Géographie sociale versus philosophie de l’histoire

À contretemps, n° 47, décembre 2013
vendredi 25 juillet 2014
par  F.G.
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■ Philippe PELLETIER
GÉOGRAPHIE ET ANARCHIE
Élisée Reclus, Pierre Kropotkine, Léon Metchnikoff et d’autres

Paris/Saint-Georges d’Oléron, Éditions du Monde libertaire/
Éditions libertaires, 2013, 634 p.

Fruit d’un long cheminement intellectuel, cette compilation de textes déjà publiés ou inédits de Philippe Pelletier, auteur arpentant avec la même aisance les sentes de la géographie que les crêtes (versant social) de l’anarchie, s’intéresse aux « liens privilégiés » qui unirent, à la fin du XIXe et au début du XXe siècles, ces deux pôles. Discipline naissante, la géographie entretint alors des rapports plutôt étroits avec l’anarchie. On connaît le rôle que jouèrent Élisée Reclus (1830-1905) et Pierre Kropotkine (1842-1921) dans l’établissement de cette connivence. On sait moins que d’autres géographes, tels Léon Metchnikoff (1838-1888), Charles Perron (1837-1909) ou Mikhail Dragomanov (1841-1895), contribuèrent également, chacun à leur manière, à cultiver cette affinité – qui se perpétua dans le temps, quoique de manière moins évidente ou plus distendue, à travers les travaux de Patrick Geddes (1854-1932), Lewis Mumford (1895-1990), Paul Goodman (1911-1972) ou Murray Bookchin (1921-2006).

Divisé en trois parties – « Les géographes anarchistes, histoires, contextes et méthodes », « Les géographes anarchistes face à la nature et au politique », « La géographie reclusienne et les peuples du monde » –, l’ouvrage de P. Pelletier embrasse dans le détail une infinité de thématiques relatives à ce qu’il appelle le « tournant en faveur de la géographie » opéré par la deuxième génération de penseurs anarchistes, celle de Reclus, Kropotkine et Metchnikoff. Au-delà de la passion de ces libertaires internationalistes pour le voyage et la découverte toujours réinventée de nouveaux espaces, l’une des hypothèses les plus intéressantes exploitée par P. Pelletier pour appréhender ce tournant aurait à voir avec l’instinctive méfiance anarchiste vis-à-vis de l’ « histoire linéaire » et déterministe professée par le marxisme, cet « hégélianisme surdimensionné ». « L’anarchisme récuse, écrit-il, par analyse et par principe, ce “sens de l’histoire”. Il le fait au moins à deux niveaux : celui de la volonté et celui de la mémoire. Il se base pour cela à la fois sur un constat scientifique – matérialiste – du fonctionnement du monde et sur une aspiration ontologique : la révolte, avec la construction de l’alternative à l’intolérable situation existante. Il ne s’appuie par sur une philosophie de l’histoire… »

Au contraire de l’histoire – celle, bourgeoise, construisant ses récits à partir des hauts faits et des grands hommes, ou celle, marxiste, fixant la ligne droite des modes de production et du développement des forces productives devant logiquement conduire au communisme –, la géographie délimite, en particulier dans sa complexe dynamique reclusienne, un « milieu-espace » et un « milieu-temps » traversés de progrès et de « régrès », d’avancées et de reculs, où n’interfèrent ni messianisme ni téléologie. Plus en phase avec la sociologie et l’anthropologie, cette approche géo-historique – ou, mieux encore, géographique sociale –, dont Élisée Reclus demeure l’adepte le plus connu, fut partagée par une cohorte de géographes sous influence anarchiste et fonctionnant de manière collective et solidaire – libertaire – dans la mise en commun de leurs recherches.

C’est là un autre aspect instructif de Géographie et anarchie que de s’arrêter sur le travail en « réseau » de ces géographes aux affinités marquées, dont beaucoup d’entre eux travaillent – sur recommandation de Reclus, suppose-t-on – au sein de la maison d’édition Hachette et qui partagent en permanence leurs découvertes et leurs connaissances, voyagent souvent par deux, se préfacent mutuellement, n’hésitent pas, même, à permettre qu’un seul d’entre eux signe un ouvrage collectif, généralement Reclus. Nous sommes là à mille lieues de l’individualisme académique et de sa course aux titres.

Élisée Reclus demeure, bien sûr, le personnage dominant de cette galaxie de géographes anarchistes, mais il est établi aujourd’hui, grâce aux excellents travaux de Federico Ferretti, que Metchnikoff fut, par exemple, à l’origine de la théorie de l’entraide sur laquelle il discuta beaucoup avec Reclus et Kropotkine. De même, Reclus bénéficia des talents de cartographe de Perron, ancien de la Fraternité internationale de Bakounine et membre de la Société de géographie de Genève, pour tous ses travaux, ou encore des lumières de Dragomanov, « socialiste fédéraliste » ukrainien, pour rédiger le cinquième volume, consacrée à la Russie d’Europe, de la Nouvelle Géographie universelle, son œuvre majeure.

Pédagogique à souhait et de lecture agréable, l’ouvrage de P. Pelletier tient aussi du livre de voyage. À s’y plonger, on fréquente d’aussi près que possible cette tribu libertaire et internationaliste de géographes, mouvance beaucoup plus large qu’on ne l’imaginait, et les territoires, parfois très lointains qu’elle arpenta. Car ces individualités, « pèlerins de l’anarchie mais aussi simples marcheurs », étaient l’exact opposé des « rats de bibliothèque ». Leur manière d’appréhender les espaces, les paysages et les peuples tenait surtout d’une approche physique, émotionnelle et esthétique. À la force du mollet, ils se voulaient d’abord arpenteurs passionnés d’un monde qu’il fallait éprouver et comprendre du dedans pour avoir quelques chances de le transformer sans le brusquer. Il y a chez P. Pelletier quelque chose qui tient de cette ode à la marche (physique, mais également conceptuelle). Et ça se sent.

« Bien évidemment, note l’auteur, certaines descriptions ou analyses de Reclus ont fatalement vieilli. Des propos ou des expressions, telles que « races humaines », « peuples attardés », « primitifs », « Nègres », peuvent même choquer de nos jours, mais ils reflètent le sens commun de l’époque que l’on ne doit pas juger à l’aune actuelle sous peine de mésinterprétation. » La précision n’est pas inutile quand on sait que, cultivant l’anachronisme jusqu’à la mauvaise foi, certains universitaires et apparentés n’ont pas hésité à remettre en cause l’anti-colonialisme de Reclus ou même à le décrire en antisémite. Sur ces deux points d’importance, P. Pelletier nous livre deux informées et vigoureuses contributions – « Élisée Reclus et le colonialisme » et « Élisée Reclus et les Juifs » – qui devraient mettre un point final à quelques-unes de ces calomnieuses assertions.

Jean-Marc CHICHE