Le doute et la nécessité

lundi 16 mai 2016
par  F.G.
popularité : 6%

■ « Le spleen n’est rien d’autre que la quintessence de l’expérience historique. » Souvent reprise par Walter Benjamin, cette formule de Baudelaire en rejoint une autre, de Pierre Naville cette fois, qui postulait, à propos des surréalistes, qu’ « une certaine désespérance est le partage des esprits sérieux ». Et il ajoutait : « L’organisation du pessimisme est vraiment un des “mots d’ordre” les plus étranges auxquels puisse obéir un homme conscient. C’est cependant celui que nous réclamons de lui voir suivre. » Appliqué à notre présent sans autre présent que celui d’une domination si sûre de sa force qu’elle s’invente, quand il faut, des oppositions si déconstruites que l’idée même d’une critique de la totalité ne les effleure même plus, ce pessimisme actif doit opérer comme dialectique du doute et de la nécessité.
Cette approche est au cœur de ce texte extrait de la dernière livraison du bulletin Négatif, que nous avons souhaité reprendre sur notre site. Parce qu’il nous a touchés, et parce qu’il fonde, nous semble-t-il, aux yeux de nos amis, une perspective critique que nous partageons et qui se veut aussi éloignée des songes creux du citoyennisme bon enfant que des pauvres exaltations insurrectionnalistes d’une dissidence d’époque assez largement dépourvue de capacités réellement critiques pour admettre qu’aucune contestation partielle ne saurait suffire désormais à freiner la « course vers l’abîme ». Et qu’en conséquence, s’il « est déjà tard », il ne l’est peut-être pas trop pour « cerner et refuser la logique du capital dans ses diverses manifestations […], en nous dégageant des discours radoteurs de l’éternel retour du même ».– À contretemps.

Nous ne nous sommes jamais reconnus dans le monde existant. D’où nous vient donc aujourd’hui cette sensation vertigineuse de perdre pied ? Peut-être avons-nous été trop légers, en ce temps situé entre naguère et jadis, à penser que nous n’aurions pas à supporter dans l’avenir – notre présent – pire époque que celle où nous avons passé notre jeunesse. Nous nous rendons compte aujourd’hui que, contrairement à ce que nous croyions alors, la noirceur n’est pas l’apanage du passé, qu’elle est là, avec nous et devant nous, d’autant plus durable qu’elle s’est insinuée progressivement en toute chose, comme une maladie à incubation longue.

Il ne serait finalement ni très utile ni très original de procéder ici à un état des lieux. Le plus souvent les hommes ont préféré céder à la force des choses plutôt que de tenter de lui faire barrage, parce que c’est plus facile, que « rien ne sert de se cogner la tête contre les murs » ; par paresse en somme, et paradoxalement, c’est du fait de cette paresse qu’ils ont été réduits à travailler, à « se vendre ». De tout temps la domination a su compter sur ce genre d’abandon, c’est là le secret essentiel de sa longévité. Lorsqu’ils en ont eu la possibilité, les hommes se sont généralement contentés de tel ou tel aménagement apporté à leur survie. « À l’époque de l’esclavage, les syndicats auraient négocié la longueur de la chaîne », avait-on le bonheur de lire sur une banderole tenue par des manifestants, il y a quelques années. Ce genre d’humour paraît déjà très lointain, et aussi lointain le fait qu’il y ait eu même un jour quelque chose à négocier. Aujourd’hui, on s’adapte, ou pas, mais le plus souvent, on se tait, on accepte, au moins dans les faits, dans le quotidien de la survie. Les experts ont « fait de la pédagogie ».

Le renoncement trouve fréquemment sa source dans le constat reconnu de la disproportion entre les moyens dont dispose la domination et ceux de la critique ; sur celui des dégâts déjà provoqués dans les consciences humaines et dans la nature ; sur la venue prochaine d’une humanité « génétiquement modifiée » qui aurait fait rêver les totalitarismes historiques du vingtième siècle et que ladite démocratie, emportée par la folie de rationalisation inhérente à la logique marchande, ne tardera pas à ériger en norme, comme elle le fait déjà pour les animaux.

Et pourtant, de tout temps, des hommes se sont révoltés. Malgré des succès partiels et ponctuels, ils ont échoué. Le monde de la domination est toujours là, et ce sont désormais l’idée même d’humanité ainsi que la planète où elle est née qu’il est en passe de mettre en péril. Cependant, les plus conscients d’entre ces hommes ont produit une critique de la société de leur époque, et c’est cette critique qu’il faut continuer à mener. Elle passe par celle des manifestations toutes plus désastreuses les unes que les autres de la démente entreprise de destruction que se révèle être le capital, mais elle doit ramener chacune d’entre elles à la critique de la totalité, aspect trop souvent occulté lors des différentes luttes, et parfois volontairement, dans le souci consensuel de plaire à tous, au risque de perdre l’essentiel. La lutte ne devient critique en actes que lorsque ceux qui la mènent ont une pleine conscience de toutes les remises en cause qu’elle implique. Elle devient alors un accès à la critique de la totalité, une façon de la saisir concrètement.

Mais il est déjà tard, et la domination ne perd pas son temps.

Nous fondions nos espoirs sur cette part irréductible toujours présente au fond des êtres humains. Elle n’est pas le fruit de notre imagination, elle s’est dévoilée lors de certains moments de l’histoire, mais elle n’a alors pas su, pas pu trouver sa voie. Elle est loin d’avoir illuminé toutes les consciences. Ces moments trop rares d’aspiration à la liberté, à une vie profondément autre, ont été des éclairs dans le ciel du renoncement, mais ils ont permis d’entrevoir des continents cachés, où il aurait été bon d’aborder, dans le foisonnement d’une nature luxuriante, dans le miroitement des couleurs, dans la douceur d’un soir. Mais toujours les sabres du pouvoir ont tranché, ses fusils ont claqué, ou alors, plus simplement, c’est la peur de l’inconnu, agitée comme un épouvantail qui a fait son office. La peur, qui est l’autre face du dispositif de séduction mis en place par la domination, et que l’insistante et quotidienne pression tend à instituer comme mode d’être. La peur, mère de tous les retours à l’ordre, et de nos jours comme au siècle dernier, de toutes les aspirations à un ordre fort. La peur, qui conforte la fausse conscience et encadre les masses dans l’attente religieuse du retour du Travail. Mais le Travail ne reviendra jamais, et le capital laissera sur le bord de son chemin ceux qui, de plus en plus nombreux, ne pourront ou ne voudront satisfaire aux exigences de rationalisation et de contrôle nécessaires au maintien de son règne.


Le lot de presque tous est aujourd’hui l’attente, l’attente du moment où l’on se trouvera éjecté par la force centrifuge du capital ; en bout de course, à 65, 67 ans et bientôt plus, si l’on a bénéficié de l’insigne chance de pouvoir être pressuré jusqu’à cet âge-là ; souvent avant, bien avant, dans des conditions de plus en plus précaires. L’alternative est donc celle-ci : s’épuiser jusqu’à un âge avancé à jouer la comédie mortifère du Travail ou rejoindre, contraint et forcé, la masse de ceux qui ne sont plus utiles au capital. Le dispositif de séduction mis en place par ce dernier vise à ce que cette noire alternative se dissolve dans la consommation ou dans l’espérance de pouvoir à nouveau consommer un jour. Mais il représente aussi, et peut-être avant tout, cette part grandissante de la production nécessaire à sa survie. Plus le capital engendre de vacuité et de misère, plus il propose de marchandises (Smartphones et autres gadgets technologiques, « voyages », loisirs encadrés, etc.) dont l’achat est censé donner à des existences fantomatiques le sentiment qu’elles sont encore liées au turbo-monde. La vacuité, la misère, la peur, le « sentiment d’insécurité » (vidéosurveillance, technologies intrusives diverses, drones, etc.) sont des gisements à exploiter ; les vies, des territoires à coloniser tant que c’est possible et à laisser à l’abandon quand ça ne l’est plus.

Le chemin du capital n’est pas le nôtre, pas plus que ne l’est son Travail. Il l’est tant que nous l’acceptons, tant que nous n’en traçons pas un autre. Cette prise de conscience préalable et nécessaire implique une action politique qui ne soit plus surdéterminée par l’idéologie dominante ou par des faits qui se donnent comme accomplis. L’action politique doit être, dans le choix de ses modalités, désaliénante. Ce n’est pas seulement sur les derniers pions avancés par l’adversaire qu’elle doit se focaliser. Comme toujours en ce cas, ce dernier cherche à nous attirer sur un terrain où il a déjà disposé ses forces, au service d’une logique qui est la sienne. Que nous prenions un pion ou deux ne la modifiera pas. Ceux qui nous incitent à engager nos forces sur ce terrain, dont ils sont les spécialistes (celle de la prise de quelques pions), et qui est pour eux soit un hobby comme un autre destiné à meubler la misère de leur propre vie, soit un moyen de faire carrière, sont aussi nos adversaires. Ils l’ont démontré à de nombreuses reprises. Ils réitéreront, ils ne savent pas et surtout ne veulent pas faire autrement. Ils sont bien trop occupés et ils auraient trop à perdre.

Nous devons d’abord cerner et refuser la logique du capital dans ses diverses manifestations. Cela ne se fera pas sans un questionnement sur la vie que nous voulons, sur la vie rêvée profondément inscrite au fond de la plupart d’entre nous, à laquelle nous n’avons à vrai dire jamais renoncé même si nous avons dû composer avec les nécessités de la survie. C’est en ressentant la douleur provoquée par la fracture entre la vie rêvée et la vie subie, en nous dégageant des discours radoteurs de l’éternel retour du même (le principe de réalité a bon dos), que nous pourrons commencer à imaginer une autre voie. Elle sera la nôtre. Un mode de vie lié à l’accélération frénétique des choses (« un monde qui bouge », « un peuple en marche », mais vers quoi ?) s’est institué comme nécessaire et désirable. Il prétend rendre obsolète tout ce qui ne pourrait pas être identifié comme combustible destiné à alimenter la méga-machine économique. Mais nous, nous ne suivons pas. La seule « urgence » aujourd’hui, si l’on veut stopper la course vers l’abîme, c’est celle d’une pause. De pauses. De pauses individuelles, de pauses collectives. Nous devrons nous les ménager. À nous d’en définir les modalités, probablement plus ou moins compatibles, au début, avec les nécessités de la survie en milieu hostile, et le contenu, en rupture avec le monde existant. C’est à cette condition que nous pourrons peut-être éviter d’être engloutis par la « révolution barbare » qui est aujourd’hui celle du capital.

Négatif
bulletin irrégulier, avril 2016, n° 21, pp. 1-3
Contact : Négatif c/o Échanges, BP 241, 75866 Cedex 18

PDF