Dossier : Anarchie 51

À contretemps, n° 43, juillet 2012
mardi 17 juin 2014
par  F.G.
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■ Il est somme toute assez rare que l’anarchie ait bonne presse et tout aussi rare que les journalistes la traitent, sinon avec égard, du moins avec sérieux. Reste que toute règle a ses exceptions, comme le prouve cette série d’articles tirés d’une vieille malle à souvenirs. Publiés entre le 9 et le 12 avril 1951 dans Combat, ex-quotidien de la Résistance passé des mains de Pascal Pia à celles – moins nettes – d’Henri Smadja, ils offrent, pensons-nous, un reportage très vivant sur ce qu’était, à Paris et dans ses diverses composantes (française, espagnole, yiddish, bulgare), le mouvement anarchiste de cette époque. De Denis Perken, leur auteur, nous ne savons rien, sauf qu’il s’agirait peut-être de Jean Lacouture, qui fut effectivement reporter à Combat en cette période. Identité mise à part, ce qui importe, c’est que ce Perken manifestait un vrai talent d’évocation et une plume alerte. Nous ne doutons pas que nos lecteurs apprécieront ce voyage en « Anarchie 51 ».

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I.– Vieux mouvement, jeunes hommes


Le lundi 11 mars dernier, la grève générale éclatait à Barcelone : 300 000 hommes manifestaient dans les rues de la capitale catalane leur volonté d’action. Le mouvement fut suivi d’une répression sévère et l’on parle aujourd’hui de 5000 arrestations. Mais n’est-ce point l’étincelle qui allumera le grand feu de la révolte dans l’Espagne tout entière ? L’éclatement du mouvement, son extension et son organisation prouvent qu’il ne s’agit point d’un événement sporadique, dû au hasard des circonstances, mais qu’il est le résultat d’une action longuement concertée. On sait aujourd’hui qu’il est l’œuvre d’un centre unifié des organisations de gauche et des syndicats. Il comprendrait la CNT (Confédération nationale du travail, anarchiste), l’UGT (Union générale du travail, socialiste) et le POUM (trotskistes catalans [1]). Comme au cours de la guerre civile en Espagne, il est clair que la CNT y joua un rôle prépondérant. Et voilà qui attire une fois de plus l’attention sur le mouvement anarchiste, non seulement dans ce qu’il a de plus élaboré, de plus solide, de plus valable – la Confédération nationale du travail –, mais aussi sur le mouvement libertaire français.

Les anarchistes français ont un journal. Vous pouvez acheter Le Libertaire avenue de l’Opéra. Mais si vous voulez connaître les leaders d’aujourd’hui et les grandes figures du passé, de Proudhon et Élisée Reclus à Louise Michel et Sébastien Faure, de Kropotkine à Bakounine, et plus près de nous, de Makhno à Durruti, allez à la librairie du Libertaire, sur le quai de Valmy.

Très « quarante-huitarde », la boutique noire, au bord du canal Saint-Martin… Les péniches de ciment déchargent leur poussière au long des quais. Le joli pont, celui-là même de l’Hôtel du Nord, enjambe l’eau. Un vieux petit bistrot annonce : « Café 20 centimes, arrosé 40 ». Une odeur de biscottes d’une fabrique voisine emplit l’air.

Une concierge, l’air absent, traînant la savate, les cheveux dissimulés sous un châle à fleurs, vous dirigera vers le sanctuaire. Ce soir, il pleut. Aux alentours, tous les volets sont clos, mais sous la porte filtre un rais de lumière. La « ronéo » fonctionne. Elle convoque les camarades et les « compagnons » à la prochaine réunion. Trois hommes sont là, qui ont déjà accompli une rude journée de travail. Au Libertaire, pas de bureaucratie rétribuée. Les militants sont d’abord ouvriers, étudiants, instituteurs. Leurs loisirs, leurs soirées et leurs dimanches, ils les consacrent au journal, au mouvement. Cette rose petite fille de cinq ans vient « chercher papa ». Une « jeunesse anarchiste » !

Ici, tout le monde est jeune. Et si l’atmosphère, les bouquins, la poussière et la fièvre font penser aux « anars » romantiques – longues barbes, pétards et drapeau noir –, les hommes que l’on rencontre là surprennent par leur allure moderne et jeune. « L’âge moyen des anarchistes est de trente ans, nous déclare le rédacteur en chef-secrétaire de rédaction-correcteur-metteur en page du Libertaire. Nous formons un mouvement de jeunes, il faut le dire. » Mais voici Fontenis [2]. C’est le secrétaire général de la Fédération anarchiste de France. Cet instituteur de trente ans, les yeux rieurs, le front haut, le visage ouvert, explique longuement, avec chaleur, ce que fut, ce qu’est devenue et ce que sera l’anarchie.

Lorsqu’on parle d’anarchie, des figures patibulaires surgissent de la mémoire. L’anarchie, c’est la bombe, c’est la « bande à Bonnot » attaquant les banques, c’est Ravachol, c’est Vaillant jetant sur la Chambre sa « bombe à clous », c’est l’image que la police a bien voulu nous en donner depuis cent ans. Pour le grand public, qui ne demande qu’à frémir, et qui adore le Grand Guignol, l’anarchie, c’est le terrorisme. Et l’on redoute, en les enviant peut-être en secret, ces hommes intraitables et leurs sombres complots, leurs attentats contre les rois, les présidents et les banquiers, au mépris de leur vie.

Mais aujourd’hui l’anarchie a dépassé l’âge romantique. Finie l’ère des métaphysiques violentes et nébuleuses, du nihiliste individualiste, des impératifs ultra-catégoriques et des actes gratuits. L’anarchisme est entré dans l’âge positiviste.

« La liberté sans le socialisme, c’est le privilège et l’injustice. Le socialisme sans la liberté, c’est l’esclavage et la brutalité. » Ces paroles de Bakounine forment aujourd’hui le fondement de la doctrine anarchiste avec, en corollaire, la déroutante formule d’Élisée Reclus : « L’anarchie, c’est l’ordre. »

L’impétueuse impatience de quelques-uns, leurs violences sommaires, ont trop longtemps masqué au public la base éthique et métaphysique de cette doctrine sociale qui constitue le « communisme libertaire ».

Sans renier le passé, l’anarchisme contemporain s’est débarrassé de sa grandiloquence, d’une phraséologie naïve et de son dogmatisme. C’est une doctrine sociale, cohérente, souple et vivante.

« L’anarchie du siècle dernier fut ce qu’elle fut, dans des conditions historiques données, nous dit Fontenis. Mais l’anarchie est un devenir. Elle se manifeste aujourd’hui comme l’aspiration vers les formes les plus élevées de la vie, qui n’est pas perfection ni repos, mais au contraire suite de conflits et de déséquilibres. » Tout brûlant de son sujet, passionné par ce qui est la raison de sa vie, Fontenis poursuit : « Les valeurs que pose l’anarchisme, qui constituent son éthique et donnent un sens à ses combats – la dignité, la justice, la solidarité et la liberté – ne sont pas des enseignements transcendants, mais des besoins fondamentaux de l’être humain. Il ne faut pas réduire l’anarchisme à un ouvriérisme sans principes. C’est le moyen pour l’homme de recouvrer sa dignité, sa grandeur. L’anarchie, c’est un humanisme. Elle date depuis toujours ! C’est un courant millénaire, qui chemine à travers les philosophies et même certains mythes religieux. Prométhée, Bouddha, Socrate, Jésus, Galilée et Montaigne, voilà, sinon des anarchistes, du moins des maîtres d’anarchie. »

Nous voilà loin de Ravachol. Et l’anarchie, doctrine socialiste, ne manque pas de quartiers de noblesse. Il a fallu le XIXe siècle pour que l’anarchisme s’élabore comme doctrine, en un ensemble cohérent de propositions politiques et sociales. Mais jamais la doctrine ne se figera en des normes immuables, car l’anarchie n’est pas perfection, mais relativité et concurrence. De l’homme, elle exige une perpétuelle révision des valeurs morales, une « morale sans obligation ni sanction », mais qui, pour être spontanée, n’en est pas moins sévère. Elle exige des hommes d’être des « amants passionnés de la culture de soi-même ».

L’ANARCHISME EST-IL UN INDIVIDUALISME ?

À cette question, les théoriciens libertaires répondent non. L’idéal libertaire est d’abord un idéal communautaire. L’homme vit en société, mais la société part de l’homme. Et « point de société libre tant que l’individu ne l’est pas », écrivait Kropotkine en 1887. « Ne cherche pas à modifier la société en lui imposant une autorité qui nivellerait tout, et au lieu de chercher à bâtir la société de haut en bas, du centre à la périphérie, laisse-la se développer librement du simple au composé par la libre union des groupes libres. » Illustration pratique de ce principe fondamental : un journal libertaire scandinave a pour titre D’en bas.

Il va sans dire que l’ennemi de la société anarchiste, c’est l’État, pouvoir autoritaire, et sous toutes ses formes, que ce soit la monarchie, la république parlementaire, la dictature fasciste ou la démocratie dite populaire. Encore que Marx eût été avec les anarchistes l’un des fondateurs de la Première Internationale, le marxisme-léninisme et plus encore l’État stalinien représentent le comble de l’autoritarisme bureaucratique et la négation du socialisme révolutionnaire. Et les anarchistes ne sont nullement hantés par la volonté d’union à tout prix que Fontenis qualifiait encore ces jours derniers, au cours d’un meeting, de « maladie infantile du socialisme ».

La société libertaire future serait donc une société communautaire, un « communisme », rebelle à la fois à l’autoritarisme et au parlementarisme, fondé sur l’individu. Son expression politique, c’est l’auto-administration : les différents délégués professionnels élus pour un an et constamment révocables forment une pyramide de conseils, jusqu’au conseil suprême qui, bien loin d’être isolé des différents échelons, accueille une importante représentation des éléments de base : paysans, ouvriers, intellectuels, etc.

Cet individualisme communautaire est l’aspect le plus original de l’anarchie. L’homme prime tout, ou plutôt les hommes. « Tout est à tous. » Utopie, rêve irréalisable ? L’expérience a été faite de sociétés libertaires vivant et prospérant, plusieurs années durant, en Ukraine et en Espagne. Seule l’écrasante supériorité numérique des staliniens en Russie et des franquistes en Espagne, eut raison de ces tentatives.

Mais la cellule fondamentale de la société anarchiste est le syndicat, un syndicat basé non plus sur la profession mais sur le groupe humain. C’est l’anarcho-syndicalisme.

Denis PERKEN
Combat, 9 avril 1951.

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II.– Anarcho-syndicalisme
et grève gestionnaire


Sur une scène parisienne, les « anarchistes » se déchaînent. Ce sont des marins de Cronstadt – révoltés de 1905, révolutionnaires de 1917 – que le parti minoritaire des bolcheviks s’emploie à maîtriser, à « récupérer ». L’affaire est contée par l’un d’eux, Vsevolod Vichnevski [3]. Mais depuis ces temps héroïques, l’ancien marin est devenu l’un des plus fêtés des auteurs dramatiques du régime soviétique, et obtenait récemment le prix Staline, la plus haute récompense littéraire. C’est dire que les malheureux anarchistes du Cronstadt sont quelque peu malmenés par l’auteur.

Valeureux certes, ce sont pourtant « de véritables fauves que ces marins en rupture de discipline », comme nous l’apprend l’avant-propos du programme. « Cette bande anarchique » (notez la désinence), vous la retrouverez comme sur les meilleures enluminures sulpiciennes, brutale, cruelle, ne connaissant ni dieu ni diable, férocement égoïste, moquant, en de grands éclats de rire sarcastiques, les 160 millions d’hommes qui peuplent la Russie. Et c’est dans la meilleure tradition populaire que Vichnevski fait hurler ses gars, qu’il charge de toutes les tares, de tous les vices, de toutes les infamies. Et si les « blancs » trouvent grâce encore devant ce marxiste convaincu, les anarchistes, eux, finiront dans l’opprobre et la déchéance.

Je dois avouer que les centaines d’hommes réunis la semaine dernière aux « Sociétés savantes » [4] pour apporter leur salut aux grévistes de Barcelone nous ont semblé loin de ces anarchistes frénétiques de La Tragédie optimiste. La salle est pleine d’ouvriers, d’étudiants, français et étrangers, venus manifester leur sympathie à leurs camarades espagnols. Gomez représente ces derniers. C’est le secrétaire général de la CNT en exil [5]. Il est rond, jovial et provoque les rires de l’auditoire. Nous le retrouverons dans un étrange local cloisonné de planches, où les anarchistes espagnols de Paris se retrouvent, discutent, à voix haute et colorée [6]. On consulte les auteurs du mouvement, on rédige le journal Solidaridad Obrera.

Mais avant de vous entraîner dans ce lointain Belleville, bavardons avec un grand garçon roux, assis auprès du secrétaire général Fontenis, et qui s’adresse à l’assemblée au nom de la Fédération syndicaliste. Le lendemain, il arrive essoufflé au rendez-vous : « Les grèves, vous comprenez, j’ai dû prendre mon vélo [7]
– Mais, au fait, ces grèves, qu’est-ce que vous en pensez, vous, les anarchistes ?
– Les grèves ? Si nous commencions par le commencement, voulez-vous ? (C’est un ouvrier spécialisé de la métallurgie.) J’ai eu seulement plus de chance que beaucoup d’autres, et j’ai pu étudier pour avoir un bon métier. »

LE SYNDICAT, BASE DE LA SOCIÉTÉ LIBERTAIRE

« Le syndicat, c’est la base de la société libertaire », explique-t-il devant un exécrable café, à Grenelle. Et de nous rappeler rapidement l’histoire de la fondation de la CGT, créée en 1895, à Limoges. Déjà, l’Association internationale des travailleurs, fondée à Londres en 1864, avait subi mille vicissitudes. Très vite, Bakounine s’y heurte à Karl Marx, Bakounine héritier de Proudhon et du collectivisme anarchiste. La notion de l’État les divise. Au congrès de La Haye, Bakounine est évincé. À partir de 1875, l’AIT disparaît. Le monde ouvrier se divise en deux tendances principales. À Londres, les socialistes fondent la Deuxième Internationale. Mais les anarchistes restent fidèles à la Première Internationale. Pour eux, il n’y en a pas eu d’autres.
– Comment est né le mot anarchiste ?
– Un jour, les socialistes injurient les libertaires et les traitent d’ « anarchistes ». Kropotkine relève le gant : « Eh bien ! oui, nous sommes des anarchistes ! » Le mot est resté. Et malgré l’équivoque qu’il contient, les libertaires ont décidé, lors du congrès de 1946 [8], de le conserver, pour sa puissance de choc et sa force d’attraction.
– Mais que devient la CGT ?
– À l’époque, Léon Jouhaux représente la tendance libertaire. C’est le temps aussi où Jaurès et Briand restent partisans de l’action directe. Saviez-vous, pourtant, que Jaurès plaida contre Vaillant ? Le premier reniement de Jouhaux, continue notre interlocuteur, date de 1914. En cas de déclaration de guerre, disait la Charte d’Amiens de 1906, les travailleurs répondront par la déclaration de grève générale et la prise de l’économie. Car « les travailleurs n’ont pas de patrie », est-il stipulé par la Première Internationale, et « les frontières sont modifiables au gré des possédants ». Internationalisme et pacifisme sont donc les deux grands axiomes de l’anarchie. Jouhaux, par opportunisme et par « réalisme », deviendra un réformiste. Nous sommes résolument contre le conformisme, les cartels économiques, les revendications hiérarchiques, qui sont les nerfs moteurs du syndicalisme actuel.
– Mais quels sont donc les objectifs de l’anarcho-syndicalisme ?
– Avant tout, l’égalité des salaires. Nous luttons contre la hiérarchie des salaires. Bien sûr, nous ne rejetons pas les petites victoires temporaires d’augmentations. Chaque revendication, chaque victoire est une plate-forme qui nous rapproche de la révolution. Mais il faut tenir compte des données économiques et des impératifs moraux. L’échelle mobile, dont nous sommes les promoteurs, n’est, elle aussi, qu’une plate-forme. Mais dans la société future les salaires seront égaux. L’ordre nouveau sera fondé non sur l’autorité mais sur les échanges, non sur la domination mais sur la réciprocité, non sur la souveraineté mais sur le contrat social.
– Le consommateur aura-t-il son mot à dire ?
– Il a sa place ici comme le producteur. Et les « conseils » de consommation, parallèlement aux syndicats de production, contribuent à la bonne répartition de la richesse.
– La grève pourtant lèse le consommateur aussi bien que le producteur ?
– C’est pourquoi nous avons élaboré le système de la « grève gestionnaire ». Non pas la grève stérile, mais une grève qui prépare à la « gestion » des biens par les travailleurs. Tout le monde continue à travailler. Prenez la grève actuelle des transports : dans le cas d’une grève gestionnaire, l’usager continuerait à prendre son métro ou son autobus, mais ne paierait pas. Seul, le patronat ou l’État seraient lésés. À Lille, une grève semblable eut lieu chez les brasseurs : on continua de fabriquer de la bière, qui fut distribuée gratuitement. Actuellement, les syndicats des PTT ont étudié et mis au point un système pour l’application de la grève gestionnaire dans les postes.
– Qui prend alors les leviers de commande ?
– Des comités d’ouvriers et de techniciens, qui se substituent au patronat. Comités qu’il s’agit bien sûr de former en vue de cette éventualité.
– Je vois assez mal ce que serait une grève générale gestionnaire.
– Une grève insurrectionnelle, la prise des leviers de l’économie du pays. »
Cette perspective ne semble point du tout effrayer notre calme interlocuteur…

LA SITUATION ACTUELLE

« Notre tactique actuelle ? Travailler au sein de toutes les centrales syndicales. Nous avons peu de membres à la CGT. Mais ils sont fort nombreux à Force ouvrière. Déjà nous arrivons à faire admettre le principe de la grève gestionnaire. Déjà se créent des cartels d’entreprise tels que nous les préconisons.
– Ce sont des cartels interprofessionnels ?
– Oui, pour éviter le cloisonnement. Actuellement, point de contacts permanents entre les syndicats des transports et ceux de la métallurgie par exemple. Au contraire, dans notre système libertaire, le syndicalisme des travailleurs est basé sur la « commune », groupant des représentants de toutes les corporations et, dans les villes, sur la base de l’entreprise. Ainsi tous les travailleurs d’une même localité, d’une même usine, d’une même nation, pourraient étudier ensemble les problèmes propres à cette localité, cette usine, cette nation. Contrôlés par les conseils de producteurs, qui iraient eux aussi de l’échelon communal à l’échelon national, on arriverait à une organisation par la base, contrôlable à chaque instant par chaque individu.
– C’est en somme l’organisation fédéraliste du « contrat social » de Rousseau ?
– Comme lui nous recherchons non point la puissance, mais le bonheur. Et comme lui nous croyons à la bonté de l’homme, à son esprit fraternel. Encore faut-il retrouver ces qualités et proposer à l’homme un système social où elles puissent s’épanouir.
– Êtes-vous assez nombreux aujourd’hui ? Et pouvons-nous voir poindre cette félicité ?
– La CNT – en majorité espagnole, évidemment – groupe ici 100 000 adhérents. Le Livre et les Métaux sont presque entièrement anarchistes. Les unions départementales du Loir-et-Cher, de l’Indre-et-Loire et du Maine-et-Loire sont anarchistes, ainsi que l’Union des postiers de Lyon et de nombreux syndicalistes à Bordeaux. »

Utopie ou non, voici donc l’anarchisme en action sur le plan syndical. Nous le verrons vivre aussi dans les milieux d’émigrés, et parmi une jeunesse qui se cherche.

Denis PERKEN
Combat,10 avril 1951.


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III.– De nombreux émigrés ont fui,
en France, le fascisme ou le communisme


En 1848, à Paris, Michel Bakounine rêve de déclencher la révolution mondiale. Pour la première fois, il parle des soldats et des paysans russes, de leurs aspirations, de leur pouvoir de révolte. Deux fois condamné à mort, il est livré aux Russes et déporté en Sibérie. Il s’enfuit, rejoint l’Europe où il s’affronte avec Karl Marx dans la lutte d’où surgira le meilleur des mondes. Adversaire farouche du socialisme autoritaire allemand, il est le grand théoricien du socialisme internationaliste et libertaire. « Anarchiste !… » hurle Marx. Bakounine relève le gant. « D’accord, anarchiste ». Le mot devait rester.

Le prince Pierre Kropotkine, moins romantique peut-être mais aussi farouchement individualiste que son aîné, se signale à Paris en 1887 par une conférence dans laquelle il expose les thèses anarchistes. Barbe fleurie, optimisme tenace, il prêche l’amour, la justice et la liberté. Un Rousseau russe et bedonnant ; il meurt en 1921.

Que sont devenus, en 1951, les héritiers de ces Russes que nous identifions, à tort d’ailleurs, avec les nihilistes lanceurs de bombes et contempteurs des régimes passés et actuels ? Et comment ont-ils traversé la Grande Révolution qu’ils ont provoquée et dont ils ont été les premières victimes ? Bien peu réussiront à survivre, sinon dans le théâtre de Camus ou de Vichnevski, et à des fins bien différentes.

Haïs par tous les régimes autoritaires dont ils sont les ennemis acharnés, ils se verront traqués par les fascismes comme par le communisme, qui leur livre une lutte sans merci.

« NOUS SOMMES EN DEHORS DE LA LUTTE… »

« Nous appartenons tous à l’ancienne émigration russe. Personne ne peut s’échapper de l’actuelle Russie. »

Celui-là est doux et triste. Il peint des fleurs sur des tissus et s’interrompt pour montrer un journal édité en yiddish.

Son fils va rentrer du lycée. La maison est propre et soignée, dans une de ces bâtisses brique et acier. Dans cet univers concentrationnaire, il rêve d’un monde idéal, sans camp de travail, sans injustice et sans police. « Le siège de la Fédération russe anarchiste est à New York. Nous avons là-bas un journal, Dielo Trouda, et des moyens financiers grâce auxquels nous avons pu longtemps aider nos amis restés en Russie. Jusqu’en 1937, nous pouvions correspondre et envoyer des colis. Mais le fonds de secours va devenir inutile. La correspondance est interdite. En URSS, depuis plusieurs années déjà, les anarchistes sont pourchassés, emprisonnés, envoyés dans des “isolateurs politiques”. Pendant la guerre, on en a fusillé un grand nombre. »
– Mais justement, n’en est-il pas resté un grand nombre après la guerre dans les pays occupés par l’Armée rouge ?
– Un assez grand nombre de soldats, anciens prisonniers ou déserteurs, ont refusé de regagner leur pays. La plupart sont en Allemagne ou les Alliés les gardent dans des camps.
– Ceux-là mêmes que le gouvernement soviétique réclame ?
– Et qu’il s’empresserait de fusiller. La plupart sont en effet des anarchistes, et tous des révolutionnaires. En France, peu d’entre eux ont pu séjourner. Les anarchistes russes que vous rencontrerez appartiennent presque tous à la première émigration.
– Vos enfants sont-ils eux aussi anarchistes ?
– Mon fils l’est devenu en lisant Camus. Moi, je n’ai rien fait pour cela. D’ailleurs nous ne formons pas en France un parti, ni même un mouvement. Nous avons un journal mensuel édité à Paris en yiddish, Frei Willens  [9], mais tout comme la Fédération russe, la Fédération anarchiste juive a son siège à New York. Nous formons plutôt une communauté sentimentale, mais nous n’avons aucune activité politique ni même syndicale. Nous sommes pour l’instant hors de la lutte. »

LES DERNIERS HAÏDOUKS

Ce typographe bulgare avec lequel nous buvons un café crème pacifique évoque assez mal les glorieux Haïdouks, ces maquisards des chansons populaires toujours prêts à se battre contre l’oppresseur. Pourtant, lui aussi a refusé le régime de la contrainte. Comme beaucoup de ses compatriotes, il quitte la Bulgarie et s’expatrie.

Deux régimes autoritaires, deux émigrations. La première en 1923 après le coup d’État fasciste. La seconde de nos jours pour échapper au régime stalinien.

« Notre plus grand poète, Cristo Boteff [10], est un anarchiste. Il chante la révolte contre les Turcs, est tué au cours d’un soulèvement. Sous la monarchie, nous avions un journal. Mais c’est en 1919 que l’anarchie se constitue en mouvement social, qui portera le nom de Fédération anarchiste communiste bulgare. Mais en 1923, au cours d’un congrès en plein air, les anarchistes sont massacrés par la police. Beaucoup d’entre nous tentent de s’enfuir. La plupart sont venus en France, avec des socialistes et des agrariens, eux aussi persécutés.
– Et depuis la dernière guerre ?
– Nous avons lutté contre les Allemands avec les communistes dans les maquis. Lorsque les bolcheviks prennent le pouvoir, ils laissent d’abord paraître huit numéros de la revue anarchiste Pensée ouvrière. Mais bientôt le journal est interdit. Dix des chefs maquisards les plus marquants sont assassinés. Les persécutions, les arrestations ne cesseront plus. Les Russes ont même pendu, vous le savez, le chef des partisans, vice-président du Conseil et qui appartenait au comité central du Parti communiste bulgare, Traïcho Kostov [11]. Bien peu de gens réussissent à s’échapper. Le mécontentement est formidable. L’oppression russe est plus terrible que celle de la monarchie ou du fascisme, plus atroce que celle des Turcs.
– Et pourtant, vous gardez un espoir ?
– Les optimistes espèrent la guerre. Elle seule peut nous délivrer. Les pessimistes redoutent la paix. Ceux qui réussissent à s’échapper subissent un long calvaire avant d’être admis dans des pays hospitaliers. Ils doivent faire de longs séjours dans des camps ou des prisons en Yougoslavie, en Grèce ou en Turquie, et heureux sont ceux qui parviennent jusqu’en Italie, où ils sont nombreux, et en France. Jusqu’ici, nous y étions bien accueillis. Mais ces jours-ci, un de nos compatriotes, un professeur d’université, a dû passer sept jours en prison pour "avoir traversé illégalement la frontière”. Il venait de passer plus de deux ans dans des camps. En France, nous sommes environ un millier, socialistes, agrariens et anarchistes. Nous ne formons aucune association, aucun mouvement même “amical”. Nous ne voulons avoir, dans le pays qui nous a reçus, aucune activité politique [12]. »

LA CNT ESPAGNOLE JURE D’ABATTRE FRANCO

Il y a trois ans, un Norécrin s’envolait d’un aérodrome français, chargé de bombes qu’il devait lâcher sur le bateau qui amenait Franco et son état-major dans le port de Saint-Sébastien. Pris en chasse par trois avions franquistes, le petit Norécrin dut rejoindre sa base. Les autorités françaises sont mises au courant par la police espagnole. Pourtant, rien n’en transpire à l’époque. Il est inutile, n’est-ce pas, de faire de la publicité aux anarchistes. Car ce sont eux qui avaient organisé l’attentat. Et le Norécrin appartenait à la CNT, qui groupe en France plus de 20 000 travailleurs espagnols – pour 5 000 communistes et 500 membres du POUM. La CNT ignorait que la police de l’air fût au courant. Or, il y a quelques semaines, à l’occasion du « hold-up » de Lyon [13] qui fit grand bruit, la police française ressort cette vieille histoire, essayant d’assimiler aux yeux du public gangsters et anarchistes. À Toulouse et à Lyon, on arrête une vingtaine d’entre eux. Car depuis, les relations diplomatiques ont repris avec Franco… Mais la CNT ne se décourage pas pour autant. Elle continue la lutte, et les derniers événements de Barcelone l’ont bien prouvé.

On s’est battu samedi au Palais de Chaillot [14]. Un grand gaillard, encore tuméfié, le visage barré d’une longue balafre et les yeux noirs de coups, nous raconte l’accueil que reçurent les phalangistes, leurs danses et leurs chants. « Ce fut une bien autre musique. Les salauds… On s’est bien bagarré. »

« C’est le commencement de la fin », nous déclare Gomez, le secrétaire général de la CNT en exil. C’est un homme jovial, simple, et qui évoque les taureaux têtus et innocents. Montez ce petit escalier raide, si vous arrivez à dénicher l’entrée de la Fédération anarchiste espagnole à Paris. Vous y serez accueillis par un bruit incroyable, de ceux-là qui viennent tous les soirs aux nouvelles ou apporter leur quote-part de travail et d’argent. Ce sont tous des ouvriers qui parlent haut dans leur belle langue gutturale, discutant les derniers événements de Barcelone et de Madrid, prenant les derniers mots d’ordre.

Car, au contraire des autres anarchistes en exil, les Espagnols continuent de mener la lutte. Les syndicats reformés en France trouvent à lutter contre Franco une nouvelle raison d’être. Car la CNT n’a jamais cru à l’efficacité du gouvernement en exil.

Pourtant, le mouvement est puissant. Gomez nous montre les deux hebdomadaires de Toulouse, grand fief espagnol en France : CNT et Ruta. Ce sont les organes des ouvriers et des étudiants. À Paris, la CNT publie son plus ancien journal, qui paraît depuis trente-sept ans : Solidaridad Obrera, exilé de Barcelone. Deux fois par an, elle en édite un numéro spécial en français. L’organe cénétiste est avidement lu par tous ces exilés, ouvriers pour la plupart, pour lesquels il représente la vraie patrie, celle qu’ils espèrent et qu’ils connurent à Barcelone lorsque, victorieux des troupes du général Goded, le président Companys leur déclara : « Vous êtes les maîtres de la Catalogne. Vous avez vaincu et tout est entre vos mains. »

Denis PERKEN
Combat, 11 avril 1951.


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IV.– La jeunesse anarchiste face à la guerre


« Insurrection à Barcelone ! Hommage à l’Espagne ! » Les tracts polycopiés apparaissent sur les murs du Quartier latin. N’est-ce pas, en effet, l’Université qui a déclenché la grève dans la capitale catalane ? Les étudiants protestent contre l’augmentation des tramways. Ils interdisent à la population de les utiliser, allant jusqu’à lapider ceux qui se refusent à suivre leurs mots d’ordre. Les étudiants parisiens anarchistes, solidaires de leurs camarades espagnols, veulent manifester leur solidarité et saluer le courage du peuple catalan.

Mais on prend sur le fait le colleur de tracts. C’est un jeune garçon de dix-huit ans, secrétaire de « l’inter-fac anarchiste ». Le jour même il était renvoyé du collège Sainte-Barbe. On n’aime pas les anarchistes. Un père président de tribunal, deux oncles professeurs à la faculté de Droit…, mais aussi, pourquoi avoir brandi le drapeau noir des « anars » ? L’enfant prodigue devra vivre de ses mains.

Il ne semble d’ailleurs pas du tout ému de la chose. « La difficulté, c’est de trouver du travail. Pour le reste… »

La Jeunesse libertaire, très dynamique, très active, ne groupe pas uniquement des étudiants. « Nous voulons éviter le compartimentage des classes sociales, en particulier chez les jeunes. Et nous provoquons le plus possible les contacts entre les étudiants et les jeunes ouvriers anarchistes. Ceux-là apportent aux premiers la puissance d’action que les intellectuels, plus timorés, ne possèdent pas au même degré. »

C’est surtout depuis la Libération que le mouvement libertaire a pris une grande extension dans la jeunesse. C’est que le « front étudiant » groupe des quantités d’étudiants apolitiques, répugnant à entrer dans un parti strictement politique et attirés par la générosité et la fraternité de l’idéologie libertaire.

LES INTER-FACS ET L’INTERNATIONALE

L’École normale supérieure, les facultés de Lettres et de Droit fournissent, à Paris, l’essentiel des effectifs du mouvement anarchiste. En province, toutes les facultés, indistinctement – Médecine et Sciences comprises – forment des inter-facs nombreuses, particulièrement actives à Toulouse, Clermont-Ferrand, Versailles (Agro), Tarbes, Lyon, Angers. Tous ces groupements font partie de l’Union internationale des étudiants. Mais, depuis le congrès de Prague, en 1946, les étudiants d’Angleterre, de Belgique, de Hollande et de Suède, quittent l’UIE, qu’ils estiment trop inféodée au Kominform, et créent, à l’image des « grands », un bloc occidental : l’UO ou Union occidentale.

Les étudiants anarchistes français ont préféré rester à l’UIE, voulant éviter à tout prix la scission du monde des jeunes en deux blocs ennemis. Actuellement, c’est l’Angleterre qui est à la pointe du combat libertaire. Et les universités d’Oxford et d’Edimbourg groupent en Europe le plus grand nombre d’étudiants anarchistes. N’est-ce point d’ailleurs à Londres, en 1864, que fut créée la Première Internationale ? C’est aussi à Londres que les socialistes provoquèrent la scission qui aboutit à la Deuxième Internationale. Mais le ferment anarchiste est resté puissant dans ce pays de libre critique, de liberté à base de pacifisme.

À Paris, l’inter-fac réunit les étudiants étrangers venus des États-Unis, d’Allemagne et de Yougoslavie. Elle groupe un grand ombre de jeunes d’Afrique noire. Des conférenciers venus d’Angleterre et des USA ont tenu une série de conférences en anglais : « L’art et l’État », « Progress of School », « Art et sexualité ».

ANARCHIE, EXISTENTIALISME, SURRÉALISME

Les étudiants anarchistes font également partie d’un certain nombre de cartels qui groupent les socialistes non SFIO, le PCI (trotskiste), la Jeunesse juive ouvrière et certains éléments du MRP. « Notre rôle, m’explique le jeune secrétaire de l’inter-fac de Paris, est d’être un catalyseur. Nous devons être partout, participer à toutes les manifestations ayant des objectifs valables, même lorsqu’elles sont organisées par les étudiants staliniens. Ainsi nous avons manifesté avec eux pour la “paix au Vietnam”. Nous avons aussi des contacts avec quelques éléments de base du MRP et avec les trotskistes, quoique nous soyons foncièrement antimarxistes et anti-étatistes. Nous avons rompu avec le concept général de masse. Ce que nous voulons, c’est créer un nouvel humanisme. Et pour cela, constituer des “groupements” d’intérêts psychologiques qui catalyseront des groupements d’intérêts économiques. L’action se fera non plus sur “la masse” mais sur ces différentes masses conscientes, organisées. Notre rôle, c’est donc d’être la “conscience” de ces masses. Théorie aristocratique ? Non point. Car l’action se poursuit parallèlement sur la jeunesse intellectuelle et sur la jeunesse ouvrière. Mais théorie humaniste, dans le sens de “l’humain” et de l’universel. »

« L’existentialisme facilite notre tâche dans la mesure où il a déblayé le terrain. Système trop négatif, mais sur lequel nous construirons. Sartre et surtout Camus s’intéressent à notre mouvement. Aux États-Unis, Dos Passos prend parti pour les anarchistes. Henry Miller écrit dans les revues anarchistes. Mais l’actuel théoricien de l’anarchie “intellectuelle” est surtout le critique anglais Herbert Read. Nous lui devons plusieurs brochures sur l’anarchie et l’art, l’anarchie et la poésie. De son côté, le Dr Alex Comfort, professeur de physiologie à Cambridge, a étudié le fondement physiologique et sexuel de l’anarchie. En France, ce sont surtout les surréalistes Breton, Péret et, de façon plus lointaine, les philosophes existentialistes qui manifestent le plus d’intérêt et de sympathie au mouvement libertaire anarchiste. »

STRUCTURE COOPÉRATIVE ET SYNDICALE DE L’ENSEIGNEMENT

Il serait trop long d’exposer ici le mécanisme et les rouages de l’université libertaire telle qu’elle est conçue par les anarchistes. Elle suppose en effet le bouleversement social, base de la lutte révolutionnaire, et se construira selon les schèmes de cette société future. « L’université aux étudiants, comme l’usine aux ouvriers », tel est le slogan libertaire. La nouvelle université, à base coopérative et syndicaliste, serait gérée par les étudiants. Dans l’état actuel des choses, les étudiants libertaires réclament un droit de regard et de gestion dans les foyers et les restaurants, dans la répartition des bourses et une représentation dans les jurys d’examen.

Plusieurs professeurs de faculté appuient de leur autorité les revendications libertaires. La plus intéressante serait incontestablement la formation d’un corps enseignant à structure coopérative, qui comprendrait des représentants de techniciens, d’élèves et de parents. Mais la conjoncture actuelle ne laisse pas prévoir de telles réalisations à brève échéance.

La jeunesse étudiante anarchiste ne se cantonne pas dans les problèmes propres à son organisation et à sa lutte. Comme l’ensemble de la Fédération, elle lutte avant tout pour la constitution de ce « troisième front » révolutionnaire, absolument indépendant des deux grands blocs, russe et américain. C’est que devant la guerre menaçante, les anarchistes, fidèles au Manifeste de la Première Internationale, ont pris une très nette position. Dans cette lutte, les étudiants et la jeunesse ouvrière prennent une part active.

LA JEUNESSE LIBERTAIRE REFUSE LA GUERRE

« Le “troisième front” n’est pas le neutralisme, poursuit l’un des étudiants avec lesquels nous discutons de ces problèmes dans un café du Quartier latin. Le neutralisme n’est d’ailleurs pas praticable. Et c’est heureux. Car il signifierait la paix, dans le sens d’un repos, d’une inaction dans laquelle s’affaibliront, s’endormiront les énergies. Rien ne serait accompli dans le domaine social.
– Mais, pourtant, vous ne souhaitez pas la guerre ?
– Loin de là. Mais nous voulons, à l’occasion du vaste mouvement qui se dessine en France et en Europe, créer ce “troisième front” actif et révolutionnaire, combatif et constructif, qui doit aboutir à la formation d’un monde vraiment socialiste et communautaire. Car il n’y a pas de solution radicale pour sauver la paix. Tout ce qu’on fera à l’intérieur du système actuel à structure capitaliste et étatiste ne fera que retarder l’évolution ou, mieux, la révolution sociale.
– Ainsi, en cas de guerre, soutenez-vous l’objection de conscience ?
– Nous soutenons l’objecteur, et non l’objection. Car l’objection de conscience est un acte individuel, respectable comme tel, mais qui ne saurait être une arme révolutionnaire.
– Comment entendez-vous donc votre position ?
– En organisant immédiatement la lutte clandestine, une lutte dans le présent, revendicatrice à outrance et stratégiquement conçue. Déjà nous avons constaté que l’industrie lourde est assez vulnérable. Sur le plan de la haute concentration, on peut faire un travail formidable. Souvenez-vous des 130 grévistes de Villerupt, en Lorraine, qui ont immobilisé toute une industrie pendant des semaines. Une poignée d’hommes bien choisis, et tout le système craque.
– Et en cas de conflit ?
– Nous préparons une lutte clandestine de longue haleine en créant des bases de repli dans la campagne. Car la base de la lutte doit être paysanne. Aucune révolution profonde, valable, n’est possible sans la paysannerie. »

Et de rappeler l’exemple catalan des années 1936-1937, les collectivités rurales. Et de souligner avec force combien l’anarchisme récuse le fondement même du marxisme, la lutte des classes. L’anarchiste refuse de dénoncer à priori telle classe d’individus comme incapable d’action révolutionnaire, comme essentiellement infirme. Il prétend entreprendre une synthèse permanente. Et dénonce l’État bourgeois, non tant parce que bourgeois que parce qu’État, c’est-à-dire un édifice reposant sur la police, la hiérarchie, les conformismes et la routine. Caractères que se partagent démocraties populaires et capitalistes. Proscrits ici et là (ici moins que là), l’anarchie prépare en silence sa rénovation : ce vieux mouvement compte sur ses jeunes hommes. La question est de savoir ce que peut aujourd’hui l’individualisme humaniste, sous sa forme la plus dynamique.

Denis PERKEN
Combat, 12 avril 1951.


[1La catégorisation de « trotskiste » pour qualifier le Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM) releva longtemps – et relève encore – d’une commodité journalistique. Le terme qui convient est « marxiste révolutionnaire ». [N.d.É.]

[2Georges Fontenis (1920-2010), instituteur, fut élu secrétaire général de la FA en septembre 1946, puis régulièrement réélu par la suite. À la date de ce reportage, Fontenis s’est mis en tête de transformer l’anarchiste fédération en organisation strictement communiste libertaire. Pour ce faire, il s’est doté, dans les premiers mois de 1950, d’un organisme secret – l’Organisation Pensée-Bataille (OPB) –, dont les membres sont cooptés. Ses plans aboutiront, en 1953, à l’éclatement de la FA et à sa transformation en Fédération communiste libertaire (FCL). [N.d.É.]

[3Vsevolod Vichnevski (1900-1951), ancien commissaire dans la flotte de la mer Noire, est l’auteur, entre autres, de La Tragédie optimiste, pièce donnée, à Paris, en 1951, sur la scène du Théâtre Verlaine, dans une adaptation de Gabriel et Georges Arout. [N.d.É.]

[4D. Perken fait ici référence au meeting parisien de soutien aux grévistes de Barcelone organisé par la Fédération anarchiste (FA), le 16 mars 1951, salle des Sociétés savantes, rue Danton. Présidée par Jo Lanen, la tribune vit se succéder Henri Bouyé (CNT française), Georges Altman (rédacteur en chef à Franc-Tireur), Wilebaldo Solano (POUM), José Domenech (Fédération espagnole des déportés), Fernando Gómez Peláez (CNT), Privat (Parti communiste internationaliste) et Fontaine (Georges Fontenis). [N.d.É.]

[5Fernando Gómez Peláez (1915-1995) n’était pas « secrétaire général de la CNT en exil », mais directeur de Solidaridad Obrera (Paris), « organe de la CNT espagnole (9e région) ». [N.d.É.]

[6Le local de la CNT se situait 24, Sainte-Marthe (10e). [N.d.É.]

[7Du 16 mars au 3 avril 1951, une forte grève unitaire paralysa la RATP, régie qui n’avait alors que trois ans. [N.d.É.]

[8Il s’agit du congrès de Dijon de la FA de septembre 1946. [N.d.É.]

[9Publication non identifiée. En revanche, il exista, à partir de 1949 et jusqu’en 1962, un mensuel anarchiste en langue yiddish édité à Paris : Der Frayer Gedank (La Libre Pensée). [N.d.É.]

[10Christo Botev (1848-1876) fut un écrivain révolutionnaire de la renaissance bulgare très proche de l’idéal de la Commune de Paris. [N.d.É.]

[11Traïcho Kostov (1897-1949), secrétaire du comité central du Parti communiste bulgare, fut exécuté, le 14 décembre 1949, à Sofia, comme « agent des pays impérialistes et de la Yougoslavie titiste ». [N.d.É.]

[12Un an plus tard, pourtant, parut, en langue bulgare, la revue mensuelle Notre route, animée, quelque trente années durant, par des militants anarchistes bulgares exilés en France. [N.d.É.]

[13Il s’agit de l’attaque à main armée du bureau postal de la rue Duguesclin, à Lyon, où étaient impliqués deux réfugiés espagnols. À la faveur de ce hold-up, et dans une claire volonté de criminalisation de la CNT, la police française procéda, en février 1951, à l’arrestation de trois responsables de l’organisation en exil : José Peirats, Pedro Mateu et José Pascual. [N.d.É.]

[14Le samedi 7 avril 1951, le spectacle folklorique « Chœurs et danses d’Espagne », donné au Palais de Chaillot en présence de l’ambassadeur de l’Espagne franquiste, fut vivement perturbé par la présence massive de militants libertaires espagnols et français. [N.d.É.]