« ¡ Que se vayan todos ! »

À contretemps, n° 16, avril 2004
jeudi 17 février 2005
par  .
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Raúl ZIBECHI
GENEALOGÍA DE LA REVUELTA
Buenos Aires, Nordan comunidad, 2003, 244 p.

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Les 19 et 20 décembre 2001, une foule mêlée occupe la rue argentine. Au coude à coude, des femmes du peuple, des jeunes des banlieues, des hommes cravatés, des familles entières manifestent bruyamment en tapant sur des marmites. Des cortèges monte un cri, infiniment repris : « ¡ Que se vayan todos ! » (Qu’ils s’en aillent tous !). Le « cacerolazo » est né.

Ce slogan marque une authentique rupture. Il succède au « ¡ Que se vayan ellos ! » (Qu’ils s’en aillent, eux !), qui désignait, en d’autres temps, les seuls militaires compromis dans la dictature.

Cette « généalogie de la révolte » que nous propose Raúl Zibechi permet de comprendre cette rupture. En reconstruisant l’itinéraire de ce mouvement spontané et en l’analysant de près, R. Zibechi s’attache à décrire la naissance et le développement d’un mouvement anticapitaliste original et créatif confronté à une crise sociale sans précédent.

À l’origine de cette insurrection de l’imaginaire, on trouve des organisations comme les « Mères de la place de Mai » et « Hijos » (les enfants de disparus pendant la dictature). Confrontées à la volonté de l’État de ne pas poursuivre les militaires, elles se trouvent dans l’obligation d’inventer des formes de lutte inédites. C’est dans ce contexte, sordide et désespérant, que « Hijos » commence, par exemple, à organiser des « escraches ». Il s’agit de rendre la vie impossible aux bourreaux de la dictature en les harcelant. Ainsi, leurs demeures deviennent des lieux de manifestation et de « pintadas » pour que les habitants de tel ou tel quartier connaissent l’identité et l’activité passée d’un de leurs voisins. Les résultats sont à la mesure des espérances : plusieurs criminels doivent déménager devant la constance et la détermination de leurs accusateurs.

Parallèlement, la grave crise économique que connaît l’Argentine donne naissance à de nouvelles organisations, comme les « movimientos de trabajadores desocupados » (MTD, travailleurs au chômage) ou les « piqueteros » (groupes de « descamisados » qui coupent les routes). Elles génèrent une grande diversité de formes de lutte, complémentaires les unes des autres, et dont le dénominateur commun est, à l’évidence, l’autonomie. « Par autonomie, écrit R. Zibechi, il faut entendre indépendance par rapport aux partis politiques, aux centrales syndicales et aux églises. La démocratie directe est le fruit des assemblées souveraines, où se prennent toutes les décisions. » Et, en effet, toutes ces organisations fonctionnent horizontalement et sans structures hiérarchiques.

R. Zibechi avance l’hypothèse que le mouvement « piquetero » s’inscrit dans un processus social de formation d’une nouvelle classe ouvrière. « Nous sommes en présence, indique-t-il, de l’émergence d’une troisième classe ouvrière : la première avait pour axe le syndicat de métier, la deuxième le syndicat de masse, la troisième adopte une organisation territoriale complexe. » Et il ajoute : « En une période du capitalisme caractérisée par la fragmentation sociale, il existe, dans de larges secteurs, une claire conscience de la nécessité d’articuler les différences, non autour d’un axe unique et compact, mais plutôt, comme le suggèrent les indigènes, d’un arc-en-ciel multiple et multicolore. »

À la lecture de ce livre, on peut penser que les habitants du « premier monde » que nous sommes devraient tirer quelques leçons de cette capacité d’invention du mouvement social en Argentine. Il y souffle, en tout cas, un peu d’air frais qui pourrait allumer, ici aussi, quelques étincelles d’espoir. Une fois acquis la conscience qu’il n’avait plus rien à perdre et que ni l’État ni les syndicats ne pouvaient lui être d’aucun secours, ce mouvement social est en train de créer lui-même (et sans toujours le savoir) une sorte d’alternative libertaire à la crise. Pour rêver un autre futur et imaginer une nouvelle société.

Daniela HOPSTEIN CARRASQUER