Appel au socialisme [1911] [1919]

À contretemps, n° 48, mai 2014
jeudi 12 mars 2015
par  F.G.
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L’ « Avant propos à la première édition » (1911) et la « Préface à la deuxième édition, dite “édition de la Révolution” » (1919) de l’Appel au socialisme, de Gustav Landauer, sont donnés, ici, dans la traduction de Jean-Pierre Laffitte, publiée dans le numéro 27 (juin 2007), pp. 20-106, de la revue de François Bochet (Dis)continuité.


Avant-propos à la première édition

Dans mon livre La Révolution (Francfort/Main, 1907), j’ai dit : « Voilà où mène notre chemin : que des hommes, qui en sont arrivés à se rendre compte et à être intimement convaincus qu’il était impossible de continuer à vivre ainsi, s’asso-cient en unions et mettent leur travail au service de leur consommation. Ils vont se heurter bientôt aux limites que leur pose l’État : la base légale leur fait défaut. C’est le point où la révolution dont nous avons parlé jusqu’à maintenant débouche sur la révolution dont on ne peut rien dire parce qu’elle est encore lointaine. De la régénération sociale, à laquelle on ne peut que faire allusion ici, on ne peut rien dire non plus à ce point. La manière dont on estime les premiers signes et les tendances qui existent aujourd’hui dépend de ce que l’on attend de l’avenir ; j’ai cependant l’intention de reprendre ailleurs le fil de cet argument et de traiter le socialisme futur dans le contexte. »

Puisque je ne suis pas encore arrivé à écrire le livre qui était annoncé par ces paroles, que l’on se contente en attendant de l’exposé qui suit ; mais qu’on n’oublie à aucun moment qu’il s’agit d’un exposé et qu’il ne veut être rien d’autre. Dans ce genre d’exposé, il faut dire beaucoup de choses de manière brève et un ton chargé d’émotion remplace souvent un raisonnement détaillé ; le flot du discours pousse en avant. Que l’on profite de l’avantage que c’est un exposé imprimé ; que l’on songe que beaucoup de phrases qui y figurent pourraient exiger un livre pour leur justification et leur exposition complète ; que l’on délaisse parfois l’exposé pour réfléchir par soi-même sur un sujet particulier ; peut-être trouvera-t-on ensuite que ce qui est dit rapidement n’a pas été présenté nécessairement pour cette raison sans réflexion et sans fondement.

J’ai choisi la forme de l’exposé parce que l’une des fonctions du langage sera toujours de se rapprocher des autres et parce que cette fois c’était mon intention. Naturellement, j’y parle autrement que dans une réunion, je parle devant le vaste cercle indéterminé que l’homme solitaire voit devant lui lors des heures de travail nocturnes.

Lorsque j’ai fait cet exposé pour la première fois – les 26 mai et 14 juin 1908 –, j’en ai résumé, en conclusion de la seconde réunion, le contenu dans « Les douze articles de la Ligue socialiste », qui sont imprimés en appendice dans cette version originelle. C’est ainsi que la Ligue socialiste a été fondée et que les premières personnes qui ont voulu en faire partie se sont fait inscrire au cours de cette réunion. Le premier groupe a été bientôt constitué ; le groupe « Arbeit » à Berlin. À l’heure actuelle, il existe en Allemagne et en Suisse dix-neuf groupes formellement constitués et un plus grand nombre de groupes anonymes. C’est au début de 1909 qu’a commencé à paraître le bimensuel Der Sozialist dans lequel moi et d’autres nous développons nos idées et nous cherchons à en démontrer la validité dans les situations et les événements que connaissent les peuples, dans la vie des communautés, des familles et des individus.

De plus, à cette date, nous avons publié trois tracts qui ont paru dans un cahier, en même temps que le compte rendu de l’activité jusqu’à maintenant de la Ligue.

Gustav LANDAUER
Hermsdorf, près de Berlin, mars 1911.


Préface à la deuxième édition,
dite « édition de la Révolution »

La révolution est arrivée, mais pas comme je l’avais prévue. La guerre est arrivée, elle, comme je l’avais prévue ; et j’avais vu de bonne heure l’effondrement et la révolution se préparer en elle de manière irrésistible.

C’est avec une amertume vraiment sans bornes que je m’exprime : on voit maintenant que j’avais raison pour l’es-sentiel dans ce que j’avais dit il y a longtemps dans cet « Appel » et dans les articles de mon journal Der Sozialist. On attendait une révolution politique en Allemagne ; elle est maintenant totalement accomplie, et seule l’incapacité des révolutionnaires à édifier avant tout une nouvelle économie, et également une nouvelle liberté et une nouvelle autodétermination, pourrait être tenue pour responsable de l’apparition d’une réaction, et de l’incrustation de nouveaux pouvoirs du privilège. Que les partis sociaux-démocrates d’obédience marxiste de toutes nuances soient incapables de mettre en œuvre une pratique politique, d’édifier une humanité et ses institutions populaires, de fonder un royaume du travail et de la paix, et qu’ils soient également incapables de concevoir théoriquement les faits sociaux, ils l’ont montré partout de la manière la plus horrible, pendant la guerre, avant elle et après elle, de l’Allemagne jusqu’en Russie, depuis leur enthousiasme guerrier jusqu’au régime de terreur manquant vulgairement d’imagination, entre lesquels il y a une parenté de nature et il y eut effectivement aussi l’alliance la plus curieuse. Mais s’il est vrai – et de nombreuses nouvelles, ainsi que notre espoir qui aspire en tremblant à ce bonheur et à cette merveille, parlent en faveur de cette véracité – que les bolcheviks russes, dans un développement aussi beau mais encore plus explosif que celui dont Friedrich Adler en Autriche et Kurt Eisner en Allemagne firent preuve, se sont élevés au-dessus d’eux-mêmes, de leur doctrinarisme théorique et de la stérilité de leur pratique, que la fédération et la liberté ont pris le pas chez eux sur le centralisme et l’organisation militaro-prolétarienne du commandement, qu’ils sont devenus créatifs et que le prolétaire industriel ainsi que le professeur de mort ont été vaincus en eux par l’esprit du moujik russe, par l’esprit de Tolstoï, par l’esprit éternellement unique, si tout cela est vrai, alors cela ne parle pas réellement en faveur du marxisme qui a été surmonté en eux mais en faveur de l’esprit sublime de la révolution, lequel, sous la poigne serrée et la fronde rapide de la nécessité, chez les hommes, et particulièrement chez les Russes, dégage ce qui est enterré et fait jaillir et gronder ce qui est caché de manière sacrée.

Le capitalisme, en outre, n’a pas utilisé son caractère favorable au développement pour se transformer lentement et gentiment en socialisme ; il n’a pas fait non plus le miracle d’accoucher du socialisme lors de son effondrement soudain. Comment le principe du mal, de l’oppression, de la spoliation et de la routine philistine, aurait-il pu faire ce miracle ? En ces temps-ci où le train-train devient une peste pernicieuse, c’est l’esprit qui doit être rébellion, c’est l’esprit qui effectue le miracle ; il l’a fait lorsqu’il a changé en une nuit la constitution du Reich allemand et qu’il fit d’une structure étatique, considérée comme intangiblement sacrée par les professeurs allemands, un épisode du passé concernant les junkers allemands de la campagne et de l’usine. L’effon-drement a eu lieu ; seul le socialisme peut apporter le salut, lui qui n’a pas grandi en vérité en tant que fleur du capitalisme, mais qui se tient, comme un héritier et un fils repoussé, à côté de la porte derrière laquelle le cadavre de son père dénaturé se décompose ; ce socialisme qui ne peut pas être mis, au point culminant de la richesse nationale et de l’économie opulente, comme un vêtement de jour de fête sur le corps splendide de la société, mais qui doit être créé, presque à partir de rien, dans le chaos. C’est dans le désespoir que j’ai lancé un appel en faveur du socialisme ; c’est du désespoir que j’ai tiré ma grande espérance et ma joyeuse résolution ; le désespoir, que moi et mes semblables portions auparavant dans l’âme, est maintenant circonstanciel ; puissent l’espoir, l’envie de travailler, la compréhension et la créativité persévérante, ne pas manquer à ceux qui doivent se mettre immédiatement à l’œuvre d’édification.

Tout ce qui est dit ici de l’effondrement ne vaut pleinement pour le moment que pour l’Allemagne et pour les peuples qui, volontairement ou non, ont partagé son destin. Ce n’est pas le capitalisme en tant que tel qui s’est effondré sur lui-même du fait, comme on l’a dit, de son impossibilité immanente ; mais c’est le capitalisme d’une zone de pays, attelé à l’autocratie et au militarisme, qui a été ruiné par les capitalismes administrés plus libéralement d’une autre zone, plus faible militairement, mais plus forte du point de vue capitaliste, et finalement avec le concours de la colère populaire qui a éclaté de manière volcanique au sein de son propre peuple. Sous quelles formes cet effondrement arrivera aux autres, aux représentants plus avisés du capitalisme et de l’impérialisme, et à quel moment, je ne veux rien prédire du tout à ce sujet. Les causes sociales, sans lesquelles il n’y a nulle part de révolution, existent partout ; mais le besoin d’émancipation politique à partir duquel uniquement la révolution se met en mouvement vers un but et devient plus qu’une révolte, est d’une force variable dans les pays qui ont eu leur révolution politique démocratique. Je crois constater la chose suivante : plus la mobilité politique est forte dans un pays, plus la capacité d’adaptation à la démocratie des institutions gouvernementales est grande, et plus la révolution se produira tardivement et difficilement, mais la lutte sera également plus terrible et stérile si, à la fin, la misère sociale, l’injustice et le manque de dignité font apparaître le fantôme d’une révolution et, à sa suite, la guerre civile par trop réelle, au lieu d’avancer vers la construction du socialisme. Les symptômes qui se sont d’abord manifestés en Suisse – dans un mélange dégoûtant à vrai dire de guerre, d’affaires de guerre, de succédané suisse de la guerre et de corruption non suisse de guerre – sont suffisamment clairs pour tous ceux qui peuvent distinguer l’œuvre créatrice de la barbarie et des convulsions malheureusement atroces.

Car la révolution ne peut être que politique. Elle n’obtiendrait pas le soutien des masses asservies si celles-ci ne s’insurgeaient pas contre l’oppression sociale et la misère économique ; mais la transformation des institutions sociales, des rapports de propriété, du type d’économie, ne peut pas se faire par le moyen de la révolution. D’en bas, on ne peut que secouer, détruire, abandonner quelque chose ; d’en haut, même dans le cas d’un gouvernement révolutionnaire, on ne peut que conserver et commander. Le socialisme doit être édifié, instauré, organisé dans un esprit nouveau. Ce nouvel esprit règne puissamment et ardemment dans la révolution ; des marionnettes se changent en hommes ; des philistins encroûtés deviennent capables d’émotion ; tout ce qui est établi, jusqu’aux opinions et aux dénégations, est ébranlé ; la raison qui ne pensait autrefois qu’aux intérêts personnels se transforme en pensée rationnelle, et des milliers de gens s’assoient ou marchent sans répit dans leur chambre pour élucubrer pour la première fois de leur vie des plans pour le bien commun ; tout devient accessible au bien ; ce qui était incroyable, le miracle, se déplace vers le domaine du possible ; la réalité, autrefois cachée dans nos âmes, dans les formes et les rythmes de l’art, dans les structures fidéistes de la religion, dans le rêve et l’amour, dans la danse des membres et dans l’éclat du regard, pousse à son accomplissement. Mais l’énorme danger est que la routine et l’imitation s’emparent aussi des révolutionnaires et fassent d’eux des philistins du radicalisme, de la parole qui résonne et des gestes de violence ; qu’ils ne sachent pas ou ne veuillent pas savoir : la transformation de la société ne peut advenir que dans l’amour, dans le travail et dans le calme.

Ils ignorent encore une chose, malgré toutes les expériences des révolutions passées. Celles-ci ont toutes représenté une grande rénovation, un rafraîchissement pétillant, la grande époque des peuples ; mais ce qu’elles ont apporté de durable a été peu de chose ; ce ne fut finalement qu’un changement dans les formes de la privation de droits. La liberté politique, l’émancipation, la fierté d’être debout, l’auto-détermination et, du fait d’un esprit tendant à l’unité, la capacité corporative et organique à la coalition des masses, des alliances volontaires dans la vie publique, tout ceci ne peut être apporté que par la grande égalisation, que par la justice économique et sociale, que par le socialisme. Comment pourrait-il y avoir une communauté composée de véritables communes, dans notre ère où l’esprit du christianisme enracine dans la conscience de chacun l’égalité de tous les enfants des hommes, quelles que soient leur origine, leur prétention, leur vocation, et comment pourrait-il y avoir une vie publique libre, imprégnée par l’esprit, qui remplit tout et met tout en mouvement, d’hommes enthousiastes allant de l’avant et de femmes intimement fortes, si, sous n’importe quelle forme et déguisement, l’asservissement, l’exhéré-dation et la répudiation constituent la société.

La révolution politique, celle où l’esprit arrive au pouvoir, où il prend fortement le commandement et où il est l’objet d’une mise en application résolue, peut ouvrir la voie au socialisme, à la transformation des conditions, en raison d’un esprit renouvelé. Par le moyen de décrets, on ne pourrait tout au plus qu’enrôler les hommes, en tant qu’ilotes d’État, dans une nouvelle armée économique ; le nouvel esprit de justice doit se mettre à l’œuvre et il doit créer par lui-même ses formes d’économie ; l’idée doit embrasser de son vaste regard les nécessités du moment et les façonner de sa poigne énergique ; ce qui était jusqu’à présent un idéal devient réalité dans le travail de rénovation engendré par la révolution.

La nécessité du socialisme est là ; le capitalisme s’ef-fondre ; il ne peut plus fonctionner ; la fiction selon laquelle le capitalisme fonctionnerait éclate telle une bulle ; la seule chose qui incite le capitaliste à travailler comme il le fait, à risquer sa fortune, ainsi qu’à diriger et à administrer des entreprises, à savoir le profit, il n’y croit plus. L’époque de la rentabilité du capital, l’époque de l’intérêt et de l’usure, est terminée ; les profits de guerre extravagants ont constitué sa danse macabre ; si nous ne voulons pas périr dans notre Allemagne, si notre destin n’est pas de périr réellement et littéralement, alors le salut ne peut être apporté que par le travail, par un véritable travail, accompli, dirigé et organisé, selon un esprit désintéressé et fraternel, un travail ayant de nouvelles formes et qui sera libéré du tribut à payer au capital, c’est-à-dire un travail créant sans cesse des valeurs, créant sans cesse de nouvelles réalités, et qui extrait et transforme les produits de la nature pour les besoins humains. L’époque de la productivité du travail commence ; ou bien cela en est fini de nous. La technique a placé au service de l’humanité des forces de la nature connues depuis longtemps aussi bien que découvertes récemment ; plus les hommes cultivent la terre et transforment ses produits et plus elle donne ; l’humanité peut vivre dignement et sans souci, personne n’a besoin d’être l’esclave d’autrui, d’être exclu ou déshérité ; il n’y a aucune nécessité à ce que le moyen de la vie, le travail, devienne un rude labeur et un tourment ; tout le monde peut vivre pour l’esprit, pour l’âme, pour le jeu et pour Dieu. Les révolutions, et leur préhistoire rudement longue et déprimante, nous enseignent que c’est seulement la plus extrême détresse, seulement le sentiment de la fin proche, qui amène les masses humaines à la raison, raison qui est toujours naturelle pour les sages et les enfants ; à quelles horreurs, à quelles ruines, à quelles misères, calamités, épidémies, flammes et abominations de sauvagerie, devons-nous nous attendre si, à cette heure décisive, la raison, le socialisme, le commandement de l’esprit et la soumission à l’esprit, ne viennent pas aux hommes ?

Le capital, qui était jusqu’à présent, un jouisseur vivant en parasite et le maître, doit devenir le serviteur ; mais un capital qui rend service au travail ne peut être que communauté, réciprocité, égalité d’échange. Hommes souffrants, resterez-vous toujours désemparés devant ce qui est évident et enfantin ? Même en cet instant de péril qui a été pour vous un instant d’action dans le domaine politique ? Resterez-vous toujours des animaux privés d’instinct, devenus idiots à cause de leur faculté de raisonner, vous qui attendez ce moment depuis si longtemps ? Ne voyez-vous donc pas encore que l’erreur réside uniquement dans votre grande vantardise et votre paresse de cœur révoltantes ? Ce qui doit être fait est si clair et facile que n’importe quel enfant le comprend ; les moyens sont là ; celui qui regarde autour de lui le voit. Le commandement de l’esprit, qui a la direction de la révolution, peut aider par de grandes mesures et entreprises ; conformez-vous à l’esprit, car les petits intérêts ne peuvent pas l’entraver. Mais sa mise en œuvre pleine et entière est empêchée par les tas de décombres qui ont été accumulés par l’abjection du passé sur les conditions et aussi sur les âmes des masses ; une voie est libre, plus libre que jamais, pour aider la révolution et favoriser l’effondrement : tu es appelé, toi et les tiens, à commencer à petite échelle et volontairement, immédiatement, en tout lieu !

Sinon, c’est la fin : le capital perd sa rente à cause des circonstances économiques, des nécessités de l’État, des obligations internationales. La dette d’une nation vis-à-vis d’autres nations et vis-à-vis d’elle-même se traduit du point de vue de la politique financière par toujours plus de dettes. La France de la Grande Révolution s’est merveilleusement remise des dettes de l’Ancien Régime et de ses propres désordres financiers grâce au grand ajustement qui est intervenu avec le partage des propriétés rurales, et grâce au désir de travailler et d’entreprendre qui a été provoqué par la libération des chaînes. Notre révolution peut et doit partager les propriétés rurales sur une grande échelle ; elle peut et doit créer une paysannerie nouvelle et réformée ; mais elle ne peut certainement pas apporter au capital le désir de travailler et d’entreprendre ; pour les capitalistes, la révolution n’est que la fin de la guerre : effondrement et ruine. À eux, industriels et commerçants, il ne leur manque pas seulement la rente ; il leur manque et il leur manquera les matières premières et le marché mondial. Et en outre, il y a là l’élément négatif du socialisme et rien ne peut plus en faire table rase : la répugnance absolue des travailleurs, qui croît d’heure en heure, oui, leur incapacité psychique à continuer à travailler dans les conditions du capitalisme.

Le socialisme doit donc être construit ; il doit être mis en œuvre en plein effondrement, dans des conditions de détresse, de crise, d’improvisation. En ce jour et en cette heure, je dirai que la plus grande vertu se fondera sur la plus grande détresse, et que les nouvelles corporations ouvrières s’éta-bliront sur l’écroulement du capitalisme et les besoins des masses humaines vivantes ; à ceux qui se considèrent, aujourd’hui plus que jamais, comme les seuls ouvriers authentiques, à savoir les prolétaires de l’industrie, je ne manquerai pas de reprocher leur étroitesse de vue, la stérilité terrible, l’impraticabilité et l’inélégance de leur vie intellectuelle et émotive, leur irresponsabilité et leur incapacité à mettre sur pied une organisation économique positive et à diriger des entreprises ; car si l’on absout les hommes de leur responsabilité en déclarant qu’ils sont des créatures des conditions sociales, on ne fait pas de ces produits de la société autre chose que ce qu’ils sont ; le nouveau monde ne doit pas être édifié avec les causes des hommes, mais avec les hommes eux-mêmes. Je n’omettrai pas de demander aux fonctionnaires de l’État et des communes, aux dirigeants des sociétés et des grands établissements, aux employés et aux directeurs techniques et commerciaux, aux gens honnêtes et désireux de renouvellement parmi les nombreux entrepreneurs désormais devenus inutiles dans ce rôle, aux juristes, aux officiers, d’apporter leur coopération modeste, experte, zélée, dans un esprit de communauté aussi bien que d’originalité personnelle*.

Je m’en prendrai de la manière la plus vive à la fausse monnaie-papier de l’État que l’on appelle maintenant le système monétaire, et en particulier à l’indemnisation du chômage procurée par ce soi-disant argent là où toute personne en bonne santé, quelle que soit la profession qu’elle ait exercée jusqu’à présent, doit participer à l’édification de la nouvelle économie, au sauvetage de la société dans le plus grand péril, là où l’on doit construire et planter autant qu’il est possible et le mieux qu’il est possible. Je recommanderai l’utilisation de la bureaucratie militaire, qui tourne maintenant à vide, afin que les chômeurs du capitalisme soient placés là où l’économie d’urgence, qui doit devenir une économie de salut, a besoin d’eux ; j’en appelle à l’énergie révolutionnaire la plus forte qui doit préparer la voie au sauvetage, et au socialisme de la réalité.

À ce point, faisons un résumé préliminaire : j’ai sans cesse répété dans l’Appel qui suit et dans les articles de mon journal, Der Sozialist, qui viennent en complément (1909-1915), que le socialisme est possible et nécessaire quelle que soit la forme de l’économie et de la technique ; qu’il n’est pas lié à la grande industrie du marché mondial, qu’il a aussi peu besoin de la technique industrielle et commerciale du capitalisme que de la manière de penser qui a produit cette monstruosité ; qu’il doit se détacher de la dépravation dans de petites proportions, par la pauvreté et la joie au travail, parce qu’il lui faut un commencement et que la réalisation de l’esprit et de la vertu ne se produit jamais de manière massive et normale mais résulte seulement du sacrifice de quelques-uns et de l’élan nouveau de pionniers ; que nous devons, dans son intérêt, et dans l’intérêt de notre salut et de notre apprentissage de la justice et de la communauté, retourner à la ruralité et à une unification de l’industrie, de l’artisanat et de l’agriculture ; que ce que Pierre Kropotkine nous a enseigné sur les méthodes de la culture intensive du sol et de l’association dans le travail, y compris de la fusion du travail intellectuel avec le travail manuel, dans son livre éminemment important Champs, usines et ateliers, ainsi que sur la nouvelle forme de l’association, du crédit et de l’argent, tout cela doit être maintenant confirmé dans l’urgence la plus pressante, tout cela peut maintenant être vérifié dans la joie créatrice ; que la nécessité exige, volontairement, mais sous la menace de la faim, un nouvel élan et une reconstruction, sans lesquels nous sommes perdus.

Encore un dernier mot, le plus grave. Étant donné qu’il nous faut faire de la plus grande nécessité la plus grande vertu, et du travail dans l’état d’urgence, rendu nécessaire par la crise et les solutions provisoires, le commencement du socialisme, notre honte doit également nous faire honneur. Ne nous mêlons pas de la question de savoir comment notre République socialiste, qui naît de la défaite et de l’ef-fondrement, existera parmi les nations victorieuses, parmi les empires qui sont encore à l’heure actuelle voués au capitalisme, parmi les empires des riches. Ne demandons pas l’aumône, n’ayons peur de rien, ne soyons pas envieux ; conduisons-nous parmi les peuples comme un Job qui passerait aux actes dans la souffrance ; abandonné par Dieu et le monde pour servir Dieu et le monde. Édifions notre économie et les institutions de notre société de telle sorte que nous nous réjouissions dans notre dur labeur et notre vie respectable ; une chose est sûre : si cela va bien malgré la pauvreté, si nos âmes sont heureuses, les pauvres et les gens honnêtes des autres pays, de tous les autres pays, suivront notre exemple. Rien, rien dans le monde, n’a une force de conquête aussi irrésistible que le bien. Nous étions politiquement attardés, nous étions les valets les plus prétentieux et les plus provocants ; le malheur qui en a résulté pour nous avec une nécessité fatale nous a poussés à nous soulever contre nos maîtres, nous a fait passer à la révolution. C’est ainsi que d’un seul coup, avec le coup qui nous a frappés, nous nous sommes trouvés au commandement. Nous devons mener au socialisme ; comment diriger autrement que par notre exemple ? Le chaos est là ; de nouvelles activités et secousses s’annoncent ; les esprits s’éveillent ; les âmes s’élèvent jusqu’à la responsabilité, et les mains jusqu’à l’action ; puisse de la révolution venir la renaissance ; parce que nous avons un si grand besoin d’hommes neufs et purs qui sortent de l’inconnu, de l’ombre et de la profondeur, puissent ces novateurs, ces purificateurs, ces sauveurs, ne pas faire défaut à notre peuple ; puisse la révolution vivre longtemps, grandir et atteindre de nouvelles marches au cours d’années difficiles mais merveilleuses ; puisse un esprit nouveau, un esprit créatif, qui produira précisément de nouveaux rapports, venir aux peuples à partir de leur mission, des nouvelles conditions, de ce qui est profondément éternel et absolu ; puisse la révolution nous donner la religion, la religion de l’action, de la vie, de l’amour, qui rend heureux, qui libère, qui permet de vaincre. Qu’importe la vie ? Nous allons mourir bientôt, nous allons tous mourir, nous ne vivons pas du tout. Rien ne vit si ce n’est ce que nous faisons nous-mêmes, ce que nous commençons nous-mêmes ; la création vit ; non pas la créature, mais seulement le créateur. Rien ne vit si ce n’est l’action de mains honnêtes et le gouvernement de l’esprit pur et véritable.

Gustav LANDAUER
Munich, le 3 janvier 1919.

* Que ces propos soient dédiés a posteriori à la mémoire du directeur de mine Jokisch qui, saisi par l’esprit de la révolution, est allé librement à la mort. Il a pu être un conservateur, il a pu croire qu’il agissait contre le « socialisme » avec sa mort ; ce qu’il a fait était une œuvre révolutionnaire dans ce sens que la révolution éveille ce qu’il y a de meilleur et de plus caché dans l’indi-vidu authentique et qu’elle le voue librement et héroïquement à ce qui est tout à fait général. Cet homme, à la pensée claire et à la résolution ardente, a annoncé pourquoi il a renoncé à la vie dans le testament suivant : « Aux mineurs et aux métallos de haute Silésie ! Après que nous nous sommes efforcés en vain de vous instruire par des mots, je me suis résolu à essayer de le faire par un acte. Je vais mourir pour vous montrer que les soucis que vous infligez à notre existence enviée sont pires que la mort. Faites donc bien attention : je sacrifie ma vie pour vous enseigner que vous exigez l’impossible. Les leçons que je vous crie depuis ma tombe sont : ne maltraitez pas et ne chassez pas vos supérieurs. Vous avez besoin d’eux et vous n’en trouverez pas d’autres qui soient prêts à travailler avec des fous. Vous avez besoin d’eux parce que vous ne pouvez pas mener l’entreprise sans directeur. Si les directeurs viennent à manquer, alors l’entreprise succombe et vous mourrez inéluctablement de faim. Et avec vous, vos femmes, vos enfants et des centaines de milliers de citoyens innocents. L’avertissement pressant que je vous adresse vous appelle à travailler avec zèle. Ce n’est que si vous travaillez plus qu’avant la guerre et que si vos revendications deviennent plus modérées que vous pourrez escompter un afflux de vivres et des prix supportables. Puisque je suis allé à la mort pour vous, protégez ma femme et mes chers enfants et aidez-les s’ils tombent dans la misère à cause de votre folie.– Borsigwerk, le 11 janvier 1919. Jokisch »