La colonie [1909]

À contretemps, n° 48, mai 2014
jeudi 12 mars 2015
par  F.G.
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Ce texte a été publié dans le numéro du 15 juillet 1909 de Der Sozialist.

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Depuis très longtemps, il a existé des individus qui, portés au mécontentement actif contre leur sort et contre l’ignominie qui les entourait, se sont regroupés pour quitter les villes, dans le but de fonder des colonies à la campagne. Cela s’est produit en Amérique du Nord, au Brésil, en Australie, en Angleterre, en Suisse, et ailleurs. Ces tentatives n’ont d’ailleurs pas toujours échoué et certaines de ces colonies continuent de fleurir encore aujourd’hui. D’aucuns pratiquent un communisme très poussé. D’autres – fabriquant par exemple des produits destinés au marché capitaliste, tels que des objets d’art – ne forment ensemble qu’une coopérative de vente.

Toutes ces entreprises n’ont rien à voir avec ce que nous voulons. Tous ceux qui se sont installés ensemble de la sorte n’ont cherché et n’ont trouvé là que ce qu’il leur convenait personnellement, à savoir : une vie communautaire pour soulager leurs âmes. Ils ont été en mesure, par la mise en commun de ressources privées plus ou moins importantes, de quitter un monde de misère et de laideur, et ils ont pu vivre les joies et les peines de la vie selon leurs désirs, sans plus s’intéresser aux autres.

Nous, au contraire, nous voulons nous intéresser aux autres et nous voulons qu’ils s’intéressent à nous. Au cœur de notre pays, au milieu de notre peuple, nous voulons planter un piquet et crier à tous ceux qui peuvent nous entendre : regardez tous, ici se trouve un poteau indicateur !

Si un coup de « sonde psychologique » atteignait notre nature profonde, nous pourrions être amenés à admettre, nous aussi, que l’œuvre que nous commençons maintenant, nous la faisons pour nous-mêmes. Pour nous-mêmes, c’est-à-dire pour notre propre satisfaction. Oui sans doute, mais nous, nous ne sommes satisfaits que lorsque nous sommes avec notre peuple. Or, « avec notre peuple », cela veut souvent dire : aller contre le peuple qui nous entoure, aller contre et loin de ce peuple qui, dans sa détresse sans recours, ne sait pas ce qu’il doit faire et qui, bien souvent, ne veut même pas le savoir. Notre peuple à nous, c’est le peuple nouveau, c’est le peuple et la vie culturelle tels qu’ils existent idéalement dans notre esprit. Et c’est ainsi que quand nous allons, pour nous-mêmes, contre et au devant des choses, nous le faisons pour l’amour du chemin à parcourir, nous le faisons au nom d’une tendance profondément et solidement enracinée, au nom de ce que nous avons résolument ancré au centre de notre être. Nous partons donc non pas à cause du malaise qui nous tourmente, mais pour nous-mêmes, c’est-à-dire pour la révolution.

Nous employons précisément ce mot de révolution pour tracer une ligne de démarcation bien nette avec les « marginaux excentriques » (Eigenbrödler) qui ne vont pas jusqu’au bout et qui ne savent pas que notre mouvement, s’il doit vraiment être le nôtre, devra avoir une importance historique considérable : celle qu’il acquerra en bouleversant les choses et en créant un esprit neuf et des conditions nouvelles ; pour nous distinguer aussi de ceux qui, même endormis ou à demi endormis, se disent révolutionnaires par habitude, alors qu’ils ne savent pas faire grand-chose d’autre que de parler de cette barbarie grossière qu’ils nomment révolution.

À la vérité, il nous importe peu, en soi, de savoir si dix, cinquante ou cent cinquante personnes vont bâtir ensemble une colonie ou de savoir combien on va en bâtir au cours du temps et à quel rythme. Notre mouvement vient des siècles passés et s’étend vers les siècles futurs. Nous sommes, d’ailleurs, si fiers et si présomptueux que nous entendons transformer l’époque, que nous voulons être de ceux qui contribuent à la création d’un monde de beauté et de joie pour les hommes.

Nous voulons mettre directement en rapport la production de biens de consommation avec les besoins des hommes ; nous voulons créer la forme fondamentale d’une nouvelle et véritable société, d’une société socialiste, libre et sans État. Cette forme, c’est la commune.

Nous acceptons le concours de tous ceux qui désirent ardemment le socialisme, quand bien même ils ne seraient pas encore aussi déracinés que nous le sommes et qu’ils ne seraient pas, comme nous autres, séparés par un abîme de l’existant. Nous irons à leur rencontre là où ils sont rassemblés, dans leurs partis, leurs syndicats, leurs coopératives, et nous leur dirons ceci : nous voulons – si nécessaire au prix de gros efforts et d’une vie pleine de privations – créer une image du monde que nous désirons. Aidez-nous à cela !

En particulier, nous irons à la rencontre de ceux qui sont nos proches amis sans le savoir, c’est-à-dire les paysans, et nous leurs dirons ceci : n’allez pas croire que nous soyons aussi fous que ces gens singuliers qui se prétendent même socialistes, n’allez pas croire que nous pensions qu’il faille un jour vous enlever vos terres ! À quelle fin, en effet, devrait-on vous les prendre ? Si ce n’est pour vous qui les avez déjà ! Vous n’en avez juste pas assez ! Rappelez-vous enfin, vous autres membres des ligues paysannes, ce que vous avez sans cesse reconnu et sans cesse oublié depuis la Guerre des paysans, ce que vous avez de nouveau reconnu en 1848 et de nouveau oublié depuis lors, à savoir qu’il fut un temps où vous, et nous avec vous, avions infiniment plus de terres à cultiver. Les travailleurs des villes industrielles ne sont pas vos ennemis ; vos ennemis sont depuis toujours les châtelains et les grands propriétaires terriens. Nous voulons venir à vous aujourd’hui pour que nous nous unissions sous la même bannière ; nous voulons ouvrir une nouvelle ère où nous soyons tous unis par une même « faim de terre ». Nous avons faim de terre, cette terre qui doit revenir aux paysans. Quand notre soif de terre s’emparera des citadins et des paysans, quand le cri « Terre et liberté ! » sera le mot de ralliement du peuple allemand, alors cette faim de culture humaine sera bien plus révolutionnaire que la faim d’une vie meilleure qui agite les travailleurs de l’industrie. Les maîtres ne se tiendront pas non plus à l’écart de ces bouleversements ; il est possible que le gouvernement soit même amené à prendre de grandes mesures pour établir une nouvelle répartition des terres, comme ce fut le cas en France, dans cette nuit du 4 août 1789 où le roi prit le titre de « restaurateur de la liberté française »…

Tout cela sera un chapitre de l’histoire future. Restons-en donc à ces premiers commencements de culture humaine que nous voulons entreprendre.

L’humanité et la culture spirituelle viendront aussi exciter l’avidité des paysans, une fois que nous aurons éveillé en eux leur être véritable et authentique. L’intelligence, la vigueur, la vivacité des paysans, ainsi que leur capacité à la joie, ont été affreusement étouffées par l’oppression de la noblesse féodale et des fonctionnaires d’État, ses alliés, et en particulier du clergé. La population rurale se retrouve ainsi prise entre deux extrêmes : d’une part, une morne austérité faite de silence et de vide cérébral et, d’autre part, une sauvagerie brutale et incontrôlée. Aujourd’hui personne, ou presque, ne se doute de la richesse d’âme, de la profonde sensibilité, de la compréhension intime du monde, de la généreuse et ardente détermination qui se cachent dans la tête du paysan et qui attendent seulement d’être éveillées. Or, il est très facile de s’en rendre compte. Quiconque a, en effet, une certaine connaissance des expressions du visage sait aussitôt, quand il regarde nos différents types de paysans, hommes et femmes de toutes les régions de notre patrie, qu’il y a là, derrière ces faces, de la grandeur et de la finesse. On nous a laissé ici, voire complètement abandonné, une tâche des plus difficiles, et en même temps des plus fécondes et des plus nobles. Qui, sinon, a déjà essayé d’apporter l’esprit et l’amour aux paysans ; de leur apporter l’esprit de réalisation concrète, cet esprit qui remue, prépare, travaille et les conditions et les hommes ?

Il faut donc des hommes aux paysans. Des hommes qui s’établissent chez eux, qui les aident à cultiver leurs terres de façon intensive, qui effectuent avec eux des travaux artisanaux et industriels pendant les mois d’hiver ; des hommes qui échangent avec eux des savoir-faire pratiques ; des hommes qui les délivrent de leur raideur et de leur léthargie de contes de fée et qui leur apprennent à marcher et à danser. À danser une tout autre danse que celle qu’on pratique de nos jours dans les auberges de villages !

Notre colonie ne peut se constituer seulement à partir des idées et de la théorie, sans se rattacher à une authentique tradition ; et elle sera d’autant plus belle qu’elle naîtra de la jonction des colons avec un village existant qui accepte de les accueillir, qui fait appel à eux, qui les soutient, qui veut faire revivre avec eux d’anciennes institutions communales qui sont presque tombées dans l’oubli.

Un village socialiste, avec ses ateliers et ses fabriques locales, avec ses prés, ses champs et ses jardins, avec son gros et menu bétail, ses volailles… Vous, prolétaires des grandes villes, habituez-vous à cette idée, aussi étrange et bizarre qu’elle puisse vous paraître, que c’est là le seul commencement d’un « socialisme enraciné dans la réalité » (Wirklichkeitssozialismus) qui nous soit laissé. Le socialisme est le retour au travail naturel, à la combinaison naturelle et variée de toutes les activités, le retour à la communauté du travail spirituel et du travail physique, du travail artisanal et du travail agricole ; il est aussi le retour à l’union de l’enseignement et du travail, du jeu et du travail. Songez aussi à la manière dont vos enfants grandissent aujourd’hui ; songez à l’atrocité que constitue dans le capitalisme le travail des enfants ; songez à la stérilité que l’école engendre aujourd’hui, au vide qu’elle laisse dans les cœurs et les cerveaux quand elle est séparée de la vie ; songez combien il sera naturel pour les enfants d’associer, dans cette vie rurale, travail, récréation et éducation – depuis les notions simples jusqu’aux sciences les plus élevées.

Il n’y a pas que les prolétaires des villes qui doivent s’habituer à cette idée, à cette vision, qui doivent s’y familiariser jusqu’à ce qu’elle se transforme en volonté et en désir d’action. Vous, les artistes, les érudits, les rats de bibliothèques, vous tous qui ne faites qu’un travail exclusivement intellectuel : ce n’est pas de votre plein gré que vous vous êtes séparés de la réalité, de la réalisation, de la nature, de l’usage de tous vos organes et de tous vos muscles ; ce n’est pas de votre plein gré que vous vous êtes insérés dans ce système absurde de la division du travail, où les uns ont l’esprit desséché et racorni parce qu’ils ne travaillent que physiquement, pendant que les autres prostituent ce qui constitue le luxe, la fleur, la religion de la vie (le noble savoir, la pensée, le sentiment du monde, les formes, les figures et les rêveries de l’imagination) en en faisant un métier quotidien et un commerce. Vous tous – que vous acceptiez ou que vous refusiez cette appellation –, vous n’êtes que des journalistes, ce qui signifie en bon allemand : des journaliers de l’esprit. Le même travail assommant et le même isolement fanatique et stérile de l’esprit s’observent aussi quand nous, intellectuels indépendants n’ayant aucun lien avec le marché des cerveaux, nous nous tenons en dehors de la réalité, de sorte qu’il n’y a pour nous plus qu’une seule occupation qui compte jour et nuit, celle de l’esprit. Beaucoup d’excellents esprits ne connaissent rien d’autre et ne peuvent vivre autrement ; mais aujourd’hui, tout cela doit changer pour de bon : vous n’aurez plus besoin d’étirer en longueur vos heures de loisir comme une galette et de les gâcher en les vendant morceau par morceau au plus offrant ; vous vous plongerez de nouveau dans le fleuve de la vie réelle. Votre grande personnalité – si vous en avez vraiment une – s’élèvera très haut au-dessus du quotidien, telle un rocher ou une montagne. Elle s’élèvera rapidement, dès lors que vous aurez retrouvé un quotidien, quand vous aurez et une activité propre à vos heures habituelles et une communauté pour les choses en commun usage. Construisez cette communauté ; aidez-vous les uns les autres à la construire ; sachez que personne ne viendra vous enlever votre solitude, laquelle redeviendra religion, ce qu’elle doit être, et cessera d’être marchandise, ce qu’elle est aujourd’hui.

Ces paroles vont vous paraître, à vous aussi, bien étranges et incroyables. C’est que nous venons tout juste de commencer à vous parler, à vous et à tous les autres. Ceux qui se sentent avec nous des affinités entendront et suivront ces quelques suggestions. Ils s’immergeront dans le nouvel élément de la vie à venir. Ils rempliront l’ossature de notre projet par leurs expériences vécues, par leurs sentiments abondants et leurs vues fécondes ; ils penseront plus loin et ils finiront par reconnaître comme naturel et nécessaire ce qu’ils avaient d’abord considéré comme singulier et fantastique. Ils nous rejoindront alors sur notre chemin et contribueront à poser les bases de la nouvelle vie communautaire des hommes unis, d’où jaillira pour chacun une vie nouvelle, riche et belle.

Nous venons ici de tracer la première esquisse de notre colonie et de ce que doit être notre action pour la colonie et par la colonie. On y verra sans doute déjà tout ce que nous avons à mettre en mouvement, et dans tous les sens, pour réaliser ce qui existe seulement en nous sous une forme spirituelle et à l’état de sentiment. Où que nous regardions, nous voyons des tâches, des tâches et encore des tâches à accomplir. Nous ne voyons qu’une terre inculte, laissée sans culture. On nous a tout laissé à faire. Nous ne voyons nulle part un commencement de réalité. Au vu de ce travail d’Hercule, nous sommes envahis par un sentiment qui pourrait s’exprimer par ces mots : autour de nous, tout est en friche et en ruines, plus rien ou presque ne bouge là dehors ; dans le même temps, nous sentons que quelque chose s’épanouit et se dégage en nous, que le travail qui nous attend est tel qu’il ne saurait être décrit ; nous sommes peu nombreux et chacun d’entre nous voudrait pouvoir se démultiplier, voudrait que les journées aient plus de vingt-quatre heures pour avoir plus de temps, voudrait avoir cent bras pour intervenir partout à la fois ; de tous côtés, nous entendons des appels à l’aide, des appels à prendre les choses en main, à secouer l’inertie, à faire œuvre nouvelle : c’est une joie de vivre !

Gustav LANDAUER
[Traduit de l’allemand par Gaël Cheptou]