Camus, l’Algérie et les machiavéliens

À contretemps, n° 47, décembre 2013
vendredi 25 juillet 2014
par  F.G.
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■ Benjamin STORA/Jean-Baptiste PÉRETIÉ
CAMUS BRÛLANT
Paris, Stock, « Parti pris », 2013, 128 p.

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Dans L’Hôte, une nouvelle intégrée au recueil L’Exil et le Royaume, publié en 1957, Albert Camus trace le portrait d’un instituteur – Daru – à qui un gendarme confie, le temps d’une nuit, la garde d’un « Arabe » qui a tué son propre cousin, avec mission de le conduire, le lendemain, à un poste de police. Au lever du jour, Daru accompagne son « hôte » jusqu’à un croisement de chemins : vers l’Est, le poste de police ; vers l’Ouest, la liberté. À lui de choisir. L’homme se dirige vers l’Est. De retour dans son école, l’instituteur découvre une inscription sur le tableau noir : « Tu as livré notre frère. Tu paieras. » La nouvelle se termine sur cette phrase : « Dans ce vaste pays qu’il avait tant aimé, il était seul. » Pour Benjamin Stora et Jean-Baptiste Péretié, auteurs de ce Camus brûlant, cette nouvelle témoigne « d’une humanité commune et d’une impossible rencontre, d’une fraternité nécessaire et d’une violence inéluctable ». Elle peut, en tout cas, se lire comme une parabole sur cette Algérie des temps de guerre qui vit les « machiavéliens » [1] des deux bords s’asseoir sur la morale. Au nom de la juste cause, naturellement, entendue de l’envers et de l’endroit.

Cet essai, aussi ramassé que rigoureux, solde, dans un premier temps, l’affaire de l’exposition Camus prévue à Aix-en-Provence pour l’automne 2013 et dont les auteurs devaient être les concepteurs avant de se voir salement débarqués, sous la pression des nostalgiques locaux de l’Algérie française, par la maire UMP du cru, dont le nom importe peu [2]. Argumenté, le propos est vif, mais sans verser dans la polémique inutile. Ce qui intéresse Stora et Péretié, c’est, au-delà du « pataquès » aixois, de s’interroger sur « la place singulière occupée par Camus, dans les mémoires, en France et en Algérie », mais aussi sur « les tentatives de captation idéologique dont il est l’objet ». Et, par là même, d’aborder la complexe question du rapport de Camus à l’Algérie en montrant en quoi il reste, sur le sujet, un écrivain « brûlant ».

Il faut avoir, c’est vrai, l’indécence et le culot d’un admirateur de l’OAS recyclé au Front national pour faire de Camus un proche de Bastien Thiry. Et la connerie tatouée au front pour y voir un défenseur inconditionnel de l’Algérie française. Curieusement, et même si comparaison ne vaut pas raison, il nous faut bien constater, comme le font Stora et Péretié, que, sur l’autre rive de la Méditerranée, certains « anti-colonialistes » jouent sur le même registre binaire en réduisant Camus à un « écrivain colonial » [3]. C’est ainsi, que, trois ans avant l’affaire d’Aix, une initiative soutenue par le Centre culturel algérien de Paris – la « caravane Albert Camus » qui devait sillonner, en 2010, quelques villes algériennes – fut également annulée. Mêmes causes, mêmes effets, mêmes machiavéliens.

Face à la mauvaise foi, au mensonge, à la captation d’héritage ou au rejet, il n’est jamais vain d’en revenir à l’essentiel, c’est-à-dire, pour le cas, aux « prises de position de Camus sur l’Algérie, durant sa jeunesse puis lors de la guerre d’indépendance ». Ce travail, méticuleusement et honnêtement entrepris par Stora et Péretié, est au cœur de cet essai dont la vraie force est de respecter les tenants et les aboutissants d’un « homme déchiré » entre son anti-colonialisme de principe – affiché dès 1939 (l’homme a vingt-six ans) dans Alger républicain et réitéré en 1945, lors des massacres de Sétif, quand presque tous les intellectuels de gauche se turent – et son attachement à la France républicaine, celle qui lui a donné l’instruction, à lui, fils de pauvres entre les pauvres. Nier l’anti-colonialisme de Camus, c’est ignorer l’une des composantes majeures de son parcours. Le reste est affaire de conscience. Camus, nous disent Stora et Péretié, se sentait « en affinité immédiate avec les miséreux ». Il croyait « à la fraternité des humbles ». Il détestait le nationalisme. Il savait, parce qu’il connaissait l’histoire, celle de la guerre d’Espagne en particulier, que le FLN agissait avec le MNA de Messali Hadj comme les staliniens avaient agi avec le POUM. Avec un raffinement particulier dans la cruauté et la volonté d’extermination. Ce Camus-là, qui fut assez fraternel pour penser, contre tout le monde, qu’on pouvait « jeter des ponts » entre les pauvres, ceux dont il était l’héritier par hasard, et les autres, la masse arabe exploitée, était un homme de raison et c’est en homme de raison qu’il défendit toutes les initiatives politiques qui allaient, pensait-il, dans ce sens. Un « cœur libertaire » sachant « se résoudre à la raison sociale-démocrate », écrivent Stora et Péretié. Soit. Mais s’il appuya Mendès France (et non pas Guy Mollet), il lui arriva aussi de soutenir un De Gaulle pas social-démocrate du tout quand celui-ci se déclara partisan, en 1959, d’une « union étroite de l’Algérie et de la France sous un régime de type fédéral ». Il y avait, en réalité, une forme de cohérence pragmatique, chez Camus, celle qui préfère toujours la raison morale à la déraison de l’histoire. Le problème, c’est que, quoi qu’on entreprenne, c’est toujours la seconde qui triomphe. Rien à faire, sauf refuser activement de déraisonner avec les machiavéliens.

On connaît cette loi d’airain de l’engagement, terme que détestait Camus : qui n’est pas avec moi est avec l’autre. De Sartre à Bush, c’est toujours la même dialectique qui s’impose. Camus refusa ce choix, au risque de tout perdre. Et il perdit tout, à part la considération de quelques êtres qui ne se résolvent pas à « se laisser enfermer dans une catégorie ou une autre ». Cet « entre-deux problématique » qu’il adopta à l’occasion de cette déchirure personnelle que fut le conflit algérien était, pour lui, le seul positionnement possible. Intimement possible. On pourra toujours dire qu’il se trompa au regard de l’histoire, ce qu’on disait déjà lorsqu’il lança L’Homme révolté dans la mare des conformismes de gauche. Et qu’en retour, celle-ci lâcha ses chiens. Les chiens aboient encore contre Camus, cet éternel étranger.

Arlette GRUMO


[1Le terme est de Sartre, qui écrivit, dans France Observateur, à l’occasion de la mort de Camus, un bel hommage posthume à son ancien ami. On peut y lire : « Par l’opiniâtreté de ses refus, il réaffirmait, au cœur de notre époque, contre les machiavéliens, contre le veau d’or du réalisme, l’existence du fait moral. Il était pour ainsi dire cette inébranlable affirmation. »

[2Postulant sans vergogne à leur remplacement, l’ineffable Michel Onfray ne tarda pas à retirer sa candidature. Comme quoi, à défaut de sens moral, le camusien autoproclamé sait avoir celui de l’opportunité à géométrie variable.

[3Il est vrai que tout est permis depuis que l’intellectuel américano-palestinien Edward W. Said, généralement mieux inspiré, et en tout cas plus mesuré, a dit de Camus, dans Culture et impérialisme, qu’il était une… « figure impérialiste très tardive ».