Note sur l’édition allemande des « Œuvres » de Landauer

À contretemps, n° 48, mai 2014
jeudi 12 mars 2015
par  .
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En 2008, la petite maison d’édition libertaire Verlag Edition AV [1] confie à Siegbert Wolf [2] le soin de préparer une ambitieuse « édition choisie des écrits de Gustav Landauer ». À travers cette publication, l’éditeur entend bien sûr combler une lacune, mais aussi s’opposer à l’actuelle mode, surtout en vogue chez les germanistes, consistant à ne voir en Landauer qu’un homme de lettres ou – ce qui est plus habile mais non moins trompeur – à distinguer, pour mieux les opposer, l’écrivain de l’anarchiste. Cette « édition choisie » met, elle, l’accent sur l’engagement anarchiste de Landauer. D’où l’importance « stratégique » qu’elle acquiert et l’intérêt que prennent ces centaines de pages oubliées, peu connues, parfois inédites et souvent difficiles d’accès.

Le plan de l’édition est le suivant :

Volume 1 : Internationalismus .– Ce volume, au titre abusif, regroupe surtout des articles, peu connus et souvent intéressants, sur la situation politique, sociale et intellectuelle à l’étranger, classés par pays, ainsi que des études sur Bakounine ou Kropotkine. On n’y trouve, en revanche, aucun document sur l’activité de Landauer dans la Deuxième Internationale (qui figurent dans le volume 2). Il faut rappeler que, n’ayant connu ni l’exil ni l’émigration, Landauer avait très peu de relations directes avec les autres mouvements et qu’il ne manifesta aucun intérêt particulier, après le congrès socialiste international de Londres (1896), pour les efforts des anarchistes en vue de créer leur propre Internationale.

Volume 2 : Anarchismus .– Articles et lettres de Landauer où il expose ses conceptions de l’anarchisme.

Volumes 3-1 et 3-2 : Antipolitik .– Concernent l’histoire de la Ligue socialiste (1908-1915) et reprennent les essais « anti-politiques » de Landauer consacrés aux « chemins vers la communauté », à la « sortie du capitalisme », à la refondation de la société dans le sens d’un socialisme fédéraliste et coopérateur. Le second volume rassemble également les pièces de la controverse avec Otto Gross.

Volume 4 : Nation, Krieg und Revolution .– Réunit les textes où Landauer développe sa conception culturelle de la nation et ceux concernant son action antimilitariste et pacifiste. On y retrouve également le Landauer à l’épreuve de la guerre et de la révolution.

Volume 5 : Philosophie und Judentum .– Retrace les discussions philosophiques que Landauer a engagées avec différents penseurs (Mauthner, Buber, Brunner, etc.) et son rapport au judaïsme et à sa judéité.

Volumes 6-1 et 6-2 : Literatur .– Ces deux volumes restituent les travaux littéraires de Landauer, ses conférences, ses critiques, ses recensions.

Volume 7 : Skepsis und Mystik. Versuche im Anschluss an Mauthners Sprachkritik .– Ce volume reprend aussi, en annexe, La Communauté par la séparation et plusieurs textes sur la « critique du langage ».

Volume 8 : Wortartist .– Il contient les pièces de théâtre, poèmes, roman, nouvelles, traductions de Landauer.

Volume 9 : Birgit Seemann, « Mit den Besiegten ». Hedwig Lachmann (1865-1918) – deutsch-jüdische Schriftstellerin und Antimilitaristin .– Réédition revue et augmentée d’une biographie de Hedwig Lachmann, la seconde épouse de Landauer.

À ces livraisons viendront s’ajouter un choix de correspondances (en plusieurs volumes, semble-t-il) et un recueil de textes sur la vie et l’œuvre de Landauer.

Les préfaces de Siegbert Wolf, fruit d’un long et opiniâtre travail, sont de bonne facture, instructives, détaillées, même si elles n’échappent pas toujours au pur descriptif, à la redondance, à un certain pathos et à une mise en avant de soi qui pourront agacer certains lecteurs. De la même façon, on notera que, si les textes de Landauer sont dotés d’un consistant appareil critique, on reste parfois sur sa faim. Là réside, sans doute, le principal écueil de cette édition, et il est lié à l’individualité et à l’œuvre mêmes de Landauer. Oscillant entre la dette spirituelle et les velléités universitaires, entre l’acte militant et l’occupation d’un terrain intellectuel, cette édition se situe dans un entre-deux difficile à tenir et, parfois, disons-le, insatisfaisant.

Deux exemples pourraient étayer cette affirmation. Le premier : quand Landauer évoque, ou paraphrase, un auteur, mettons Nietzsche dans les Pensées anarchistes sur l’anarchisme, il importe moins de savoir qui était Nietzsche que d’apprendre à quel texte ou à quelle idée de Nietzsche il est fait allusion – en l’espèce, au beau passage des Considérations inactuelles où Nietzsche exhorte l’individu à « organise[r] le chaos qui est en lui, en faisant un retour sur lui-même pour se rappeler ses véritables besoins » [3]. Le second : quand, dans l’essai Deutschland, Frankreich und der Krieg, Landauer se sent tenu de donner son avis sur l’affaire Andler, il eût été nécessaire d’en rappeler le contexte, en particulier à des lecteurs allemands. Car, si Charles Andler était bien germaniste à la Sorbonne et biographe attentif de Nietzsche, l’important, pour le cas, c’est qu’il eût rédigé une étude désabusée – Le Socialisme impérialiste dans l’Allemagne contemporaine – où il dénonçait la montée d’un nationalisme expansionniste au sein du mouvement social-démocrate allemand, qualifié de « socialisme teutomane, colonial et détrousseur » [4].

Insister sur la difficulté qu’il y a à éditer un auteur aussi singulier, prolixe et puissant que Landauer, n’enlève évidemment rien à la qualité et à la richesse du travail de Verlag Edition AV. Souhaitons donc que cette « édition choisie » rencontre de nombreux lecteurs et incite à l’éclosion de futures « études landauériennes ».

Gaël CHEPTOU


[1Sise à Lich, dans le land de Hesse, près de la ville de Giessen, Verlag Edition AV a notamment publié des ouvrages d’Abel Paz et une Édition choisie des écrits de Cornelius Castoriadis (www.edition-av.de).

[2On lui doit, entre autres, une introduction pratique à la pensée de Landauer (1988) et les dernières rééditions de l’Aufruf zum Sozialismus (1998) et de Die Revolution (2003).

[3Friedrich Nietzsche, Considérations inactuelles, traduction de Henri-Albert, Paris, Société du Mercure de France, 1907, pp. 254-255. L’écriture de Landauer est parsemée de références plus ou moins explicites – à Eckhart, à Spinoza, aux grands philosophes idéalistes – qu’il eût fallu, peut-être, éclairer au plan philologique. À défaut, le premier venu ayant quelques connaissances sur le philosophe Untel peut se croire autorisé à prétendre, avec une condescendance lassée, que, sans Untel, il serait impossible de comprendre Landauer. Une autre manie, observable cette fois dans les milieux de la radicalité feinte ou abstraite, c’est de vouloir à tout prix associer Landauer à des penseurs post-quelque-chose.

[4Cette brochure – reproduite par Pierre Monatte dans La Vie ouvrière en février et mars 1913 – provoqua des polémiques tant chez les socialistes (Jaurès) que chez les anarchistes (Nettlau). Il se pourrait bien, par ailleurs, qu’Andler ait lu Landauer, comme le laisse subodorer la référence à La Révolution dans sa brochure intitulée La civilisation socialiste (1911), récemment rééditée.