Quelques mots à propos de l’anarchisme [1897]

À contretemps, n° 48, mai 2014
jeudi 12 mars 2015
par  F.G.
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Cet article a été publié dans le numéro du 10 juillet 1897 de Der Sozialist.

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Qu’il me soit permis de commencer d’emblée par une petite critique de la tâche qui m’est demandée : si je le fais, ce n’est ni par pédantisme ni par ergoterie, mais au nom même de l’anarchisme. « Les partis décrits par eux-mêmes » [1] : un anarchiste se range difficilement sous cette rubrique. Nous ne nous considérons pas comme un parti. Et après tout, un parti peut-il se décrire lui-même ? Il faudrait pour cela qu’il disposât de la raison, ce dont les partis sont dépourvus : d’abord, d’un point de vue logique, puisque « le parti » n’est qu’un concept abstrait et autoritaire, et non pas une réalité psychique ; et d’un point de vue psychologique, car « le parti » est, de par sa nature, enfant de la déraison, de la dépendance, de l’indifférencié. On m’objectera sans doute qu’il ne faut pas prendre ce titre au pied de la lettre, qu’il s’agit seulement ici de la description des différentes aspirations politiques par leurs propres partisans. Il semble pourtant bien que nous soyons, nous autres anarchistes, des paradoxes vivants toujours à contre-courant. En effet, nous n’avons pas d’aspirations politiques ; nous avons plutôt des aspirations anti-politiques.

D’aucuns diront que nous ne sommes pas un parti, mais – au mieux – une secte, ou plutôt, vu que nos conceptions échappent à toute uniformité nivelante, une bande de fous furieux. Je n’ai pas l’intention de m’insurger davantage contre de telles assertions. Pour le sens commun et le bon vieux bourgeoisisme, nous resterons des spécimens étranges et exotiques. En tout cas, ceux qui veulent nous comprendre doivent tout d’abord s’efforcer de découvrir le terrain sur lequel nous nous trouvons. Je suis ici entièrement d’accord avec l’essayiste américain de talent Ralph Waldo Emerson (qui le connaît en Allemagne ?), qui a dit un jour que, pour être un homme, il fallait être un dissident. Ah ah ! se dit notre bienveillant lecteur : ainsi donc, le programme anarchiste préconise de sortir de l’Église nationale ! Cela nous le voulons aussi, bien évidemment, mais nous avons encore quelques petites dissidences dans notre sac : sortir de l’État et de toutes les communautés autoritaires ; rompre radicalement avec les traditions de la propriété privée, du mariage inégalitaire par possession, de l’autorité familiale, de la spécialisation du travail, de l’isolement et de l’orgueil nationaux. Ce n’est que dans la mesure où nous nous sentons encore impuissants, lâches et isolés que nous formulons ce programme pour dessiner l’avenir de la société humaine ; d’ailleurs, nous entendons dès aujourd’hui nous séparer de tout ce qui nous répugne, nous révolter contre tout ce qui nous opprime et nous comprime, nous emparer de tout ce dont nous avons besoin et de tout ce que nous voulons.

Le lecteur s’impatiente ; il aura abordé, avec certaines attentes, cet article au titre sensationnel ; il voudrait que je me mette enfin à parler de bombes, de machines infernales et de poignards. Le lecteur, en général, veut lire ce qu’il croit déjà connaître, et il a souvent entendu que les anarchistes jetaient des bombes et appelaient à le faire. Si on ne peut nier le fait que toute une série d’attentats ont été commis au cours des dernières décennies par des hommes issus des rangs anarchistes, on peut tout de même y réfléchir, et à plus forte raison, parce que l’anarchisme et la violence n’ont absolument rien à voir l’un avec l’autre. Notre idéal est tout ce qu’il y a de plus pacifique et répugne à toute violence agressive ; évidemment, cela ne veut pas dire que nous soyons d’ingénus bergers ; cela veut dire que nous voulons vivre notre vie dans toute sa vigueur et dans toute son intensité, en tant que personnalités ayant acquis plénitude et maturité. Chez les anarchistes, il y a quelque chose de la véhémence méridionale, du tempérament passionné et sanguin des peuples jeunes. Aussi les Latins (Italiens, Espagnols, Français méridionaux) et les Russes sont-ils mieux disposés à l’égard de l’anarchisme que les Allemands, et parmi les Allemands, ceux du Sud et du Rhin y sont plus favorables que les Prussiens – si on laisse de côté les grandes villes où la culture a été revivifiée et exaltée. Les hommes étant ce qu’ils sont, il est rare de trouver, en une même individualité, une sagesse sereine et un tempérament fougueux, qu’en émanent à la fois le rayonnement paisible de la raison et le feu dévorant de la révolte : le premier type – la sérénité de la vie de raison – est représenté par le Français Élisée Reclus, par le Russe Kropotkine, par l’Autrichien Ladislaus Gumplowicz ; pour le second – la fougue rebelle – je nommerai la Française Louise Michel et l’Allemand du Sud Johann Most (incompris parce que méconnu, c’est aussi une plume de premier ordre, une sorte de nouveau Fischart tout à fait original). Un très grand homme réunit ces deux traits, l’intelligence lumineuse et la passion enflammée. On pourrait penser que tout le monde sait de qui je parle. Mais qui connaît cet homme en Allemagne, hormis nous, c’est-à-dire les anarchistes, deux ou trois érudits et quelques quarante-huitards ? Je veux parler de Michel Bakounine.

Revenons-en aux auteurs d’attentats. Ils n’agissent pas au nom de l’anarchisme ou pour réaliser des buts anarchistes, leurs actes étant dépourvus de finalité. Ce ne sont pas de farouches iconoclastes, mais plutôt des rageurs froids et renfermés. Les vagues de leurs désirs viennent continuellement se briser sur le vulgaire et cruel rivage du présent. Toutes leurs aspirations au bonheur et à la liberté, ou du moins à la satisfaction des besoins les plus élémentaires, se trouvent constamment comprimées. Ils n’ont en vue que les félicités de l’anarchie, c’est-à-dire le plein épanouissement de leur être intime, alors qu’ils sont souvent incapables d’apaiser leur faim et celle de leurs enfants. Tout finit par mourir en eux : la réflexion, la considération pour autrui, l’empathie, l’auto-préservation. Leur vie n’est plus que vengeance. Vient alors le moment où ce qui était retenu s’échappe brutalement, où ce qui était froid devient chaud et brûlant, où ce qui était solide devient liquide et bouillonnant, où ce qui était comprimé explose. Le monde pousse alors de grands cris et promulgue des lois d’exception contre les félicités de l’anarchie et contre tous ceux qui y goûtent en secret. Ce monde, du reste, à qui il ne viendrait jamais à l’esprit de prendre des mesures contre lui-même, à réprimer la répression… Sinon, à quoi bon être le monde, tout le monde [[En français dans le texte. Landauer joue ici avec le titre du journal Die Welt am Montag (Monde du lundi).– NdT.]], non seulement le lundi mais aussi les autres jours de la semaine ?

Rien de plus facile que de condamner les auteurs d’attentats. Je m’efforce, pour ma part, de les comprendre sur le plan psychologique, et si j’étais avocat, je les défendrais devant les cours de justice de la bourgeoisie. Et ma plaidoirie se terminerait ainsi : renoncez à user de la violence autoritaire et à protéger les privilèges et le vol, et il n’y aura plus de violence rebelle et de voleurs. (Quiconque s’intéresserait à la psychologie des terroristes anarchistes, peut lire les déclarations, à leurs procès, de Ravachol, de Vaillant, de Henry, d’Acciarito, d’Etiévant et de bien d’autres ; il y trouvera une confirmation de mon opinion. Par contre, il n’a pas besoin de lire le compte-rendu du procès contre Koschemann ; celui-ci est, selon moi, entièrement innocent et victime d’une terrible erreur judiciaire.)

On peut tirer de ce que je viens de dire deux conséquences. Premièrement, l’anarchisme ne peut pas, à notre époque, être un mouvement de masse, mais seulement un mouvement d’individus, de pionniers. Il arrive pourtant que les masses opprimées aient de grandes sympathies et un profond respect pour nos troupes d’avant-garde ; cela devient partout de plus en plus évident, et c’est aussi le cas dans les masses de la social-démocratie allemande. En Allemagne, une grande partie des ouvriers commence à se réjouir plus ou moins ouvertement qu’il y ait des anarchistes dans leur pays, tout en considérant qu’il n’est pas possible pour eux d’être anarchiste ou qu’il n’est pas nécessaire qu’ils le soient. Deuxièmement, il découle de mes précédentes remarques que, nous autres anarchistes, nous restons, malgré notre scepticisme de principe, d’incorrigibles optimistes : nous ne sommes pas des individualistes de la vieille école, nous croyons que l’espèce humaine est naturellement bonne et capable d’évoluer. C’est pour cela que nous voulons une société anarchiste : non pas une petite minorité de héros ou d’autocrates, mais une véritable société où les individus vivent ensemble sur la base de l’association libre et du respect raisonnable d’autrui – c’est-à-dire, économiquement parlant : sur la base du socialisme.

Je n’ai encore rien dit des anarchistes allemands en particulier, et c’est très bien comme cela. Il n’est pas possible de tout dire dans un article si court. Ce qui compte surtout, c’est qu’un anarchiste allemand ait pu parler ici de l’anarchisme. Le noyau majoritaire des anarchistes allemands s’est constitué, peu à peu, à partir d’anciens oppositionnels sociaux-démocrates (ceux qu’on a appelés les « Jeunes » ou « Indépendants ») qui ont quitté le parti au cours des dernières années. Auparavant, seuls quelques individus isolés étaient devenus anarchistes, à la suite du travail d’agitation de Most, Dave, Reve, Reinsdorf et de l’organe londonien Autonomie. Ce n’est qu’avec la fondation du Sozialist – hebdomadaire anarchiste de Berlin qui en est à sa septième année de parution et qui est le journal le plus souvent saisi d’Allemagne – que l’anarchisme a commencé à sortir de l’ombre pour se transformer en mouvement public et ouvert. Et il aurait bien plus de poids encore, s’il n’était confronté aux préjugés du public et aux partis pris des cours de justice.

Gustav LANDAUER
[Traduit de l’allemand par Gaël Cheptou]


[1Le journal libéral de gauche Die Welt am Montag avait entrepris de publier, sous ce titre, une série d’articles dans lesquels, chaque semaine, « un représentant d’un parti » était invité à décrire l’action de son courant politique. L’article de Landauer y a paru, semble-t-il, au milieu de l’année 1897.– NdT.