La mémoire d’un refus

À contretemps, n° 24, septembre 2006
mardi 19 juin 2007
par  .
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■ Érica FRATERS
RÉFRACTAIRES À LA GUERRE D’ALGÉRIE 1959-1963
Préface de Jean-Jacques de Félice
Paris, Editions Syllepse, 2005, 228 p., ill.

Un débat récurrent agite périodiquement les gazettes. Les historiens s’y plient, un peu hautains mais de bonne grâce, avec la ferme intention d’y jouer les garde-frontières : la mémoire – qui n’est que reconstruction de souvenirs, nous expliquent-ils – ne saurait se confondre avec l’histoire, rigoureuse et dépassionnée comme chacun sait. Le problème, rarement évoqué, cependant, c’est que l’irruption « mémorielle » naît souvent de la nécessité de pallier les trous de mémoire d’une histoire académique bien oublieuse – ou sélective – quand de certains thèmes il s’agit. La résistance, côté français, à la sale guerre d’Algérie est de ceux-là.

La démarche de remémoration collective entreprise par une cinquantaine d’anciens réfractaires à la guerre d’Algérie, rattachés à l’Action civique non violente (ACNV), constitue une claire illustration de cette volonté d’opposer la parole des témoins au silence de l’histoire. Elle a donné naissance à un livre fort utile, dont la principale qualité est sans doute la modestie du discours à plusieurs voix qui le soutient. Car les hommes (et les femmes) qui se racontent ici ne cherchent pas à s’attribuer d’autre rôle que celui d’avoir dit non, en des temps difficiles, et de l’avoir fait par seule conscience individuelle, cette conscience qui exigeait d’eux qu’ils ne se renient pas. Combien furent-ils, ces réfractaires – terme générique qui inclut les déserteurs, les insoumis et les inculpés pour « refus d’obéissance » ? Quelques-uns, bien sûr, mais suffisamment « déraisonnables » et imaginatifs pour défier la raison d’État.

C’est en 1959 que commence leur aventure collective – « mineure », comme ils disent – par une dénonciation des camps d’internement d’Algériens (Larzac et centre de tri de Vincennes, entre autres) et une intervention solidaire au bidonville de Nanterre, où ils s’opposent, par les moyens de la non-violence active, aux fréquentes descentes de police, en y exigeant d’être déclarés aussi « suspects » que ses habitants, en y organisant des jeûnes, en y réparant aussi les dégâts commis par la flicaille. Il y a beaucoup à apprendre de ces pratiques de lutte – décidées, engagées et contrôlées collectivement – contre un appareil de répression visiblement déconcerté par la ferveur non-violente de ses opposants. Y compris pour notre présent, insistons sur ce point.

L’année 1960 marque un tournant pour l’ACNV. Il s’agit alors de répondre, avec les faibles moyens du bord, à l’accueil des réfractaires qui attendent d’elle un soutien concret. Car le geste, éminemment solitaire, du refus de partir combattre en Algérie exige, pour porter loin, d’être inscrit dans un mouvement plus vaste de sensibilisation. En revendiquant l’obtention de services civils de remplacement en Algérie – ce qui conféra une valeur positive à ces refus de rejoindre l’armée d’occupation –, en organisant des chantiers d’accueil pour les réfractaires, en les entourant d’un cordon permanent de solidarité physiquement exprimée, l’ACNV jouera pleinement son rôle. Exemplairement, pourrait-on dire.

Exemplaire, elle le fut cette démarche du tous pour un, communément pratiquée par les réfractaires de l’ACNV, comme autant d’appropriations collectives de refus individuels. L’un d’entre eux, André Bernard, raconte : « Un moment, alors que nous étions quelques-uns dans une pièce à discuter, deux gendarmes passent la porte et me demandent. Je me lève. Pas avant, pas après, mais en même temps que moi, d’un seul mouvement, six autres se lèvent en disant : “C’est moi André Bernard.” (...) Ce qui est sûr, c’est que l’émotion éprouvée ce jour-là est toujours présente. Les gendarmes rebroussèrent chemin, provisoirement... » Naissance de notre force, aurait dit Victor Serge.

Comme autant de grains de sable grippant la machine répressive, ces hommes – et ces femmes, car le livre insiste, à juste titre sur le rôle qu’elles tinrent dans ce combat de chaque jour – venaient d’horizons divers. Plus souvent chrétiens qu’athées – et davantage humanistes, au sens le plus noble du terme, que révolutionnaires –, ils passèrent outre leurs divergences philosophico-religieuses pour s’en tenir à l’objet essentiel de leur combat. C’est, d’ailleurs, un des aspects les plus passionnants de cette belle aventure humaine. Parce qu’elles exigent de l’individu autre chose que des déclarations d’intention, certaines époques opèrent d’elles-mêmes, on le sait, le tri entre les vrais et les faux amis. L’Occupation fut sans doute de celles-là ; la guerre d’Algérie aussi. En ces temps uniformément gris, il n’est pas rare, en effet, que bougent les frontières de la fraternité humaine. Ces récits croisés de réfractaires le prouvent encore, avec la force de l’évidence. Seuls comptaient alors la main tendue et l’engagement sans faille, au nom d’un refus opiniâtre. D’où qu’ils vinssent et quel que fût leur fondement.

Quelque quarante ans plus tard, il reste de cette aventure partagée une ancienne connivence – palpable à la lecture de ce livre – et le désir de dire ce qu’elle fut. Pour qu’affleure la mémoire d’un refus. Quant à l’histoire de ces réfractaires à la guerre d’Algérie, elle reste à faire. Souhaitons qu’un historien s’y mette, un jour. En attendant, c’est aux témoins, et à eux seuls, que nous devrons, un jour futur, que cette mémoire n’ait pas été engloutie dans les non-dits d’une histoire sélective. Comme la Semaine sanglante ou les mutineries de la Grande Guerre, pour n’en citer que quelques-uns.

Freddy GOMEZ