Fragments de vie d’un insoumis de Carrare

À contretemps, n° 24, septembre 2006
jeudi 14 juin 2007
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■ Belgrado PEDRINI
NOUS FÛMES LES REBELLES, NOUS FÛMES LES BRIGANDS...
Éclats autobiographiques d’hommes contre

Nancy, Mutines séditions, 2005, 144 p.

Il est un temps pour tout. Pour se battre et pour déposer les armes. De ne pas régler ses pas sur l’horloge de l’Histoire, on risque de se retrouver à contretemps des lendemains qui chantent, et, pis encore, montré du doigt comme « bandit » ou « terroriste » quand on croyait n’être que résistant. Les aventures de Belgrado Pedrini, fils d’un sculpteur sur marbre de Carrare et anarchiste lui-même, illustrent à merveille cette inadéquation. L’homme fut « bandit » sous Mussolini, parce qu’il s’insurgea contre l’ordre fasciste, et « criminel » au sortir de la guerre, parce qu’il refusa de s’en remettre aux autorités « démocratiques » issues de la Résistance. L’invariance de l’incontrôlé se paye cher.

Ils furent quelques-uns, alors, et pas seulement chez les anarchistes mais également dans les rangs du PCI, à penser qu’abattu le fascisme, le combat devait se poursuivre. Pour la Révolution. Pour la République universelle. Pour la Sociale. À tort, sûrement, car il faut plus que des armes – qu’ils avaient – pour changer le monde. Mais ces hommes-là ne s’encombraient pas trop de calculs stratégiques, ils marchaient à l’impulsion, dotés d’ « un certain goût pour la liberté », comme le relèvent justement les préfaciers de cet ouvrage.

C’est donc l’histoire d’un irréductible de ce genre que nous conte ce récit autobiographique. Condamné à mort par le fascisme, Pedrini se voit libéré, en 1944, de la prison de Massa par un groupe de partisans. Condamné de nouveau, en 1949, à trente ans de prison cette fois, pour avoir abattu, à l’heure où c’était devenu interdit, un policier aux sympathies fascistes avérées et exproprié quelques industriels de Carrare, Milan et La Spezia, anciennement acquis au Duce, il n’en sortira qu’en toute fin de peine, au milieu des années 1970. Bien longtemps, en tout cas, après les partisans de Mussolini, que le stalinien Palmiro Togliatti, ministre de la Justice et des Grâces de juin 1945 à juillet 1946, commença d’amnistier – massivement – très tôt.

En arrière-fond de ce récit, fragmentairement reconstitué par un Pedrini vieillissant, c’est le style de toute une génération qui perce, idéaliste en diable mais définitivement fraternelle. Émergeant du néant démocratique où les victoires et les défaites se mesurent toujours à l’aune de l’imaginaire dominant et des intérêts du capital, une contre-histoire est alors possible, dans les plis de l’autre et contre elle. À leur mesure et avec leurs moyens, Pedrini et ses compagnons– dont certains, comme l’admirable Goliardo Fiaschi, sont évoqués ici – le savaient. Ils l’ont tentée.

Il est possible qu’un jour de renaissance, quand tous les masques seront tombés, on continue de se souvenir de ces perdants déraisonnables.

Freddy GOMEZ