Monologue intérieur sur une révolution empêchée

À contretemps, n° 17, juillet 2004
samedi 3 juin 2006
par  .
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Francisco CARRASQUER
ASCASO Y ZARAGOZA
Dos pérdidas : la pérdida

Alcaraván Ediciones, Saragosse, 178 p., 2003.

Rarement sans doute essai sur la révolution espagnole n’aura été plus parfaitement maîtrisé que cet Ascaso y Zaragoza. Le point mérite d’être souligné d’emblée, non parce qu’il légitimerait par avance le propos qui le sous-tend, mais parce qu’il fait de ce livre une œuvre à part et probablement une des plus brillantes constructions intellectuelles qui soient sur l’anarchisme espagnol à l’heure de son apogée et de sa chute. Francisco Carrasquer, son auteur, fut acteur de ce 19 juillet 1936 de toutes les promesses et milicien de la colonne Durruti. Dire cela, cependant, c’est peu dire tant ce livre est éloigné de l’abondante, et plus ou moins bonne, littérature de témoignage que cette épopée a produite. C’est ailleurs que se situe Fr. Carrasquer, à la croisée du vécu et du pensé d’abord, dans la fréquentation assidue (et critique), encore, des historiens de ce conflit, dans un imaginaire singulier, enfin, où littérature et poésie, que notre auteur pratique avec un talent reconnu, ouvrent des pistes que la seule histoire n’explorera jamais. C’est précisément là, dans cette habile juxtaposition de la connaissance et du sensible, que Fr. Carrasquer fait merveille, au risque de terrasser la raison raisonnante, celle qui inventorie le réel avec l’unique prétention de le rendre conforme aux lois du temps historique. On sait que l’histoire de l’anarchisme, même honnêtement écrite, et celle de l’anarchisme en révolution plus particulièrement, laisse toujours, ou presque, une impression de manque. La cause est évidente : c’est qu’à la traiter selon les seuls instruments statistiques et méthodes d’analyse des historiens, elle passe le plus souvent à côté de l’essentiel, ce tremblement collectif qui accouche d’un monde nouveau, cette émotion partagée d’une insurrection des esprits, cette croyance soudaine que la vie s’avance et qu’elle est bonne à prendre. Pour dire cela, il faut casser les moules et ne reculer devant aucune audace.

Il est fort à parier qu’Ascaso y Zaragoza ne fera pas école dans les départements d’histoire des universités. C’est qu’il part du point de vue le plus anti-historique qui soit, qu’il constitue un formidable éloge du conditionnel et qu’il argumente sur une double absence. Qu’en aurait-il été de cette révolution espagnole si la balle qui faucha mortellement, le 20 juillet 1936, Francisco Ascaso avait dévié de sa route ? Qu’en aurait-il été du sort de cette révolution empêchée si, comme à Barcelone, la CNT avait gagné ou reconquis Saragosse ? L’exercice, on le verra, n’est pas simplement esthétique, car, en restituant l’absence et le hasard dans le réel, en imaginant ce qui aurait pu être, Fr. Carrasquer « met » sans doute, comme l’écrit Ignacio de Llorens dans son prologue, « les faits sens dessus dessous », mais, ce faisant, il offre surtout quelques clefs pour comprendre ce qui arriva, et d’abord pourquoi, en refusant d’assumer tout le pouvoir, les libertaires espagnols « se trahirent eux-mêmes » et n’obtinrent finalement rien de ce qu’ils étaient en situation de gagner. « Pas même la considération, ajoute Ignacio de Llorens, de ceux qu’ils remirent au pouvoir », leurs héréditaires ennemis et futurs liquidateurs.

La balle d’Atarazanas

Dans tout mouvement révolutionnaire, il est des morts qui, symboliquement, pèsent plus que d’autres. Parce qu’elles induisent, au-delà du drame personnel qu’elles supposent, un vide, une béance qu’aucune dynamique collective ne réussira à combler. Ainsi, la balle qui frappa mortellement, le 20 juillet, Francisco Ascaso dans l’assaut de la caserne d’Atarazanas, à Barcelone, eut des effets dévastateurs sur cette révolution libertaire en gestation. La thèse de Fr. Carrasquer, qui fait d’Ascaso la part manquante d’une révolution triomphante mais orpheline, repose, non sur une quelconque croyance, assurément anti-libertaire, en l’homme providentiel, mais sur une parfaite compréhension du rôle dynamique qu’y joua, à la mi-juillet 1936, un célèbre moteur à trois temps. Rodé depuis belle lurette, il atteignit alors sa meilleure performance. Il faut en convenir avec lui : le García Oliver-Durruti-Ascaso fit merveille.

Bien sûr, cette thèse irritera les adeptes de la révolution sans tête et autres théologiens de la divine spontanéité des masses. On sait pourtant, ou on devrait savoir, que la réponse victorieuse au coup d’État fasciste à Barcelone laissa finalement assez peu de place à l’improvisation. Elle fut, sinon pensée dans ses moindres détails, du moins organisée par les cadres de défense confédéraux, fer de lance du combat de rue. Spontanément, certes, les masses se mobilisèrent, mais ce n’est pas leur faire injure que de dire que l’impulsion vint d’ailleurs. Elle dut sans doute beaucoup aux penchants « militaristes » d’un García Oliver qui, de combats menés en combats perdus, cette fameuse « gymnastique révolutionnaire » qu’il théorisa et pratiqua, conduisit la CNT à admettre certaines méthodes (la constitution de groupes d’action paramilitaires, par exemple) que les anarchistes (des « libéraux radicalisés », disait García Oliver) n’approuvaient pas toujours, ou difficilement.

Fr. Carrasquer accorde la part belle – trop belle, diront d’aucuns – à ce García Oliver teigneux, mal commode et dominateur, mais il le fait non par adoration pour le personnage, comme Abel Paz pour Durruti [1] , mais parce qu’il y voit d’abord une intelligence en action (« une pensée faite praxis », écrit Fr. Carrasquer) et, surtout, l’élément fondamental d’un puzzle à trois pièces dont l’assemblage força in fine le cours des choses. « Nosotros », ce fut d’abord trois mousquetaires de la révolution formant troïka fusionnelle et alliant intelligence (García Oliver), affectivité (Durruti) et volonté (Ascaso) et, par irradiation, un groupe plus large, aguerri au combat et sûr de sa force. La balle d’Atarazanas porta un coup fatal à sa direction effective.

Trois moins un...

L’arithmétique révolutionnaire a des règles que le calcul ignore. Ascaso tué, le trio ne devint pas duo. Sa mécanique tourna d’abord à vide, puis s’enraya. Assez vite, au demeurant. C’est qu’Ascaso y jouait un rôle indispensable, de point d’équilibre entre García Oliver et Durruti, de point de liaison entre le groupe « Nosotros » et les instances dirigeantes de la CNT. Au conditionnel, Fr. Carrasquer s’interroge, par exemple, sur la position qu’aurait adoptée Ascaso au fameux plénum du 23 juillet 1936 [2] où la thèse de la collaboration antifasciste, défendue par Federica Montseny, Diego Abad de Santillán et Mariano Vázquez, supplanta très largement celle de la prise du pouvoir révolutionnaire, prônée par García Oliver. Pour Fr. Carrasquer, il ne fait pas de doute qu’à cette occasion, unique dans l’histoire d’un révolutionnaire, Ascaso ne serait pas resté silencieux, comme Durruti, mais qu’il aurait penché du côté de García Oliver, et peut-être changé la donne et forcé de nouveau le cours des choses. On ne le saura jamais, mais rien n’interdit de subodorer, et surtout de comprendre, conditionnel aidant, cet étrange isolement dans lequel se trouva soudain García Oliver, au lendemain d’une éclatante victoire, qui fut d’abord la sienne. Ses nombreux ennemis virent dans sa défaite, écrasante puisqu’il fut seul contre tous, une victoire éthique de l’anarchisme, la preuve de sa supériorité en somme, non tant pour faire la révolution, car il la repoussait de fait, que pour refuser cette logique dictatoriale qu’aurait supposée le « garcia-olivérisme » triomphant. Plus subtilement, Fr. Carrasquer fait intervenir dans cette défaite des éléments psychologiques que l’historien ne retient pas toujours. L’intelligence politique de García Oliver avait besoin d’un passeur comme Ascaso pour s’imposer, car, traduite en mots par la seule vertu de son verbe, elle avait le don d’indisposer. Au fond, il y avait chez García Oliver autant de lucidité et d’instinct que d’arrogance. Pour son malheur, mais pas seulement, on ne retint alors que son arrogance, que les « libéraux radicalisés » de la FAI lui firent payer, au risque de renoncer à la révolution, car, quoi qu’en disent les meilleurs auteurs, le dilemme était bien celui-là : la faire ou pas, cette révolution tant espérée.

Il faut en convenir : quand il était possible de lui porter le coup de grâce, l’anarchisme décida, par peur du vide et par crainte de lui-même, de perfuser la République bourgeoise agonisante. Au nom d’une abstraction absolue : l’antifascisme, cette machine à faire voler le front de classe. Ce piège, nul ne niera que la direction de la CNT se l’est tendu toute seule, car seule elle était en mesure de décider de la route à suivre. Alors, trahison ? Trop commode, trop réducteur, trop évidemment manichéen pour Fr. Carrasquer, qui ne retient pas l’hypothèse. Il se contente de parler d’ « écroulement », de « recul sans précédent » d’une direction qui « ne fut pas à la hauteur » des circonstances, et ce tout juste après avoir vaincu militairement les putschistes de Barcelone. Peut-être alors que le fantôme de la « dictature anarchiste » qu’on voyait se profiler derrière la proposition de García Oliver (la seule qui était, de fait, en cohérence avec l’événement) fut l’expression d’une soudaine et vraie terreur : celle de devoir affronter l’histoire, au risque de tout perdre et d’en porter la seule responsabilité. Comme à Saragosse, deuxième capitale de la CNT, que les franquistes venaient de conquérir.

Saragosse, premier mystère : la perte

On n’a pas fini de mesurer les conséquences de l’accablante défaite de la CNT à Saragosse. D’avoir gagné la ville, il fait peu de doute que les franquistes eussent bien mal engagé la partie : la Navarre aux mains d’un des chefs factieux, Mola, eût assurément été réduite et la jonction rendue possible entre la Catalogne libertaire et le Nord républicain de l’Espagne qui, du coup, eût repris la Galice. Dès lors, tout devenait possible. Pour la révolution, s’entend, parce qu’elle gagnait en respiration.

Saragosse représentait, alors, une authentique place forte de la CNT : 30 000 militants pour une population de 600 000 âmes. Pour mémoire, Barcelone en comptait 82 000 pour 1,5 million d’habitants. Pendant des décennies, la capitale aragonaise fut de tous les combats de la Confédération, et plutôt en première ligne. En mai de cette même année 1936, elle organisa brillamment le congrès de la CNT, dit de Saragosse, le dernier avant longtemps. Rien ne laissait donc présager la déroute qui l’attendait. D’où le mystère qui l’entoure, le premier. Il manqua à Saragosse, assure Fr. Carrasquer, « l’instinct » de vaincre, mais surtout la claire conscience de ce qui se jouait là : une lutte à mort pour la vie. En choisissant, d’une part, la grève générale et, de l’autre, la négociation, elle prouva pour sûr qu’elle n’avait sûrement pas mesuré l’enjeu réel du combat... et elle le paya cher : 15 000 de ses militants, soit 50 % de ses effectifs, furent exécutés. Sans gloire.

On a beau se défier des personnalisations abusives quand d’histoire collective il s’agit, il n’empêche, le drame de Saragosse se joua bien, comme l’indique Fr. Carrasquer, autour de deux hommes : Miguel Abos et Miguel Chueca, deux des principaux responsables locaux de la CNT. Quand le premier, franc-maçon et non violent, voulut croire aux raisons invoquées par le gouverneur civil de la place, franc-maçon lui aussi, pour ne pas armer le peuple, le second conseilla, au contraire, aux militants de la CNT la prise d’armes et la formation immédiate de groupes de combat. La thèse de M. Abos prévalut sur celle de M. Chueca. Avec les résultats qu’on sait, lamentables et pathétiques. Saragosse tomba sans même combattre. Miguel Cabanellas, ce général que M. Abos crut loyal à la République, franc-maçon encore, mit, sans même hésiter, ses troupes au service des croisés de l’ordre national-catholique et devint président de la franquistissime Junte de Burgos. Autant que tragique cette déroute de la CNT à Saragosse fut absurde. Comme le sort de M. Abos, qui se terra dans sa ville jusqu’au début de 1937, fut condamné à mort pour trahison par les anarchistes et mourut, dans le plus profond isolement, dans un des camps du mépris du sud de la France, en 1939.

Saragosse, second mystere : Durruti

Mais il est un autre mystère, plus dérangeant encore, celui de la paralysie de la colonne Durruti devant Saragosse. Sur ce point, « l’échafaudage de pseudo-science-fiction rétrospective » de Fr. Carrasquer fera assurément grincer bien des dents. Pour lui, la cause est entendue : Durruti n’avait aucune des capacités requises pour remplir l’importante tâche de reprendre Saragosse. Fr. Carrasquer, dont le ton est généralement ferme mais mesuré, n’y va pas cette fois-ci par quatre chemins. Qu’on en juge : « Il est toujours bon de défaire les mythes. Et celui de Durruti en est un... Des comme lui, il y en eut non pas des milliers dans les milieux « cénétistes », mais des centaines. Et des plus doués que lui, non pas des centaines, mais certainement quelques dizaines. » Dont l’Aragonais Ascaso, bien sûr...

À bien examiner l’attitude de Durruti lors de cette campagne, comme nous y incite Fr. Carrasquer, on est obligé de constater, en effet, deux erreurs manifestes d’appréciation. La première fut sans doute d’avoir perdu un temps précieux en chemin au lieu de foncer sur Saragosse. La seconde, plus grave encore, d’avoir soudain cédé à la « science logistique » en confiant la direction effective de la colonne à deux militaires professionnels, Perez Farrás et Manzana, qui, en conscience, optèrent pour la guerre de positions quand seule une guerre de guérillas semblait, en la circonstance, efficace. Étrange choix de Durruti, au demeurant, car, si l’on en croit son biographe officiel, Abel Paz, il se déclarait, avant la guerre, fervent partisan des guérillas. Mais le fait est là. Durruti choisit de faire la guerre selon les lois du genre enseignées dans les académies militaires, non comme un révolutionnaire. On n’y peut rien, il accepta de jouer ce rôle. Et ce choix est aussi constitutif du second mystère de Saragosse, qui ne sera jamais reprise aux fascistes.

Dans sa très dérangeante autobiographie militante, El eco de los pasos, García Oliver sème un doute sur Durruti, un doute gravissime, proche du soupçon. Il laisse entendre que son silence du 23 juillet 1936 valait acquiescement aux partisans de la collaboration antifasciste, mais que, personnage déjà légendaire dont le nom était lié à l’idée même de révolution, il ne pouvait le dire, car il savait que l’une (la collaboration) excluait l’autre (la révolution). Ce doute, García Oliver le ressent plus intensément encore quand, au soir du 23 juillet [3], devant le groupe « Nosotros » réuni par ses soins, Durruti subordonne l’adoption d’une ligne révolutionnaire à la prise de Saragosse. Comme si l’une allait sans l’autre. Comme si, affirme García Oliver, la prise de Saragosse, hypothétique en cet instant de l’histoire, n’était finalement pour Durruti qu’une fuite en avant pour éluder la seule question du jour : la poursuite du processus révolutionnaire.

Cette réunion sera la dernière du groupe « Nosotros ». García Oliver en prononcera l’oraison funèbre : « Deux événements ont bouleversé fondamentalement la physionomie du groupe : le premier, c’est la mort de Paco [Francisco Ascaso] ; le second, c’est une irrémédiable division en son sein. Pour ma part, il ne me reste plus qu’à attendre la suite des événements et, dans la mesure de mes forces, à... collaborer. »

Fr. Carrasquer admet qu’ « on ne peut pas discuter d’un soupçon ». Il le consigne sans le reprendre à son compte. Non par prudence, mais parce qu’il en est incapable. En revanche, il est capable d’avancer une autre hypothèse, plus terre à terre finalement, dont il s’étonne qu’elle n’ait pas été retenue par García Oliver : celle de la « bonapartisation » de Durruti, celle de son glissement progressif vers un « césarisme » de proconsul incarnant à lui seul le « peuple en armes » (« tout le peuple, écrit Fr. Carrasquer, sans distinction de couleur ni d’appartenance »). Pour ce faire, il lui fallait endosser le costume de l’antifascisme, et donc de la prudence. Ce rôle, Durruti le tint jusqu’au bout, et au-delà, comme le prouvent la quantité d’images pieuses que sa mort généra. « Nous renoncerons à tout, aurait-il dit dans un furieux accès d’antifascisme unitaire, sauf à la victoire. » Dans la lutte d’influence qui l’opposa à García Oliver, la sienne fut totale : il incarne toujours la sainteté anarchiste tandis que l’autre en est sa part maudite.

García Oliver versus Durruti

Une fois encore, le conditionnel « carrasquérien » n’est pas un simple jeu avec l’histoire, qui ne se refait pas, comme chacun sait. Il sert à forcer les apparences, à traquer les évidences, à révéler les repentirs, à dévoiler les retouches et à fixer les flous d’une histoire bien complexe.

À travers cette opposition entre García Oliver et Durruti, que la mort d’Ascaso n’a finalement fait qu’amplifier, Fr. Carrasquer se livre à une contre-lecture d’une histoire figée dans le culte des héros. Le résultat de ses cogitations débouche sur une réévaluation raisonnée du premier au détriment du second. Raisonnée, j’insiste, car l’essai de Fr. Carrasquer fait peu de cas de la sympathie humaine que savait se gagner Durruti et qui, naturellement, incline l’analyste à la bienveillance quand il se penche sur son parcours. García Oliver, lui, cultivait le don de déplaire avec une certaine constance et sans varier. Sûr de lui, dur, il s’accommodait assez de sa réputation de « robespierriste ». Pour lui, la révolution avait bien peu à voir avec la fête ou l’entrée soudaine en Arcadie. Elle exigeait des sacrifices, du sang et des larmes. Son anarchisme, que ses ennemis qualifièrent de bolchevique, se méfiait de l’idéalisme comme de la peste. Mesurée à la seule aune des sentiments (et les anarchistes, comme chacun sait, sont de grands sentimentaux), la balance penche, bien sûr, pour Durruti. D’où la volonté affichée de Fr. Carrasquer de s’en distancer pour s’en tenir au seul langage des faits, qui sont têtus, comme disait l’autre, à condition de les regarder en face et sans jumelles déformantes. L’intérêt de sa démarche, on l’aura compris, c’est de restituer au questionnement politique une place que la subjectivité a fini par gommer. Qui de García Oliver ou des instances dirigeantes de la CNT, auxquelles se rallia rapidement Durruti, était, en juillet 1936, le plus en phase avec le peuple prolétaire et avec l’imaginaire révolutionnaire ? Le premier, tranche Fr. Carrasquer, et il ajoute : « Si García Oliver avait alors eu à ses côtés un Francisco Ascaso, et non un presque héros de légende comme Buenaventura Durruti et quelques presque intellectuels pas assez héroïques pour tirer toutes les conséquences du moment vécu, nous aurions eu en Espagne une authentique révolution sociale, ce qui ne saurait dire qu’elle aurait duré. » Car le résultat eût été presque le même. Presque, car sans abortus provocatus, ce qui fait tout de même une grosse différence, celle qui sépare une défaite infligée d’une défaite consentie.


On trouvera dans Ascaso y Zaragoza de quoi alimenter le débat sur cette révolution espagnole empêchée par ceux-là même qui auraient dû la pousser à son terme. Il choquera pareillement les tenants de son histoire officielle que les fervents admirateurs de son récit légendé ou les hypercritiques spécialistes ès trahisons. Les uns et les autres ne manqueront pas, c’est sûr, de reprocher à son auteur de bâtir des hypothèses sur l’absence et de s’imaginer un Ascaso à la mesure de sa démonstration. Sur ces deux objections, on pourrait pourtant répondre que l’absence n’est finalement qu’une présence qui manque et que l’Ascaso que nous dépeint Fr. Carrasquer, au-delà de ce qu’il aurait pu faire ou devenir, s’accorde assez avec ce qu’il fut de son vivant, le vecteur d’une exigence révolutionnaire inconciliable avec la demi-mesure. Pour le reste, la projection imaginaire de Fr. Carrasquer n’a pas pour but, malgré l’évidente admiration qu’il voue à son personnage, de nous refaire le coup des grands hommes, mais plutôt pour ambition de traverser le miroir du réel et de s’interroger sur son revers.

On pensera ce qu’on veut des conclusions de Fr. Carrasquer, mais il sera difficile de ne pas admettre que ce « monologue intérieur », d’une percutante intelligence, est assurément un livre rare.

Freddy GOMEZ


[1Abel Paz, Durruti, un anarchiste espagnol, Quai Voltaire, Paris, 1993. Cet ouvrage est longuement recensé par José Fergo dans le n° 1, janvier 2001, d’À contretemps.

[2Fr. Carrasquer, comme García Oliver retient cette date du 23 juillet. Il semble, cependant, que ce plénum ait eu lieu deux jours avant, le 21 juillet.

[3Plus probablement du 21 juillet.