En guise de présentation
AU sixième numéro de ce bulletin et un an après notre mise sur orbite, il nous faut signaler que des lecteurs nous écrivent parfois et que leurs lettres, plus laudatives que critiques, ne nous laissent jamais indifférents. Il arrive aussi qu’au détour d’un cortège ou dans un lieu fréquenté, une parole s’échappe et qu’elle prenne valeur de commentaire public. C’est ainsi que l’un d’entre nous s’est vu reprocher, au nom de tous les autres, de se réfu-gier « dans les hautes sphères de la critique sans risque » puisque… per-sonne ne nous lirait et que – ajouta l’anonyme, mais symbolique quidam – « il est tant d’autres choses à faire sur le terrain des luttes »…
On reconnaîtra sans doute là une classique méthode de disqualification, dont le militant des nobles causes assure généralement la promotion. Si nous la retenons, ce n’est sûrement pas pour nous justifier à ses yeux, mais plutôt pour dévoiler l’implicite qu’elle véhicule et qui pourrait se résumer en deux lois intangibles : le nombre et l’utilité. Mesuré à ces critères, nous ne pouvons que l’admettre : nous diffusons peu et nous ne servons à rien. Et ajouter que ces défauts majeurs sont nos titres de gloire, puisque nous ne cherchons pas – mais alors… pas du tout ! – à grossir et que nous n’avons d’autre cause à défendre que celle qui vous vaut de nous lire.
Qu’on se rassure, cependant, à l’ombre des fiers emblèmes flottant aux vents de l’Histoire, on s’accordera pour affirmer, avec leurs porte-étendards, que jamais le monde n’a tant mérité d’être transformé, car ja-mais l’aliénation n’a atteint les proportions que lui confère l’époque. Pour le reste, il est possible qu’entre leurs rangs compacts et nos forces clairsemées pointe une légère divergence quant à l’énoncé de l’affirmation sui-vante : jamais la servitude n’a été tant désirée que dans les temps présents.
A vrai dire, aucune illusion ne berce nos colères et, si de logiques révoltes peuvent ponctuellement irriguer nos rêves, il nous faut bien reconnaître qu’elles se brisent toutes avec une rare constance. Orphelines, elles n’ont de l’histoire des luttes qu’une vague idée où tout se mêle, le chant des bourreaux et celui des victimes, les mots de l’exploiteur et ceux de l’exploité, les voix de l’oppression et celles de l’émancipation, les menson-ges et les vérités. Modernes, elles sont de leur temps, sans mémoire. Approximatives, elles finissent toujours par s’engluer, par se réguler, par s’anéantir.
On verra du pessimisme dans nos propos, mais on aura tort. Nos barricades de livres ne ferment aucun autre espace. Elles ouvrent des horizons que nous continuons d’explorer avec un authentique plaisir, ce qui, avouons-le, n’est pas donné à tous les militants des nobles causes.
Un labyrinthe philosophique
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A contretemps