Christophe Bourseiller et les « sociaux-barbares »

À contretemps, n° 16, avril 2004
samedi 19 février 2005
par  .
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À la quinzaine d’ouvrages publiés ces dix dernières années par Christophe Bourseiller sont venues s’ajouter récemment les 546 pages d’une Histoire générale de l’ « ultra-gauche » (Denoël, 2003). Il appartient d’abord à des historiens de se prononcer sur la valeur d’un livre d’ « histoire » (« ce travail se veut avant tout un bilan historique », p. 19) consacré à un sujet dont l’auteur reconnaît en fin de volume l’inexistence : « L’ “ultra-gauche” en tant que telle n’a jamais existé » (p. 502). Mais dans ce fourre-tout il est question de groupes et d’hommes qui, eux, ont bel et bien existé. D’autres acteurs de cette (micro-)histoire récente voudront sans doute relever, pour ce qui les concerne, les erreurs dont fourmille l’ouvrage. Ancien membre du groupe Socialisme ou barbarie (1949-1967), auquel est consacré tout un chapitre du livre (« Les “sociaux-barbares” », pp. 235-280, ainsi que de nombreuses allusions tout du long), je voudrais apporter un certain nombre de précisions.

En premier lieu, bien entendu, il faut rappeler que l’ « ultra-gauche » comme telle est une pure fiction : « gauchisme » ou « ultra-gauche » sont des termes polémiques qui permirent à Lénine, et plus tard à Trotski, de stigmatiser en bloc ceux qui osaient les critiquer « sur leur gauche ». Le fait qu’il soit arrivé à des gens issus de ces courants de les reprendre ne les rend pas pour autant légitimes : il n’y a pas de véritable « histoire générale de l’ “ultra-gauche” » possible, comme il peut y avoir une histoire du bolchevisme ou de l’anarchisme, tout simplement parce que les divergences entre les courants politiques qui y sont présentés l’emportent souvent de beaucoup sur les points de convergence. Plus grave, à cette hétérogénéité irréductible des courants politiques vient s’ajouter un autre facteur, qui fausse irrémédiablement les perspectives : tout à son impressionnante accumulation de noms et de sigles, Bourseiller, et le lecteur avec lui, en vient à oublier que les 30 000 militants du KAPD allemand en 1921 et cinq ou six adolescents dans un café parisien à la fin du XXe siècle, ce n’est vraiment pas du tout la même chose. Comprendre en quoi consiste la différence aurait demandé un autre livre.

Un livre d’histoire, précisément. Et l’Histoire est ce que l’on cherchera en vain dans celui-ci : l’auteur ne fait jamais sentir, si ce n’est au travers de quelques lignes noyées dans son ahurissante accumulation de sigles, qu’à certains moments il y a eu des mouvements, des luttes et des enjeux réels, et autre chose que des militants et des théories. Il emploie mille fois le terme « conseilliste » mais ne réfléchit jamais sur le « conseil », terme qui ne désigne pas seulement une « idée », mais aussi une forme d’auto-organisation créée par la classe ouvrière, qui a été vue, par les uns, comme un organe collectif et démocratique de direction des luttes et comme cellule de base de l’autogestion généralisée et, par d’autres, à la suite des bolcheviques, comme simple instrument de la dictature du prolétariat soumis à la direction du parti révolutionnaire. (Peut-on imaginer divergence plus profonde que celle qui divisa là-dessus la prétendue « ultra-gauche » ?) Ce sont peut-être les inconvénients d’avoir « un goût certain pour la micro-histoire » (p. 500). Mais des chroniques et des micro-histoires, on peut aussi en fabriquer avec un minimum de sérieux.

L’exposé de Bourseiller apporte des informations quand il a recopié la « bonne » source ou frappé à la bonne porte. Quand ce n’est pas le cas, il accumule les erreurs et les bourdes les plus invraisemblables, et cela malgré son « instinctive sympathie » (p. 18) pour son sujet. On se prend à rêver à ce qu’il aurait pu faire s’il avait été guidé par la malveillance...

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