchistes et je ne connais que médiocrement l’histoire du mouvement. N’attendez donc de moi ni érudition libertaire, ni théories d’envergure ni rigoureuses analyses conceptuelles. En un certain sens, et de la même façon que ces anarchistes caricaturaux auxquels je faisais allusion avant, je vais parler avec mes tripes et à partir de mes intuitions.

Ce petit préambule paraîtra peut-être gratuit, et on y pourra y voir un simple artifice rhétorique mais, une fois de plus, il convient de se méfier des apparences. En réalité, il nous fait entrer directement en matière et nous permet d’esquisser une réponse à propos de l’éventuelle actualité de l’anarchisme parce que, comme je vais tenter de le démontrer tout au long de cet exposé, ce qui reste vivant et actuel dans l’anarchisme est à chercher dans ce qu’il y a de moins doctrinaire, de moins formalisé, de moins systématique, et de plus diffus, de plus vague et de plus intuitif dans la pensée anarchiste, c’est-à-dire dans tout ce qui, en somme, la rapproche le plus de la caricature à laquelle je faisais allusion avant. En revanche, tout ce qui est irrémédiablement dépassé, et mort même, fait partie du pôle opposé, c’est-à-dire des efforts déployés pour théoriser l’anarchisme et pour l’établir comme un corps de doctrine systématisé.

L’éventuelle actualité de l’anarchisme

Nous commencerons par la question de « l’actualité ». Actuel, l’anarchisme ? De quel point de vue ? Actuel en quel sens et par rapport à quoi ? Actuel parce qu’il nous permettrait de comprendre et d’expliquer le moment présent de nos formations sociales ? Actuel parce qu’il est en phase avec les luttes sociales de notre époque ? Ou bien parce qu’il aurait partie liée avec des problèmes sociaux dont l’existence se mesure en termes de « longue durée » ?

C’est à partir de ces trois sens possibles que je vais essayer de parler de l’éventuelle actualité de l’anarchisme.

Pour commencer, il est évident que, en tant que dispositif théorique qui nous donnerait les clés de l’analyse et de la compréhension de l’état présent du monde et de la texture de nos sociétés, non seulement l’anarchisme n’est pas actuel mais j’irais jusqu’à dire qu’il ne l’a jamais été. Il n’a jamais fourni de principes théoriques suffisamment fins, ni des outils méthodologiques suffisamment sensibles pour inspirer une sociologie qui permettrait d’éclairer les phénomènes sociaux ni pour encourager, malgré les efforts de Proudhon, une théorie économique convaincante. En ce sens, on peut dire que non seulement l’anarchisme n’est pas actuel, mais encore qu’il ne l’a jamais été.

Est-ce que l’anarchisme serait actuel au sens où ses principaux éléments constitutifs procéderaient de l’intérieur des conflits sociaux en cours ? C’est-à-dire, est-il actuel parce qu’il surgit, qu’il naît constamment du tissu social de l’époque où nous sommes ?

Ici, la réponse est double : il faut dire que l’anarchisme est pleinement actuel et que, dans un autre sens, il a cessé aussi de l’être. En vérité, tout dépend de l’idée qu’on se fait de ce qu’est, au fond, l’anarchisme : c’est pourquoi on me permettra de tracer une division radicale entre les deux manières d’aborder la question.

Il y a, d’un côté, ce qu’on pourrait appeler la conception quasi religieuse de l’anarchisme, centrée sur le versant « institué » de l’anarchisme et, de l’autre, la conception pragmatique de l’anarchisme, centrée sur la dimension « instituante » de la pensée et des pratiques anarchistes. Une telle division configure deux anarchismes nettement différenciés. L’un s’autoproclame tel avec ferveur, agite les drapeaux et les sigles qui se réfèrent aux grands moments historiques de l’épopée anarchiste, alors que l’autre se borne simplement à se manifester comme tel au sein des actuels antagonismes sociaux.

À l’intérieur du premier de ces deux anarchismes, on tend à penser que l’anarchisme est éternellement actuel et peut franchir les siècles avec la même facilité que les religions traversent les millénaires. Ce qui a lieu actuellement, ce qui pourra arriver à l’avenir, soit en termes d’avancées de la pensée soit en termes de nouvelles expériences de luttes, enrichira sans doute l’anarchisme, lui apportera des nuances, lui permettra de nouvelles formulations, mais il ne s’agira en l’occurrence que de simples ajouts à un fonds aussi immuable que celui qui constitue les religions.

En tant que corpus historiquement institué, l’anarchisme peut être considéré, d’une part, comme une « idéologie », dans le sens d’un « système d’idées et de valeurs » et, de l’autre, comme un ensemble de pratiques et un mouvement socio-politique.

En tant qu’idéologie, donc, l’anarchisme émerge fondamentalement au XIXe siècle, comme réaction à la révolution industrielle et à l’établissement du capitalisme. Ses textes de référence, ceux-là mêmes qui définissent sa cosmogonie, sa vision du monde, ses principes axiomatiques, ses valeurs et la trame de son imaginaire, appartiennent pleinement au XIXe siècle, sans qu’on n’y ait rien ajouté ensuite de réellement substantiel, aussi longue que soit la liste des penseurs libertaires qui sont venus après les Godwin, Proudhon, Bakounine, Kropotkine ou même Stirner.

Si on le regarde comme un ensemble de pratiques et comme mouvement socio-politique, l’anarchisme laisse apparaître ses traits caractéristiques dans une série d’expériences et d’événements historiques qui s’égrènent à la fin du XIXe siècle et courent tout au long du siècle suivant, principalement au cours de ses cinquante premières années. Cet anarchisme a ses drapeaux, ses sigles, ses chansons, ses héros et ses égéries, ses organisations, ses registres d’expérience, sa mémoire collective, etc. Tout cela forme une sorte de « bloc » : un bloc aux multiples facettes, certes, mais un bloc compact au bout du compte, historiquement et sociologiquement institué et identifiable.

Il est indéniable que ce « bloc » peut continuer à arborer ses drapeaux et qu’il est capable de susciter encore quelques adhésions, mais il a d’autant moins de perspective d’avenir au XXIe siècle qu’il a déjà le plus grand mal à exister aujourd’hui. Cet anarchisme est maintenant pétrifié : mort, il fait d’ores et déjà partie des monuments historiques, aussi vénérables et attachants qu’ils puissent être.

Ce que ne parviennent pas à comprendre les anarchistes qui se rattachent à cette conception religieuse de l’anarchisme, c’est que les doctrines religieuses peuvent survivre durant des millénaires en ignorant superbement les changements de la société, parce que les principes, les croyances et les valeurs qui les constituent ne se sont pas forgées au sein du conflit social, n’émergent pas comme réponse à la violence exercée par l’ordre social et ne sont plus sous-tendues par un désir de transformation sociale.

Il ne peut en aller de même avec certaines doctrines comme le marxisme ou l’anarchisme, et cela pour la raison que leurs principes, leurs croyances et leurs valeurs se constituent directement comme réponse antagonique face à certaines conditions sociales bien précises d’existence et sont indissociables desdites conditions.

Dans la conception pragmatique de l’anarchisme, celui-ci est conçu comme une expression particulière du dissentiment socio-politique, comme un produit bien déterminé du point de vue historique et social. L’anarchisme a été « inventé », littéralement, comme une réponse face à un ordre social particulier, et il s’est construit de l’intérieur même des luttes qui tentaient de le subvertir. Il ne fut pas un système doctrinal projeté du dehors, du monde éthéré des idées vers le monde des luttes, mais au contraire, il sut se forger au sein de ces dernières. Sa vigueur est, en quelque sorte, la même que celle de ce à quoi il s’opposait, et elle s’épuise quand s’épuise la vigueur de la matrice dont il est sorti.

L’actualité renouvelée de l’anarchisme

L’anarchisme n’est pas une simple structure formelle, il n’est pas un ensemble de formes qu’on pourrait déplacer à travers diverses situations socio-historiques : il est plein de contenus, situés et concrets, qui lui donnent forme, et c’est pour cela qu’il a été si terriblement actuel pendant des décennies. Mais ce sont précisément ces contenus, profondément ancrés dans l’histoire, qui font aujourd’hui obstacle à son adaptation aux nouvelles réalités socio-historiques.

Dans la mesure où la société du XXIe siècle n’est plus celle de la fin du XIXe siècle ou de celle du début du XXe siècle, il est évident que ce qui fit l’actualité de l’anarchisme, c’est-à-dire son ancrage radical dans le contexte de la société de l’époque, est ce qui aujourd’hui lui ôte de sa force et le condamne à l’inefficacité et à l’obsolescence.

Du coup, la réponse – ma réponse, en tout cas – quant à l’actualité de l’anarchisme est on ne peut plus nette et n’admet pas de tergiversations. Si on s’en tient au versant institué de l’anarchisme, on doit en conclure que celui-ci a cessé d’être actuel il y a déjà longtemps, et que les efforts des uns ou des autres pour le garder en vie ou pour le ressusciter sont tout à fait vains.

Il n’en va pas de même, cependant, si nous considérons maintenant l’anarchisme à partir de son autre versant et si nous le définissons d’après l’effervescence instituante qui l’anime et les intuitions qui l’ont fait naître. La réponse est à nouveau évidente, mais ici elle pointe vers la pleine actualité de l’anarchisme. De ce point de vue, on peut même affirmer que l’anarchisme est aujourd’hui beaucoup plus actuel qu’il ne l’a jamais été.

Cette nouvelle actualité de l’anarchisme n’est pas due à une activité propagandiste ou pédagogique des anarchistes qui aurait fini par convaincre de plus en plus de gens. Elle n’est pas due, non plus, à ce qu’ils auraient fait acte de présence, de façon suffisamment intense et convaincante, dans les luttes pour attirer vers eux des secteurs importants de la population. Rien de cela n’est vrai. Quel que soit le milieu auquel on s’intéresse, il faut bien dire que l’activité des anarchistes ne dépasse plus depuis longtemps les limites du simple témoignage.

La nouvelle actualité de l’anarchisme n’a rien à voir avec l’activité politique des anarchistes eux-mêmes : elle est due plutôt à la conjonction d’une série de facteurs qui configurent une nouvelle scène à laquelle quelques-unes des intuitions fondamentales de l’anarchisme s’adaptent à la perfection et trouvent de nouvelles possibilités d’expression. Ces facteurs sont en rapport avec l’évolution même de nos sociétés, en particulier avec la nouvelle économie du pouvoir qui les conforme, ainsi qu’avec les avancées technologiques de ces dernières décennies. Ces facteurs sont également en rapport avec les grandes expériences historiques du siècle passé et avec certains des apports les plus relevants de la pensée contemporaine.

Les intuitions fondamentales de l’anarchisme

Je vais essayer de mettre en parallèle certains des facteurs que je viens de mentionner et quelques-unes des intuitions fondamentales qui caractérisent l’anarchisme et qui tournent toujours, d’une façon ou d’une autre, autour de l’importance toute particulière que la pensée anarchiste accorde à la problématique du pouvoir.

Une analyse en détail de la nouvelle économie du pouvoir qui s’installe dans nos sociétés demanderait des volumes entiers de recherches laborieuses. Je me contenterai ici de faire allusion à la subtile combinaison et à la fine synergie entre les pratiques de pouvoir centrées sur le contrôle des populations et celles qui le sont sur le contrôle individualisé ainsi qu’à l’extension constante des facettes de l’existence constituées en cibles des interventions du pouvoir. Tout cela, qui est rendu possible en grande mesure par le développement des nouvelles techniques d’information et de communication, approche de telle sorte l’exercice du pouvoir de notre existence quotidienne qu’il est de plus en plus difficile de ne pas voir que l’exercice du pouvoir constitue aujourd’hui un phénomène omniprésent, qui mérite une attention toute particulière, ainsi que les intuitions anarchistes le laissaient présager.

Ces intuitions exprimaient également une méfiance à l’endroit de toute approche de type centraliste, qu’elle fût démocratique ou pas. Et il se trouve que les nouvelles techniques rendent aujourd’hui possible le développement de relations horizontales très éloignées des modèles qu’on regardait jusqu’ici comme les seuls susceptibles de fournir une certaine efficacité organisationnelle.

Mais, plus profondément, l’intuition anarchiste selon laquelle les relations de domination débordent de loin les relations et les modes de production – même si on peut toujours leur trouver quelque lien avec ceux-ci –, a reçu, et continue de recevoir, la plus large confirmation sociale par le biais de l’émergence et de l’essor de nouveaux mouvements sociaux centrés sur des processus d’exclusion et de discrimination transversaux par rapport aux relations de domination économiques.

Par ailleurs, les grandes expériences historiques du siècle passé, tout particulièrement celles qui ont concerné lesdits « socialismes réels », ont également contribué à situer dramatiquement au premier plan l’importance – qui n’est ni secondaire ni située au niveau des superstructures – que revêt le phénomène du pouvoir. L’intuition anarchiste selon laquelle l’institué finit immanquablement par trahir les désirs qui animaient les processus instituants – tant si on se réfère à la consolidation des « agendas » théoriques qu’à la consolidation des organisations chargées de les mettre en œuvre ou encore à celle des situations politiques nées à la suite de processus révolutionnaires – a reçu des faits une confirmation on ne peut plus éclatante.

Dans le domaine de la pensée contemporaine, il y a eu une série de contributions qui ont permis de redécouvrir et de situer au premier plan l’importance des relations de pouvoir : celles de Michel Foucault ou de Hannah Arendt en sont un bon exemple. Mais, au-delà de ces apports, j’aimerais insister sur un autre facteur qui rend bien compte, il me semble, de l’accord et de l’imbrication qui se produisent entre certains aspects de la pensée anarchiste et quelques-unes des formulations les plus incisives et les plus actuelles de la pensée contemporaine, même si je dois revenir pour ce faire à cette caricature de l’anarchisme que j’évoquais au début de mon intervention.

Le manque de systématisation et de sophistication théorique de l’anarchisme, son ancrage dans la raison pratique et dans l’intuition plutôt que dans la raison scientifique ont contribué à ce que la pensée anarchiste soit moins perméable que d’autres corps de doctrines, comme le marxisme par exemple, aux influences des idéologies de la modernité, aux présupposés des Lumières ou à ceux de la raison scientifique. C’est peut-être pour cette raison que l’anarchisme s’accorde mieux avec certaines formulations post-modernes et aussi avec les nouvelles conceptions touchant la nature de la raison scientifique.

Enfin, il faut mentionner à nouveau cette insistance anarchiste sur le lien étroit entre les choix politiques et les choix de vie, c’est-à-dire l’anarchisme comme façon d’être et de vivre, comme dispositif de fusion du politique et de l’existentiel, comme conviction qu’on ne peut pas remettre au lendemain d’une éventuelle révolution la mise en pratique des principes de vie antagonistes et qu’on ne peut pas assujettir le présent à des promesses situées dans les temps à venir. Tout cela s’accorde également avec les expériences et l’ethos actuel d’une bonne partie de cette jeunesse qu’on a coutume de qualifier d’ « anti-système », et qui s’efforce de créer des formes et des espaces de vie alternatifs.

Pour le reste, il suffit d’examiner attentivement le présent pour y percevoir, même si c’est de façon vague, que les formes que prend le nouvel imaginaire subversif – lequel se passe, naturellement, et heureusement peut-être, du vocable « anarchisme » pour se définir lui-même – gardent cependant un « air de famille » indéniable avec la pensée anarchiste et ses intuitions fondamentales.

Après avoir mentionné plusieurs fois déjà le mot « intuition », je profite de l’occasion pour ouvrir une parenthèse et préciser que, quand je me réfère à « l’intuition » ou aux « intuitions », je ne me réfère pas, c’est l’évidence, à quelque chose de l’ordre d’une ineffable inspiration tombée du ciel ou du monde platonicien des idées. Les intuitions fondamentales de l’anarchisme sont enracinées dans un fonds solide et dense d’expériences séculaires et de savoirs plus ou moins souterrains, qui constituent le legs d’une infinité de luttes contre la domination et l’exploitation.

La nouvelle dissidence

La nouvelle expression de l’antagonisme social qui est en train de naître sous nos yeux, de façon un tant soit peu précipitée et chaotique, s’invente au fur et à mesure, dans les mêmes conditions d’effervescence instituante qui présidèrent autrefois à l’invention du vieil anarchisme et avec le même scepticisme radical face à tous les schémas hérités, y compris ceux de l’anarchisme, pour autant qu’il s’est transformé, lui aussi, en un schéma hérité.

On n’accepte plus, de nos jours, les idéaux et les « agendas » qui, prétendant à une sorte de « totalisation », visent à envisager le monde sous un point de vue stable et omni-compréhensif. De même, on n’hésite plus, en les mélangeant au besoin, à faire son miel de fragments appartenant à diverses traditions idéologiques et à construire, avec lesdits fragments et d’autres emprunts aux courants de pensée les plus contemporains, des configurations idéologico-politiques kaléidoscopiques et fluides, en constante recomposition.

Les référents identitaires et les positions de lutte ne recherchent plus dorénavant la stabilité, la permanence et la fixité offertes par les idéologies et les organisations du passé. La guerre de mouvement remplace à présent la guerre de tranchées, tant sur le plan idéologique que sur le plan de l’activité socio-politique militante.

Les dispositifs qui se cristallisent ponctuellement afin de rendre possibles les affrontements sont des positions délibérément précaires et provisoires. Ils se dissolvent et se recomposent constamment pour aller à la recherche de nouveaux terrains de lutte.

Cette articulation, flexible et changeante, remplace dans l’actuel imaginaire antagoniste la vieille image de « l’organisation » comme structure stable, bien assise dans l’espace et le temps. La nouvelle dissidence n’habite plus entre les murs solides d’une organisation pensée comme un « édifice » (on sait peut-être que les vieux anarchistes appelaient habituellement la CNT « notre maison »). Le lieu où elle se tient prend la forme de réseaux qui naissent, se cristallisent, se transforment et disparaissent sans aucune nostalgie d’une possible solidification.

Ceux qui sont en train de forger actuellement la nouvelle dissension socio-politique sont privés de cartes de navigation, ils doivent les dessiner progressivement, à l’instar de ce que firent autrefois ceux qui, peu à peu, créèrent l’anarchisme au moyen de leurs textes, de leurs débats et de leurs luttes. Les multiples opérations de ces dissidents-là conduisent à donner une nouvelle signification au politique, en déstabilisant les anciennes significations, et à forger un nouvel ethos subversif, mais sans que cela soit le fruit d’une pure théorisation ni, pas plus, le résultat d’un examen critique des schémas hérités. Les nouvelles façons de penser, d’être et de vivre l’antagonisme social se construisent, comme cela eut lieu avec le vieil anarchisme, de l’intérieur même des luttes suscitées par le nouvel ordre social, et en réaction contre lui. C’est pourquoi les nouveaux mouvements sociaux s’accordent si bien avec les nouvelles conditions sociales d’existence.

En parlant avec autant d’insistance de « l’air de famille » qu’il y aurait entre l’anarchisme et l’actuelle opposition sociale, je ne voudrais pas laisser entendre que l’opposition sociale la plus radicale partagerait les présupposés caractéristiques de l’anarchisme. Il est clair que, face à l’inégalité, à la discrimination, à l’exploitation, à la domination et à l’injustice sociale, on peut articuler de nombreuses et très diverses réponses antagonistes. L’anarchisme, ou ce qui lui ressemble, n’est qu’une de ces réponses : d’autres choix sont possibles et pleinement légitimes.

Si certaines de ces nouvelles réponses antagonistes ont un certain « air de famille » avec le vieil anarchisme, c’est parce qu’elles s’accordent avec le trait le plus spécifique et le plus distinctif de l’anarchisme. Je me réfère, en l’occurrence, à son hyper-sensibilité face à l’autorité, à son refus frontal de toutes les manifestations de pouvoir ou, pour parler plus strictement, de l’exercice du pouvoir. Et je me réfère enfin à cette conviction selon laquelle il n’est aucun exercice du pouvoir qui ne doive être mis en question de la façon la plus véhémente en tant qu’il est radicalement en contradiction avec toute visée libératrice, en tant qu’il menace de mort à court, moyen ou long terme, toute visée émancipatrice.

Il vaut mieux se tromper en prenant les décisions à la base que donner dans le mille en suivant des ordres, d’où qu’ils viennent. C’est là précisément que réside cet « air de famille » existant entre le nouvel anarchisme, qui ne s’appellera plus anarchisme, et l’anarchisme d’autrefois.

Remise en question des relations de pouvoir

Ce que je viens de dire nous mène à la troisième des différentes acceptions du mot « actuel » que je me proposais de commenter. En effet, s’il est vrai que l’anarchisme est fondamentalement critique et volonté de subversion des relations de pouvoir, et s’il est vrai aussi que les relations de pouvoir, contrairement à ce que prétendent les utopies anarchistes, sont intrinsèques au social, alors il existe quelque chose dans l’inspiration essentielle de l’anarchisme dont l’actualité est garantie tant que perdureront les sociétés humaines. Je ne fais pas allusion, bien sûr, à l’anarchisme comme produit socio-historique déjà conformé et institué, mais à ce qui, sous d’autres dénominations et d’autres configurations, continuera de regarder comme sa première tâche la remise en question des relations de pouvoir, quelles que soient les modalités de cette remise en cause. C’est en ce sens, et en ce sens seulement, qu’on peut dire que les tendances anarchisantes de la pensée critique et des luttes sociales présentent une actualité qui déborde les époques et se rattachent, non plus avec la « longue durée » décrite par les historiens, mais avec des durées d’une énorme longueur.

Permettez-moi maintenant de conclure en regardant vers l’intérieur du mouvement anarchiste et en m’adressant à ceux qui se situent dans sa sphère d’influence.

Nous qui nous identifions encore avec la tradition anarchiste, nous pouvons faire obstacle au développement de cette nouvelle opposition sociale qui se rattache à certaines intuitions anarchistes diffuses de l’anarchisme ou nous pouvons aider à ce développement.

Nous y ferons obstacle, sans aucun doute, si nous ne comprenons pas que ce qui naît en ce moment sous nos yeux ne peut être radicalement innovateur, subversif et actuel qu’à partir d’un écart avec nos propres schémas, à partir de leur transgression et de leur profonde transformation.

Nous y aiderons, en revanche, si nous comprenons que les « nouveaux anarchistes » ne peuvent être « anarchistes » qu’à partir du plus total manque de respect à l’égard de l’anarchisme institué.

Et nous y aiderons encore plus si nous renonçons à vouloir emprisonner sous l’étiquette même d’ « anarchisme », aussi « nouveau » qu’il soit, ce qui est en train de se créer aujourd’hui.

Abandonner les vieilles cartes de navigation, ne pas résister aux mutations : voilà le défi que doivent relever, à l’époque actuelle, tous les gens qui désirent rester fidèles à l’inspiration instituante de l’anarchisme et reconnaissent volontiers qu’il cesse d’être ce qu’il est dès l’instant qu’il se constitue en héritier de lui-même, parce que, ce faisant, il a déjà trahi ses intuitions fondamentales.

Tomás IBÁÑEZ
[Traduit de l’espagnol par Miguel Chueca.]