Les syndicalistes révolutionnaires français [1909]

À contretemps, n° 48, mai 2014
jeudi 12 mars 2015
par  F.G.
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Ce texte fut publié dans le numéro du 1er juin 1909 de Der Sozialist.

Les syndicalistes révolutionnaires français viennent d’essuyer une lourde défaite dont ils mettront du temps à se relever. Il ne s’agit pas d’une défaite subie au cours de luttes. Une défaite de ce genre est souvent réparable. Quand on se sent assez fort, il est légitime et naturel de lutter et de continuer à lutter, quand bien même sa première, deuxième, troisième tentative aurait échoué. De plus, une telle défaite eût été digne et honorable. Les syndicalistes révolutionnaires français, quant à eux, ont subi une honteuse défaite qui tient en ceci : après avoir lâché les grands mots pendant des années, ils en étaient venus maintenant, à la suite de la grève des postiers, à agiter la grève générale et tout plein d’autres choses, et, alors que la situation devenait sérieuse, il ne s’est rien passé, absolument rien.

Nous assistons ici à la terrible vengeance d’une tactique que nous avons pu observer depuis de longues années : la tactique des apparences, celle qui veut, à tout prix, engager un mouvement de masses ou, tout au moins, en donner l’impression.

Si nous voulions voir clairement pourquoi il en a été ainsi du syndicalisme révolutionnaire, il nous faudrait écrire toute l’histoire du mouvement ouvrier français depuis la Commune de 1871. Il n’est pas possible, pour le moment, de débrouiller tous ces fils emmêlés. À la place, nous donnerons seulement quelques instantanés. En 1889, à l’occasion de la fête du centenaire de la Révolution française, deux congrès ouvriers internationaux, n’ayant pu fusionner, se réunirent en même temps : dans l’un, dominaient les guesdistes français (marxistes) ; dans l’autre, ceux qu’on a appelé les possibilistes. À ces possibilistes, qui voulaient obtenir tout ce qu’il était possible d’obtenir aussi bien au Parlement que par la lutte syndicale, reproche était fait de verser dans l’opportunisme et de collaborer avec la bourgeoisie radicale. En faisaient partie, entre autres, les allemanistes. Les anarchistes étaient représentés aux deux congrès par les mêmes personnes. Édouard Vaillant et ses partisans, par contre, ne participèrent qu’au congrès des guesdistes et des marxistes allemands. Les socialistes belges, de même que le marxiste antiparlementaire Domela-Nieuwenhuis, avaient, quant à eux, des sympathies pour les possibilistes. Bref, là se firent jour des oppositions dont le sens n’était pas encore clair, dans lesquelles la dimension personnelle jouait un très grand rôle et dont la cause n’était pas à chercher dans de profondes différences de principe, mais dans une lutte pour le pouvoir sur les masses. En tout cas, voilà ce qu’on peut dire : parmi les « socialistes » dominaient les enseignements de Marx, tandis que les « possibilistes » étaient séduits par l’exemple des Trade Unions anglaises.

Quand, en 1896, le congrès socialiste international se réunit à Londres, les choses étaient devenues plus claires. S’y faisaient face deux camps de forces à peu près égales, si on se base sur le nombre de délégués : d’un côté, les socialistes parlementaires avec, à leur tête, Millerand, Viviani (dont ils ont fait depuis un ministre) et Jaurès ; de l’autre, les antiparlementaires. Ces derniers regroupaient des éléments fort divers. Édouard Vaillant et son groupe étaient désormais avec eux, Allemane et les allemanistes (dont Argyriadès) étaient là eux aussi : ainsi donc, on y trouvait des grands représentants du possibilisme, des militants purement syndicaux sur le modèle des Trade Unions anglaises et des anarchistes.

Une variété particulière d’anarchistes français s’était regroupée à cette époque. Pouget, Pelloutier, Delesalle, Hamon en faisaient partie. Ce qui les unissait, c’était l’impérieux désir d’avoir derrière eux un mouvement de masse. La seule proclamation du but idéal et la propagande de destruction sauvage ne les satisfaisaient plus ; ils étaient à la recherche du positif, mais uniquement sous une forme qui leur faisait considérer comme positif seulement ce qui permettait de conquérir les masses. Ainsi, désormais, ils faisaient peu de cas des moyens pour arriver à leurs fins, tout en se montrant incertains et tâtonnants. Pendant un temps, ils firent porter leurs efforts sur l’agitation en faveur de la distribution de pain gratuit par les autorités. Comme ça ne prenait pas beaucoup, ils se consacrèrent alors de plus en plus à la propagande dans les syndicats où, depuis le congrès de Nantes (1894), l’antiparlementarisme et l’idée de grève générale jouaient un grand rôle.

Au congrès de Londres, ces antiparlementaires, tels qu’ils étaient alors constitués, avaient la majorité au sein de la délégation française ; c’était la majorité d’une voix. Ayant vu jadis à l’œuvre ces syndicalistes révolutionnaires, ces possibilistes ou opportunistes fraîchement révolutionnaires, je dois pourtant constater qu’ils étaient, tout comme les parlementaires, des politiciens sans scrupules ; que, désirant se donner des allures d’importance, ils faisaient preuve de la même insouciance dans le choix de leurs moyens d’action ; que la fabrication de mandats fleurissait d’un côté comme de l’autre. Et c’est ainsi qu’il arriva que les anarchistes allemands, suisses, italiens, espagnols, danois et tchèques furent exclus du congrès de Londres et que les communistes antiparlementaires hollandais – qui avaient eux aussi la majorité au sein de leur délégation – quittèrent le congrès en signe de protestation, pendant que les anarchistes et les syndicalistes révolutionnaires français continuèrent tranquillement d’y siéger.

Sous le drapeau du syndicalisme révolutionnaire, on avait alors vu se regrouper les chefs de groupes jusque-là insignifiants, issus des tendances les plus diverses, qui s’étaient rendu compte qu’ils pouvaient faire pièce aux socialistes parlementaires s’ils s’unifiaient et s’ils se montraient conciliants à l’égard des désirs et des luttes quotidiennes des masses.

Au fil des ans, les syndicalistes révolutionnaires, par leurs manœuvres pour obtenir les faveurs des masses, se sont avilis au même point que les socialistes de Parlement. La politique, la diplomatie, la démagogie existent aussi en dehors du Parlement et de la participation à la législation. Et quiconque avait les yeux ouverts en ces années a pu suffisamment le voir.

Dans le dernier numéro de notre feuille, nous avions exprimé notre légitime inquiétude en raison de l’impossibilité de connaître la tournure que prendraient les événements, dans le cas où les révolutionnaires français pousseraient aujourd’hui les masses au soulèvement. Nous redoutions une victoire de courte durée qui n’eût été qu’apparente. Il n’y avait pourtant pas de raisons d’avoir peur : les dirigeants syndicalistes n’ont finalement donné aucune consigne, ce dont ils étaient d’ailleurs bien incapables : d’abord parce qu’ils ne savaient quoi dire et ensuite parce que les masses les auraient laissés en plan !

La situation en France n’est pas différente de celle des autres pays : partout, il y a des politiciens, membres de syndicats ou non, qui veulent avoir en main le pouvoir de commander et qui se disent socialistes. Partout, ils veulent paraître socialistes pour quelque temps, avant de le devenir vraiment – par l’évolution même des choses, par un travail méthodique ou par l’exploitation habile de quelques incidents. C’est ainsi qu’on a gaspillé des forces considérables pendant des décennies. Car la lutte que mène le socialisme ne doit viser ni le pouvoir sur les autres, ni le pouvoir que le chaos pourrait donner sur la situation, mais ce pouvoir réel nouveau qui se construit par l’effort socialiste en opposition à l’État et à la société capitaliste. Tous ceux qui ne savent rien faire d’autre que combattre l’État en sont encore profondément prisonniers. Tous ceux qui ne savent rien faire d’autre que travailler pour les maîtres et leur marché sont entièrement esclaves du capitalisme. L’État et le capital ne sont pas des réalités du même ordre que les organismes vivants ; ce ne sont que des noms pour désigner ce que les hommes font, ce qu’ils laissent faire, ce qu’ils tolèrent. Le juste combat contre l’État et le capital commence quand on les ignore. Nos yeux ont été habitués à ne regarder que les recoins où pendent les toiles d’araignées. Il faut enfin que nous commencions à regarder autour de nous, à la recherche d’un espace pour la libre initiative, pour la création autonome ! Nous pouvons aussi apprendre de la France une chose que nous avons, d’ailleurs en vérité, souvent l’occasion de constater dans notre propre pays : à savoir qu’ils sont bien nombreux ceux dont le combat contre les institutions n’est que la forme que prend, chez eux, la paresse des mains et du cœur !

Gustav LANDAUER
[Traduit de l’allemand par Gaël Cheptou]