Contre le Travail

À contretemps, n° 24, septembre 2006
lundi 11 juin 2007
par  .
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■ Georges BATAILLE
LA SOCIOLOGIE SACRÉE DU MONDE CONTEMPORAIN
Introduction de Simonetta Falasca Zamponi
Paris, Lignes-Manifestes, Léo Scheer, 2005, 48 p.

Voici une petite perle à déguster en douce pour alimenter notre réflexion, un texte court qui s’enchâssera avec bonheur entre les pages de nos lectures habituelles. Il s’agit de La Sociologie sacrée du monde contemporain de Georges Bataille, texte d’une conférence prononcée le 2 avril 1938 au Collège de sociologie. C’est autant son contenu que la date à laquelle ce texte fut rédigé qui est constitutif de sa valeur. Sa réflexion aborde, entre autres, un sujet étrangement présent dans le discours contemporain de l’idéologie dominante. C’est-à-dire la critique du Travail comme finalité de l’organisation sociale. Son raisonnement précise qu’au terme d’un processus social qui reste sans doute à analyser dans toute sa complexité, « le travailleur libre » fut conduit à confondre son existence avec sa fonction et, dans le même mouvement, entra dans la servitude volontaire. Dès lors, l’existence humaine tout entière fut enfermée « dans le royaume de l’économie ». Et alors qu’on nous bassine avec le travail comme valeur, cette distinction entre fonctionnalité et existence est absolument bienvenue. Ce texte désigne l’un des fondements du totalitarisme soviétique en poursuivant sa réflexion. Il éclaire à sa façon un processus idéologique qui, pour reprendre ses catégories, touche à l’existence comme lieu d’imputation du sacré. Georges Bataille soutient qu’au bout du compte le Travail ne pouvant créer un monde, le pouvoir soviétique a évolué dans le sens d’une militarisation lui permettant de prétendre à la totalité de l’existence. Son inclination ne fut pas, affirme l’auteur, de conférer le pouvoir au peuple, mais cédant à la prétendue réalité du travail, d’enfermer, au nom du Travail, l’existence dans une servitude militaire. Bref, ces considérations permettront peut-être au lecteur attentif de rebondir et l’aideront à structurer une approche en profondeur lorsqu’il étudiera l’impasse dans laquelle le mouvement ouvrier s’est retrouvé coincé lorsque la chape de plomb du stalinisme s’abattit sur lui.

Le rapprochement avec le Manifeste contre le travail de la revue Krisis réédité en novembre 2005 aux éditions 10/18 est saisissant. Tout d’abord publié en 1999 en Allemagne, ce texte fut diffusé en France par les bons soins des Éditions Léo Scheer en 2002. Dès lors, il connut un énorme succès. Il s’inscrit dans une tradition théorique fondée sur une solide culture marxienne, en particulier la lecture attentive des œuvres de jeunesse et du Grundisse. Il s’inscrit surtout dans une tradition qui doit beaucoup à la pratique de la critique radicale développée, en leur temps, par les situationnistes. Les auteurs poursuivent, à l’aide des mêmes catégories que leurs prédécesseurs, l’analyse historique et la poussent à son plus haut point. C’est bien en ce sens que leur posture est parfaitement subversive et demeure, au-delà de son intellectualisme, d’une actualité brûlante. La rencontre avec Bataille, qui, lui, empreinte d’autres chemins, est assez remarquable et, par conséquent, sa pertinence mérite d’être soulignée. Elle nous laisse espérer que d’autres auteurs, issus des nouvelles générations, nourris de ces lectures, ayant assimilé le corpus nécessaire à l’articulation d’une pensée critique radicale, auront la bonne idée de reprendre le flambeau de leurs aînés et de nous gratifier d’une suite « à la négation à la société du travail ».

Jean-Luc DEBRY