Voix autonomes du Pays basque

À contretemps, n° 43, juillet 2012
mardi 17 juin 2014
par  F.G.
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■ Jtxo ESTEBARANZ
GUERRE À L’ÉTAT
Luttes autonomes et expériences alternatives au Pays basque (1982-1992)

Traduction : Pierre-Jean Cournet
Paris, Éditions Libertalia, « Soleil noir », 288 p., ill.

Dans ses thèses philosophiques sur le concept d’histoire, le philosophe allemand Walter Benjamin parle de la nécessité d’écrire des histoires « à rebrousse-poil ». Des histoires de vaincus, qui viennent enrayer les discours dominants et les représentations d’un temps linéaire, « homogène et vide ». De nouveaux récits donc, qui déstabilisent les temporalités libérales et perturbent les mythes de la modernité politique qui souvent se cachent dans des hagiographies dominantes qui ne disent pas leurs noms.

Le texte écrit par Jtxo Estebaranz, publié en castillan en 2005 et qui vient de paraître en français chez Libertalia, s’inscrit dans cette dynamique. Deux raisons au moins font que la lecture de cet ouvrage est recommandée. En premier lieu, parce que le récit se situe pendant la dite « transition démocratique espagnole », sa deuxième phase, celle qui commence avec la victoire des socialistes aux législatives de 1982. Si la première séquence chronologique du processus transitionnel est chargée de mythes – notamment celui d’une « transition-modèle » exportable à travers le monde ou celui d’un peuple caractérisé par son esprit de consensus et de modération –, la deuxième l’est tout autant. Les discours produits par les classes dominantes, avec leurs prises de paroles publiques cumulées aux productions académiques, ont construit et figé l’image d’une période de « stabilisation démocratique ». La représentation d’un gouvernement qui, épaulé par un roi présenté comme le « sauveur de la démocratie », le « pilote du changement », lutte contre de « nouvelles menaces terroristes ». Un terrorisme constitué essentiellement par le nationalisme basque. C’est ici qu’arrive la seconde raison de lire ce livre : comme l’affirme le traducteur Pierre-Jean Cournet dans sa préface, nous ne savons pas grand-chose du Pays basque, hormis « un conflit qui s’éternise et une langue qui a donné lieu à toutes les spéculations » (p. 9). Le Pays basque fut le laboratoire de la contre-révolution espagnole, le territoire sur lequel les dominants ont reconfiguré de nouvelles formes de gouvernementalités en adaptant les anciennes structures répressives franquistes à l’appareil d’État antiterroriste.

Le décor est planté. Les enjeux le sont tout autant. Dans un territoire soumis au contrôle social par une série de dispositifs biopolitiques institutionnels et bureaucratiques (antiterrorisme, partis politiques, syndicats, urbanisation, etc.), de nouveaux sujets politiques émergent au cours de luttes sociales radicales. Surgit non pas une idée de l’autonomie, mais de multiples autonomies : les luttes de quartier, les explosions contre-culturelles, les mouvements assembléistes, écologistes, antimilitaristes, anticléricaux, féministes, les campagnes contre les violences policières, les nouvelles pratiques de diffusions alternatives avec les radios, les publications multiples et diverses, mais aussi les groupes autonomes et l’activisme. Autant d’expériences pour rompre avec l’ordre social marchand, pour dégager du devant de la scène les représentants autoproclamés, les acteurs publics et autres gestionnaires de la paix sociale ; mais aussi pour détruire la scène telle qu’elle est constituée, avec son estrade, ses artifices et ses rapports sociaux hiérarchisés et autoritaires. Bref, autant d’expériences pour rouvrir les brèches de multiples possibles en devenir.

Découpé selon un ordre à la fois chronologique et thématique, le récit aborde les multiples facettes d’un mouvement impossible à définir sans le figer dans des représentations fossilisées. Chaque expérience nouvelle produit de nouveaux concepts, et ceux-ci, à leur tour, se modifient à mesure que les pratiques évoluent. C’est bien de cela dont il s’agit dans ce livre : des sujets qui émergent, des tentatives de désubjectivation mouvantes face à des figures sociales que l’ordre marchand voudrait imposer.

L’un des atouts du livre réside dans la présentation et sélection d’archives de l’époque à chaque fin de chapitre : extraits de tracts, entretiens, brochures et fanzines. Le récit veut coller à la réalité de ses personnages. Il entraîne les lecteurs/lectrices en interne, multiplient les anecdotes pour donner à la narration de l’épaisseur. Il échappe, dans le même temps, aux écueils téléologiques, courants, hélas ! chez les tenants de l’histoire académique et professionnelle, qui souvent se bornent à expliquer un processus à partir d’un résultat déjà connu.

Comme le rappellent le traducteur et l’auteur, ce texte n’est pas destiné à construire de nouveaux mythes ni même à glorifier un âge d’or de la lutte sociale. Nombreuses sont les erreurs commises par les protagonistes de cette époque. Les divisions éclatent ici et là, les attentes, les désirs ne sont pas toujours les mêmes. Les incompréhensions sont multiples ; les débats, autour de la police, des squats et des objectifs politiques en général, sont vifs et permanents, preuve de l’hétérogénéité de ces luttes. Estebaranz ne minimise pas les disputes, les divisions et les erreurs, bien au contraire. Car « seules les tendances qui aspirent à la fossilisation idéologique construisent un récit historique en oubliant de mentionner leurs insuffisances et en mythifiant les erreurs externes » (p.14). Les enjeux se situent donc au niveau des tentatives de récupération politique, de marchandisation (comme le rock radical basque, pp. 37-44), d’institution-nalisation (comme avec les gaztetxe, pp. 201-209) et d’absorption de ces nouvelles dynamiques par les machines du spectacle. On s’étonnera, sûrement avec naïveté, du sexisme et du machisme qui régnaient dans des milieux quelquefois autoproclamés « progressistes » (pp. 211-225).

Toutefois, il est à signaler que les tentatives pour expliquer comment émergent ces luttes tous azimuts dans les années 1980 restent faibles. Si le récit multiplie les éléments critiques et ne bascule pas dans l’angélisme, en revanche il propose peu de pistes d’interprétation et reste le plus souvent cantonné à la description. Décrire, c’est déjà interpréter, traduire les gestes et les possibles d’une époque. Encore faudrait-il montrer quelles sont les mutations qui s’opèrent dans les discours pour comprendre comment l’idée d’autonomie est rénovée, et pourquoi elle perd son adjectif d’« ouvrière » (p. 23). De même, on regrettera peut-être le fait qu’à plusieurs occasions, l’auteur ne pousse pas le récit et la réflexion au-delà d’un simple état des lieux.

Le livre vient toutefois contrecarrer les représentations dominantes et conventionnelles sur le Pays basque, mais aussi sur la période. Il participe à des dynamiques de réappropriation et de réflexion populaire autour d’objets qui, comme la « transition démocratique espagnole », sont depuis trop longtemps l’apanage des storytellings de la bourgeoisie et du monde académique.

Arnaud DOLIDIER