Correspondance

À contretemps, n° 16, avril 2004
samedi 12 février 2005
par  .
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À propos d’une critique publiée dans le n° 11 (mars 2003) d’À contretemps, nous avons reçu, tardivement, ce courrier de Cédric Dupont, que nous livrons à nos lecteurs, avec la réponse de José Fergo.

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« Je viens de lire la critique que vous venez de faire sur mon livre Ils ont osé !, ainsi que sur celui de H. Willemse, que je connais fort bien. Et je suis surpris de ce que j’ai pu y lire. Oh, rien à redire sur le reproche de l’approche militante, j’ai dû m’immerger dans le milieu libertaire espagnol pour écrire cet ouvrage. Par contre, je m’étonne du reproche de ne pas aborder la militarisation ou la participation au gouvernement, et j’en passe. Car si vous aviez lu ce livre avec le même intérêt que les militants libertaires de l’époque, vous auriez sans aucun doute compris que tel n’était pas l’objet. Ce livre voulait aborder – et j’ose espérer que c’est le cas – les réalisations économiques et sociales effectuées par la CNT en 1936.

Après plus de quatre années de recherches et d’entretiens avec les militants de cette génération, la collecte d’archives pour la plupart inédites (photos et documents), etc., je m’étonne toujours que quelques individus puissent encore me faire ce reproche, qui m’amuse cependant, étant donné que la simple lecture de la table des matières permet de comprendre aisément que cet ouvrage n’a pas pour but de traiter de la militarisation, ni de la participation au gouvernement, ni de la contre-révolution stalinienne... Manque d’objectivité historique ? Peur des vieux démons du mouvement libertaire ? Je vois mal comment de tels démons pourraient m’effrayer. Et si vous aviez poussé un peu plus loin les recherches sur ma démarche, vous auriez pu constater qu’un autre ouvrage est en cours d’écriture, justement sur les colonnes confédérales et la militarisation, en consultant par exemple http://www.recherche1936.fr.st, mon site web.

En espérant que vous répondrez à ce courrier.- Cédric Dupont »



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« On ne peut qu’être heureux, pour eux et pour lui, que les militants libertaires de l’époque évoquée par Cédric Dupont dans Ils ont osé ! aient lu son livre “avec intérêt”. Mais il faut bien remarquer que l’argument est assez léger pour infirmer mes reproches, mesurés, sur son ouvrage – reproches que, visiblement, “certains individus” lui ont déjà faits. La principale objection que contenait ma recension portait sur son “manque de recul critique”. Et j’ajoutais : “Ce défaut, car c’en est un à nos yeux, n’est pas rare quand la perspective militante, de quelque bord qu’elle soit, se superpose par trop à la problématique historique.”

Longtemps l’historiographie libertaire militante de la révolution espagnole s’est contentée de décerner des brevets de bonne conduite en ayant pour principal objet de consacrer le mythe du “nosotros solos, nosotros los mejores”. Selon les sympathies de l’auteur, la revendication était globale ou partielle, mais elle évitait soigneusement d’analyser cette histoire dans toute sa complexité, en tenant la légende à bonne distance et en évitant les images d’Épinal.

On peut comprendre que les témoins directs de la geste espagnole se soient laissés aller au récit magnifié. Après tout, ce penchant était bien naturel quand l’exil – ou la prison – clôturait l’univers mental. Le souvenir, alors, ennoblissait le passé, et c’était parfois vital. L’erreur, c’est de le prendre pour autre chose que ce qu’il est : l’expression d’une nostalgie exaltante. À bientôt soixante-dix ans de distance de l’événement, toutes les pièces du dossier – ou presque – sont disponibles pour traiter autrement de ce sujet. À froid, pourrait-on dire, c’est-à-dire avec méthode et sans fard.

À rebours de l’idée communément véhiculée par les libertaires, la révolution espagnole n’a rien prouvé de la validité de l’anarchisme. Au contraire. Confronté à la réalité, celui-ci s’est embourbé et dénaturé. On peut toujours faire comme si la « trahison » de quelques chefs suffisait à expliquer le phénomène. L’école « basiste » se contente de cet argument, qu’elle répète à satiété. Mais il est court. Aussi court que celui de l’école « circonstancialiste », pour qui la guerre devait d’abord être gagnée et qui, par avance, légitime tous les renoncements.

Dans Ils ont osé !, Cédric Dupont, lui, nous conte une belle histoire – avec photos et documents –, mais il ne restitue rien de sa complexité, de ses contradictions, des causes de sa déroute, enfin. C’est pour un autre livre, nous écrit-il aujourd’hui. Nous l’attendons donc, en souhaitant que, cette fois-ci, l’auteur saura – comme l’écrivit Louis Mercier en 1956 – “mettre à nu non seulement les faiblesses et les trahisons des autres, mais aussi nos illusions et nos manquements, à nous, libertaires”. On en jugera sur pièce, le temps venu.– José Fergo »